L’Europe brûle : vive les petits festivals ?

Malgré un petit FOMO des gros festivals, je suis allée au Freaks Pop, dont c’était la dernière édition.

Je suis contre le festival bashing. L’idée de se retrouver collé·es et suant·es les un·es contre les autres dans de gros festivals à la programmation bien huilée ne m’est pas totalement désagréable. Mais chez les adeptes de l’exercice, artistes comme festivalier·es, de plus en plus de voix remettent en question ce modèle. Si aujourd’hui le côté écolo et durable semble constituer une partie non-négociable pour les orgas, avec un martèlement à coup d’éco-cups et de greenwashing à la clé, ne serait-il pas nécessaire de plutôt remettre un tantinet en question l’échelle des ambitions ? 

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Malgré un petit FOMO, cet été, au lieu d’aller teuffer à Dour ou à Werchter, je me suis retrouvée au Freaks Pop Festival - dont c’est la dernière édition cette année. Un week-end de musique indé en plein air organisé dans un champ perdu de l’ouest de la France, à Sceaux-d'Anjou, où vous pouvez ramener votre alcool et faire le tour du site en 10 minutes. Ici, pas d'inquiétude que votre batterie décède : un petit format local et libre, qui est peut-être le futur de la musique live, bien loin des grosses machines polluantes.

L’easy Jet pour Tomorrowland

S’il existe bien évidemment des initiatives de festivals « verts » comme Paradise City en Belgique ou We Love Green en France, ainsi que des tentatives de « reconversion » écologique comme Glastonbury en Angleterre, l’impact de la concentration de milliers de festivalier·es au même endroit reste extrêmement fort dans ces événements. Selon un rapport publié par The Shift Project datant de 2021, il suffit de seulement 3% des festivalier·es qui prennent l’avion pour se rendre à un festival de type Les Vieilles Charrues pour atteindre un tiers des émissions de carbone émis en rapport à l’événement. L’étude indique aussi qu’un festival du genre émet quasiment 14 000 tonnes équivalent CO2. C’est lourd. Et si on veut s’indigner un peu plus, il suffit de se pencher sur les chiffres d’un festival comme Tomorrowland, qui comptera 600 000 participant·es cette année (deux fois plus que les Vieilles Charrues donc). À l'heure d’écrire ces lignes, le site fait toujours état de tickets d’avions groupés pour transporter un public qui vient du monde entier. 

Alors que l’urgence climatique est un terme qui fait désormais partie de notre vocabulaire quotidien, que le feu ravage le sud de l’Europe et qu’en Belgique le lien entre réchauffement climatique et inondations est soulevé, n'est-il pas temps de donner sa chance aux festivals locaux de bobos hippies qui fleurissent de plus en plus dans les champs de France ? 

Freaks, anticapitalistes et toilettes sèches

J’arrive au Freaks Pop Festival et je dois reconnaître que je suis pas super à l’aise. Malgré ma myopie grandissante j’arrive à délimiter presque l'entièreté du site depuis la scène principale et tout le monde à l’air de se connaître. Qu’est-ce qui attire cette petite foule ici ? « Le côté hyper individualisé et capitaliste des festivals, ça me met super mal à l’aise », me dit Camille dans la file des toilettes sèches. Lesdites toilettes sont super propres d’ailleurs, considérant le concept. Peut-être que si on sait que ce sont des gens qu’on connaît qui passent après nous, on fait plus attention. Bref. Camille ajoute que ce qui l’attire ici c'est « la taille humaine, connaître les brasseries, connaître les gens ; l'échelle est hyper importante ».

Plus loin, les pieds plongés dans une espèce de bassine moyen-âgeuse, d’autres personnes me confirment aussi que ce qu’il leur plaît c’est le côté intimiste : « Tu marches pas des kilomètres pour aller à la banque, chercher des gobelets comme aux Vieilles Charrues. »

Autre avantage de taille, c'est les thunes. Thibault Le Roux, Vice-Président de l’association Les Freaks des Champs, me l’affirme : « Ici, avec 150 euros le week-end t’es royal·e. La pinte c’est 4 euros, t’as ton pass, tu manges, tu prends une bière ou 1 000, tu peux acheter un peu de merch. Pour le budget d’un gros festival classique, tu passes un trop bon moment ».

Un autre groupe de festivalier·es, déjà avancé·es dans leur consommation, ne manque pas de nouveaux arguments concernant le bonheur dans les champs. « On est pas stressé parce qu’on a pas de batterie. Tout le monde est un peu proche », me dit l’un d’entre eux. Son pote enchaîne : « Tu peux passer des petites canettes à l’entrée, c’est trop bien. Thibaut me confirme, en incluant les drogues : « C’est une bonne zone de non-droit, les gens y vont. Après, le public a vieilli avec le festival. Il fallait voir le Freaks Pop 3 :  les gens c’étaient des mouches. » 

Une participante ajoute : « On se sent aussi en sécurité. En tant que femme, je me sens bien ici. » Quelques jours plus tôt, à mille lieux de cette fille, les équipes de la Croix-Rouge déclaraient qu’une vingtaine de potentiels cas de « piqûre sauvage » avaient été signalés lors des Ardentes. La police de Liège a ensuite indiqué qu'aucun cas n'était avéré, mais dans un contexte hostile pour les femmes et autres minorités de genre en festivals, c’est vrai que le climat est quelque peu anxiogène dans les gros événements. 

