« Ce sont des images qui restent gravées » : photographe de guerre en Ukraine

Adrien Vautier est sur le front à Irpin. Il publie sur VICE une série de photos difficiles et nous parle de sa relation au risque.

17 mars 2022, 8:26am

« Les photographes sont 300 dans un camp de réfugiés, 100 à l’avant-front et 25, souvent les mêmes, là où les bombes tombent », disait le photographe de guerre Patrick Chauvel dans une interview au journal Le Monde. Parmi ceux qui vont là où les bombes tombent, le journaliste américain Brent Renaud, tué dimanche 13 mars alors qu'il se trouvait à Irpin, à la lisière nord-ouest de Kyiv. Il circulait en voiture avec un civil ukrainien et un autre journaliste, tous deux également blessés, lorsque les balles ont commencé à fuser à travers l’habitacle. Ces risques, les reporters de guerre en ont bien conscience. Une erreur de jugement peut leur coûter la vie ou celle de ceux qui les accompagnent. Et les photographes tout particulièrement, contraints d’être au plus près, obligés de voir pour travailler.

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Adrien Vautier est de ceux-là. Quand j’ai échangé avec lui sur ses photos, la première chose qu’il m’a répondu fut : « Les Russes sont à quelques rues d’ici. » Présent en Ukraine depuis la fin février, il a suivi l’un des principaux fronts ukrainien : la bataille d’Irpin – comme Brent Renaud. Adrien y a capturé la violence de la guerre : des immeubles pulvérisés, des cadavres qui jonchent les rues et des personnes condamnées à rester sur place. Un travail indispensable dans une guerre de communication où nous-autres journalistes dans nos rédactions chauffées, oublions parfois l’essentiel dans notre recherche de « l’angle différent ». Ses photos sonnent comme un rappel à l’ordre. On a discuté au téléphone de la situation sur place, de ses photos mais aussi de son rapport aux risques.

Un soldat ukrainien scrute l'horizon à l'entrée d'Irpin , le front principal des combats autour de Kiev le 7 mars 2022.Toutes les photos sont de Adrien Vautier.

VICE : Jusqu’à récemment, tu étais à Irpin. Tu peux me raconter ton arrivée là-bas ?
Adrien Vautier :
Irpin est à 20 kilomètres de Kyiv et le pont marque le début de la ville. Tout le monde arrive par là. Il a été détruit par les forces ukrainiennes début mars pour ralentir les Russes, malheureusement ça a aussi ralentit l’évacuation des blessés et des civils. Sur cette photo, je revenais du pont lorsque j’ai levé les yeux et vu ce soldat dans une scène un peu apocalyptique. Ce qu’il faut dire, c’est que ce ne sont pas les nuages derrières, mais c’est de la fumée des bombardements à Hostomel, commune voisine d’Irpin.

Evacuation des civils d'Irpin le 5 mars 2022. Toutes les photos sont de Adrien Vautier.

Les images de ce pont ont beaucoup circulé.
Il y avait déjà beaucoup de journalistes au niveau du pont à mon arrivée. Ce que je retiens de cette scène, c’est le calme des civils. Tous attendent avec respect et calme. Personne ne se bouscule et on laissait passer les personnes handicapées et les personnes âgées – alors que les bomardements tombaient autour. Il y avait une solidarité pour éviter de se faire submerger par l’émotion. Alors au bout d’un moment, je tendais la main plutôt que mon appareil.

« Parmi les civils que j’ai photographié et qui se cachent dans les sous-sols, on voit leurs regards perdus dans le vide, leurs mains tremblantes. Ils voient des choses inimaginables »

Tu as ensuite décidé de te rapprocher de la ville ?
Je dois aller plus loin, chercher d’autres histoires et ça demande plus de temps et de risques. J’ai fini par avancer au premier rond-point, jusqu’à atteindre la ville entière et la ligne de front où l’armée russe n’était qu’à quelques mètres de là. Là-bas, c’était très dur.

