Dans les salons de massage qui exploitent des travailleuses du sexe

« On est dans un format d’exploitation sexuelle, ce sont des esclaves des temps modernes. »

19 août 2021, 8:17am

Il est une heure du matin, à quelques mètres de la gare de Lyon, en pleine semaine. Quelques soiffards errent encore et des groupes de jeunes rentrent chez eux, ce quartier animé semble s’éteindre le soir en même temps que les trains. Pourtant, quelques enseignes d’une rue sont encore illuminées, malgré l’heure tardive. Il s’agit de ces fameux faux salons de massage.

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On passe devant régulièrement sans vraiment y faire attention. Ces petits néons bleutés allumés de jour comme de nuit, ces épais stores qui dissimulent l’intérieur et les noms des massages ne laissent pas de place au doute. « Body body », « naturiste », « quatre mains » ou encore « tantrique » sont proposés tous les jours de vingt-deux heures à deux heures du matin. Avec un confrère masculin, nous décidons de visiter la première boutique encore ouverte. Après discussion, la jeune masseuse habillée en nuisette rouge et noire lui propose rapidement un « massage finition », autrement dit une masturbation. Face à son hésitation, elle perd rapidement patience. Non loin, quelques petits sièges d’attente sont disposés à l’entrée. En dessous de deux d’entre eux, des paires de chaussures. Elles attendent peut-être leur propriétaire.

Dans le deuxième établissement encore ouvert, l’hôtesse d’accueil, d’une quarantaine d'années, chuchote de peur d’être entendue. Elle éprouve quelques difficultés avec la langue française et tente d’expliquer à sa manière : « Je touche et vous touchez. C’est très bon. » Lorsque mon confrère mime la pénétration avec les doigts, elle hoche la tête mais montre avec insistance du regard la caméra qui filme la salle d’accueil. 

« Les prestations consistent le plus souvent en un petit peu de massage et ensuite cela passe rapidement en une masturbation »

L’appareil ne sert pas à protéger la masseuse mais au contraire à l’espionner et surveiller ses moindres faits et gestes. Tony Mariet, commissaire de police et adjoint au chef de la brigade de répression du proxénétisme à la direction de la police judiciaire de Paris, travaille sur ces salons depuis plusieurs années. « Il est fréquent que même les salles de massage soient filmées. Les images sont renvoyées sur un téléphone ou dans un appartement. » Le but : vérifier que l’établissement perçoit bien le montant de la prestation et que la masseuse ne fasse pas « un extra » en plus qu’elle garderait dans sa poche.

Situés dans toutes les grandes villes françaises et généralement des quartiers populaires parisiens, ces salons se sont généralisés dans l’indifférence. Il suffit de s’asseoir à la terrasse d’un café en face de l’un d’eux pour vite repérer s’il s’agit de vrais massage ou non. Si la clientèle est totalement masculine, il n’y a pas de doute. « Les prestations consistent le plus souvent en un petit peu de massage et ensuite cela passe rapidement en une masturbation. » En 2010, la police française a constaté l’apogée de ces adresses avant une stagnation suite à une concurrence trop nombreuse entre les différents établissements. 

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À la tête de ces boutiques, non pas une mafia mais un réseau bien ficelé. « Il y a souvent une tantine qui met en contact avec l’établissement. On constate régulièrement qu'une personne en possède plusieurs, et quand on pousse les investigations sur le plan financier, on constate aussi que dans la plupart des cas, il y a une sorte de patriarche ou matriarche derrière », affirme le commissaire. Et en effet, après de rapides recherches, le mandataire social d’un des salons visités par nos soins possède trois autres établissements similaires dans la région, dont un qui a fermé.

Les gérants sont généralement aussi condamnés pour traite des êtres humains.

Particulièrement difficiles à approcher, ces masseuses, très souvent chinoises, parlent peu français et se retrouvent complètement à l’écart des syndicats de travailleurs du sexe ou de quelconque institutions qui pourraient les guider, si elles le souhaitaient. Lorsque ces adresses sont fermées pour proxénétisme aggravés, les gérants sont généralement aussi condamnés pour traite des êtres humains. « On est dans un format d’exploitation sexuelle, ce sont des esclaves des temps modernes. » En général, la masseuse ne garde qu’entre 5 et 10 euros sur une prestation, faute de papiers, elle n’est pas déclarée et doit travailler sur de longues périodes horaires. La police nationale estime qu’un salon peut rapporter en moyenne entre 35 000 et 45 000 euros de chiffres d'affaires par mois. Un business rentable quand les employées sont aussi peu rémunérées et que quasiment rien n’est déclaré.

Arrivées en France grâce à des passeurs dans l’espoir d’une meilleure vie, ces dernières ne partent pas avec l’idée de se prostituer sur place. Mais une fois arrivées, il faut rembourser une imposante dette au passeur qui s’élève à plusieurs dizaines de milliers d’euros. « Elles commencent par le textile mais c’est très peu rémunérateur. Alors, pour rembourser plus vite, elles en arrivent à la prostitution. C’est compliqué de les faire sortir de là car elles sont sans papiers et fragiles. » Si être travailleuse du sexe dans un salon de massage permet de gagner un peu plus, les jeunes femmes doivent tout de même travailler plusieurs années pour s’exempter de leur dette. 