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Ici, le public m’a donc l’air conquis. Et je me dis que c’est peut-être ça, grandir, en fait. C’est d’oublier son FOMO causé par les réseaux et d'aller au-delà de la communication léchée des plus gros festivals type Coachella où, en réalité, vous vous retrouvez souvent avec votre sacro-sainte barquette de frites molles à 10 euros et votre bière chaude en ne rêvant que d’une chose : un peu de tranquillité, loin de la masse informe et démesurée de festivalier·es qui, au moindre mouvement de foule, fait ressortir l'agoraphobe farouche qui sommeille en nous. 

Prog’ alternative

Au-delà de l’aspect écologique et taille humaine, les programmations des gros festivals me semblent dépendantes des tendances, et peuvent donc facilement passer complètement à côté de l’essentiel niveau musique car motivés par une logique marchande. « Avec les gros festivals, si tu vas voir un groupe qui t'intéresse, tu peux être sûr que le prochain ne t'intéresse pas », ajoute Thibaut Bourgeais, l’un des co-organisateur·ices du Freaks. « C’est un peu une production fourre-tout. » 

Dans des contextes plus modestes comme ici, il y a une ambition de mettre en avant des groupes peu connus et locaux. La progra part un peu dans tous les sens, entre le groupe électro-funk The Balek Band suivi par Limboy, du post punk DIY. Légère impression de passer de Couleur Café au Hellfest. C’est sûrement dû au fait que les organisateur·ices invitent des groupes qu’ils connaissent. « La prog’, c'est pas que les gens s'en fichent, mais je pense qu'ils viennent un peu les yeux fermés parce qu'ils savent que globalement ils vont passer un bon moment », admet Thibault Bourgeais. 

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Dans ma lancée, je croise aussi un membre du groupe Rennes des Voyous qui me confirme que c’est ce côté qui lui plaît ici : « À force de faire des dates, on connaît aussi pas mal de groupes de l’Ouest de la France et là, c’est la grosse rencontre. C’est vachement bien. » 

Un peu plus tard, je tombe sur Garance en micro-sieste dans la yourte du festival - ce genre de phrase ne s’invente pas. « C’est vachement chouette, c’est la première fois que je viens ici », me dit-elle, avant de nuancer. « Après, la seule critique que j’ai, c’est que j’ai l'impression que ça manque un peu de meufs dans la programmation. » En faisant un tour des réseaux du festival, je me rends compte qu’il semble y avoir eu une amélioration à ce niveau par rapport aux années précédentes, et qu’on arrive plus ou moins à la parité. D’ailleurs, des initiatives comme le festival Les Femmes s’en mêlent existent en France pour pallier ce manque de représentation de voix féminines dans les festivals de musique indé. En Belgique, ou du moins en Fédération Wallonie-Bruxelles, il y a Scivias qui fait le même boulot.

Petites initiatives vouées à disparaître ?

Mais alors, pourquoi le Freaks Pop s’arrête ? Je me pose avec les deux Thibault organisateurs et Victoire pour en discuter. Iels m’assurent que ça n’a rien à avoir avec le modèle qui ne fonctionne pas, c’est plutôt dû à l’aspect chronophage et plombant d’organiser un festival en plein air : « On pourrait continuer à faire un truc mortel. C’est surtout une envie de reposer les bases avec la bande qu’on est, et les envies de chacun·es. Quand on avait 19 piges, c'était facile de trouver du temps. On avait tou·tes deux mois de vacances. Maintenant, avec les vies de chacun·es c'est compliqué de mettre le temps nécessaire pour créer ce genre d'événement. Ça parait peut-être pas grand-chose, mais quand on a cinq semaines de congés payés, ça va vite. Et puis la vie de chacun·e a évolué aussi. Et c'est difficile de tout coordonner parce qu'on est quand même vingt-et-un dans les Freaks - vingt-et-un à décider du truc, de la gueule du festival du début à la fin. Ça demande énormément de s'accorder ensemble, de pas forcément avoir la même vision maintenant, dix ans plus tard. Et ça bouffe pas mal le moral aussi. »

Cela amène à se poser la question : est-ce que toutes les initiatives de festival indé sont vouées à disparaître à cause du manque de moyens ou, au contraire, à devenir des grosses machines au vu d’un système capitaliste qui favorise la rentabilité ? Rien n’est moins sûr, car encore une fois le modèle des gros festivals est de plus en plus mis en cause, entre manque de financement public, augmentation des cachets d’artistes et incertitudes politiques. De son côté, Thibault Le Roux constate : « Il y a un peu eu une vague en France, ces trois dernières années, après le COVID ; les gens en ont un peu marre des grosses foules et ça coûte méga cher. » En Belgique, si les gros festivals ont tous repris cet été, d’autres projets alternatifs continuent à faire leur trou, à l’image des ​​Aralunaires à Arlon.

Ce genre d'initiatives n'a pas nécessairement besoin de durer dans la longueur à tout prix pour avoir un impact. Mais leur existence marque une volonté de changement vers un modèle de festival plus durable dans le futur. Et quand je vois des stories des gens à Tomorrowland, je me dis : grand bien nous fasse. 

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