Une chambre du bâtiment à côté de l'hôpital d'Irpin. Toutes les photos sont de Adrien Vautier.

Le bâtiment à côté de l'hôpital a été bombardé pendant la nuit. Toutes les photos sont de Adrien Vautier.

Quelle est la situation dans le cœur de la ville ?
Sur place, c’est une guerre urbaine, il y a beaucoup de victimes civiles. Pour se rendre compte de l’horreur qui y règne, il y avait de la cervelle sur les trottoirs et des corps occupaient le sol de parcs de la ville.

Les photos avec du sang partout et le bâtiment entièrement détruit, c’est le quartier de l’hôpital de la ville ?
Ça faisait plusieurs jours que j’étais à Irpin. Avec une journaliste, on est allé autour de l'hôpital qui a été témoin de violents combats. En fait, les Russes avaient pris l'hôpital, puis les Ukrainiens ont réussi à le reprendre. En montant dans les étages de ce bâtiment, il y avait des traînées de sang partout. En les suivant, elles allaient jusqu’au sous-sol. L’odeur de sang était si forte. Ça témoigne vraiment de la puissance de feu qui s’est abattu sur l’immeuble pendant la nuit. J’ai vu des chambres remplies de sang et l’immeuble d’à côté a été soufflé.

À Irpin, beaucoup de personnes âgées ne peuvent pas, ou ne veulent pas quitter la ville. Sans électricité, sans chauffage, vivant des les sous-sols à cause des bombardements. Toutes les photos sont de Adrien Vautier.

Dans quel état sont les Ukrainiens restés sur place ?
À force de voir des choses terribles, une forme de résilience s'est emparée de la ville. Parmi les civils que j’ai photographié et qui se cachent dans les sous-sols, on voit leurs regards perdus dans le vide, leurs mains tremblantes. Ils voient des choses inimaginables. Parmi les habitants encore présents, notamment chez les volontaires ukrainiens, certains se voyaient déjà morts. C’est un traumatisme qui ne passera jamais pour eux. Cette situation laisse beaucoup de gens à bout de nerfs. Ce sont des civils, pas des soldats. Et au milieu de tout ça, ceux qui tentent de fuir.

« Au loin, c’était les positions russes et moi j’étais au milieu de la rue, complètement à découvert »

La mort du journaliste américain Brent Renaud a-t-elle changé quelque chose dans ton travail ?
Il a été tué à Irpin également, là où je me trouvais deux jours plus tôt pour photographier des civils. Mais c’était déjà un miracle qu’il n’y ait pas eu de mort parmi les journalistes. Après, je ne peux pas dire que ça ne change rien. C’est un camarade.

Un soldat ukrainien court sur la ligne de front entre Irpin et Boutcha le 11 mars 2022. La ville voisine est détenue par les russes depuis une semaine. Toutes les photos sont de Adrien Vautier.

Cette photo du soldat ukrainien qui coure semble être le point de tension principal de la ville.
Oui. C’est le carrefour de la ligne de front. Dans son dos, c’est la ville de Boutcha, là où se trouvent les Russes. À cet instant, je suis côté ukrainien. Il y a eu beaucoup de combats ici. C’est la zone la plus dangereuse.

Comment gères-tu les risques de ton métier ?
Quand j’étais sur place, la veille, on pensait que la zone était calme – même si les Russes étaient au bout de la rue. Les gens disaient « attention il y a des snipers à gauche ! ». Donc quand tu y es, tu ne restes pas longtemps. Quand je suis sorti faire les photos de civils qui longeaient un cadavre (photo non publiée), j’étais très exposé. Au loin, c’était les positions russes et moi j’étais au milieu de la rue, complètement à découvert. Il peut arriver un truc à chaque instant. Mais je pense faire attention. Je règle tout à l’avance. Le but est de m’exposer le moins possible. Je suis resté vingt minutes sur place, et aucune balle n’a fusé.

Un corps, dans Irpin, le long d'un ancien projet immobilier. Toutes les photos sont de Adrien Vautier.