Mais depuis peu, d’autres lieux de massage ont pris place en France. Ils se nomment « salons tantriques » et se destinent à une clientèle beaucoup plus fortunée. Ces établissements se vantent de pratiquer le tantra, une méditation qui allie yoga et sexualité, inspirée de la religion hindouiste. Dans ce genre d’établissement, on ne masse pas que le dos et il est rare de s’en tirer pour moins de 350 euros. Si le sexe n’est jamais évoqué dans les annonces et les présentations, les clients ne sont pas dupes. Parfois, les adresses de ces lieux sont même référencées sur le site de petites annonces Vivastreet, de nombreuses fois épinglé pour avoir hébergé des offres de prostitution. « À deux pas du Ministère de l’économie » ou encore « prenez un jacuzzi avec notre masseuse » regorgent sur le site.

Pour Tony Mariet, les deux types ne sont pas comparables : « Derrière ces massages, ce sont plutôt des Françaises d’origine maghrébine, elles sont plus consentantes que les salons asiatiques où ce sont des femmes chinoises sans papiers. » En plus de ces prestations, ces boutiques sont souvent jumelées à un ou plusieurs appartements prostitutionnels pour répondre à la demande de certains clients « premium ». 

« Tu sais ce que ça veut dire tantrique ? Tu peux te mettre nue et accepter les demandes du client ? »

Afin d’obtenir un peu plus d’informations, je me rends dans un de ces établissements, dans le 16ème arrondissement, en affirmant être à la recherche d’un travail. Une trentenaire accueille ma demande par une moue. Je n’arrive pas à savoir si je la dérange ou si elle s’inquiète pour moi. Pourtant leur site indique clairement être à la recherche de nouvelles recrues. Le lieu est chargé de parfums et d’huile.

Celle qui se présente comme la patronne m’accueille par un regard de haut en bas et me demande mon âge et mon prénom. Après un interrogatoire probablement pour vérifier si je ne suis pas de la police, la patronne me pose une question en arabe. Voyant que je ne réponds pas, elle me demande : « Tu sais ce que ça veut dire tantrique ? Tu peux te mettre nue et accepter les demandes du client ? » Je bafouille quelques secondes et la jeune femme à l’accueil décide d’intervenir en haussant la voix en arabe en me poussant vers la sortie. J’ai comme l’impression qu’elle vient à ma rescousse, je me laisse faire. Avant de passer la porte, je lui jette un dernier regard, elle se contente de me faire un signe de tête et me sourire faiblement.

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Rares sont les masseuses qui acceptent de parler de prostitution librement. Sophia a travaillé pendant seulement quelques semaines dans l’un d’eux à Porte Maillot à Paris. Sur le site du salon, toujours en activité, les photos sont plus qu’explicites. Si Sophia ne s’est pas prostituée, elle reste persuadée que certaines de ses collègues le faisaient. Peut-être protégée par son court contrat, elle a prévenu d’avance le patron qu’elle ne resterait pas longtemps. « J’avais besoin d’argent rapidement, on ne m’a jamais forcé à aller plus loin mais ce qu’on ne m’a pas raconté lors de l’entretien c’était la compétition entre les masseuses. C’est à celle qui sera la plus allumeuse pour être choisie par le client. » Le but : que le client repaye encore et encore, autant de fois que possible que que son portefeuille le permette, à coup de 500€ la demi-heure. Sur le site du salon, certaines prestations laissent peu de place à l’imagination comme, par exemple, le massage réciproque présenté comme “la fusion entre le massé et la masseuse pour ne plus faire qu’un”.

En moyenne, la police judiciaire fait fermer une petite dizaine de salons de massage chaque année, avec un volume de garde à vue compris entre 20 et 25 par an. S’il est établi qu’il y a traite d’êtres humains, les proxénètes peuvent encourir jusqu’à sept ans de prison pour ce chef d’accusation. « On a eu un cas l’année dernière où on a démontré que la recruteuse filmait non seulement les masseuses, mais exerçait aussi des pressions sur les filles en les recrutant sur certains critères. C’étaient des personnes vulnérables, des mères célibataires qui avaient besoin de trésorerie rapidement, des femmes endettées ou qui avaient des parents malades à l'étranger avec des frais à payer. Elle est allée en prison pour avoir exploité ces fragilités. » Pour les autres, dans les cas où il n’y a pas de récidives, les incarcérations sont beaucoup plus rares et les sanctions sont financières. Les condamnations pour proxénétisme peuvent aller jusqu’à 150 000 euros d’amende. 

En ce qui concerne les masseuses, elles sont considérées comme victimes au regard de la loi et peuvent déposer plainte, ce qu’elles ne font pratiquement jamais. « Vu qu’elles sont victimes, on n’ordonne pas de procédure d’expulsion, je pense qu’après la fermeture du salon dans lequel elles travaillaient, elles doivent en chercher un autre. C’est un peu cynique mais c’est comme ça », affirme le commissaire, en charge de ces affaires. 

Aujourd’hui, le métier de masseur est peu réglementé en France. Il n’y a ni besoin de diplôme, ni de formation, comme pour certaines professions où l’on manipule les corps. Pour les gérants, ils ne sont ni soumis à un numerus clausus, ni à certaines conditions pour ouvrir leurs établissements. N’importe qui peut ouvrir son salon.

Les plus gros syndicats et associations de travailleurs du sexe n’ont jamais été en contact avec ces masseuses, laissées seules face à des patrons bien souvent abusifs. Si tout le monde semble voir celles et ceux qui travaillent dans la rue, peu pensent à ce qui se cache derrière cette devanture et ce petit chat porte bonheur, en vitrine, qui fait bonjour de la patte.

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