Finalement, travailler t’empêche de trop y penser…
Quand tu es dedans, ce n’est pas le moment d’y penser. Si tu te déconcentres, c’est à ce moment-là que tu fais une erreur. Tu vas prendre à droite au lieu d’à gauche et te retrouver face à un bataillon russe. Tu vois une horreur, tu passes à la suivante. On est continuellement dans le rythme d’actualité, on doit passer à autre chose et pouvoir se regarder dans la glace. Un fait historique aussi fort agit comme un rouleau compresseur médiatique. C’est le monde des médias, c’est comme ça. Parfois, ça me met mal à l’aise. Le but n’est pas de mourir. Je n’ai pas envie de mourir pour mon métier.

Igor, à droite. Dans les combles d’un l’immeuble pour nous montrer les positions russes, à la frontière entre Irpin et Boutcha. Un héros anonyme qui a sorti des civils de la ville tous les jours. Toutes les photos sont de Adrien Vautier.

Sur le terrain, tu dois nouer des contacts importants avec des locaux pour travailler. Des relations professionnelles, mais qui dépassent vite ce cadre du fait de la situation.
À Irpin, c’était Igor (photo ci-dessus) qui m’a transporté deux fois. C’était un civil parmi d’autres rencontré dans les ruines qui faisait des allers-retours entre la ville et le pont pour évacuer des civils. On est monté avec lui pour qu’il nous dépose dans la ville. Mais tu ne sais jamais sur qui tu tombes dans la voiture, c’est le hasard qui décide. C’est en utilisant le même moyen que le journaliste américain est mort. Surtout que les soldats ukrainiens à Irpin se déplacent aussi en véhicule civil. On ne sait jamais qui est qui au final. Comment faire la différence entre des journalistes et des soldats en voiture à 100m ?

« Désormais, il ramasse les corps dans la ville pour aller les enterrer directement dans un bois, à côté de l'hôpital, en attendant de pouvoir faire un vrai enterrement dans un cimetière qui pour l’instant est aux Russes »

Igor t’a marqué ?
Dès le début, il nous a dit « je vais aider les gens à quitter la ville ». Il était traumatisé, il a vu des choses très graves. Ce sont des personnes qu’on ne peut pas oublier, ces héros du quotidiens dont la guerre ne se souviendra pas. Il a sauvé des vies sans penser à la sienne. Il ne veut même pas être armé, il veut juste aider. Ces histoires-là m’intéressent, les personnes qui mettent leur vie en danger, sans équipement, pour sauver les autres. J’ai beaucoup d’estime pour lui. Bien sûr que ce n’est pas simple de se détacher quand vous partagez cela avec quelqu’un. 

Andriy, est volontaire dans la défense territoriale. À Irpin il s'occupe de ramasser les cadavres dans la ville. Toutes les photos sont de Adrien Vautier.

Dans ta série, il y a des photos très dures. Par exemple celle-ci sur l’homme qui s’occupe de cadavres civils. À quel point c’est important pour toi de montrer cette réalité ?
Il s’appelle Andriy. Il est membre de la défense territoriale à Irpin. C’est un ancien soldat du Donbass. Désormais, il ramasse les corps dans la ville pour aller les enterrer directement dans un bois, à côté de l'hôpital, en attendant de pouvoir faire un vrai enterrement dans un cimetière qui pour l’instant est aux Russes. Il ne fait que tourner dans la ville pour récupérer les corps. J’ai fait le choix de t’envoyer les photos, même si elles ne sont pas publiées. Il faut que les gens dans les médias les voient pour ne pas oublier. Le point crucial, c’est qu’il faut que ce soit dans le but d’informer et non d’être dans la boucherie gratuite. C’est important d’en montrer un minimum. Il faut le faire.

Romanovka le 7 mars. Des soldats ukrainiens rassurent une jeune fille blessée qui vient d'être évacuer d'Irpin. Toutes les photos sont de Adrien Vautier.

Est-ce qu’il y a des moments où tu n’en peux plus ?
J’ai une distance émotionnelle différente de celle des Ukrainiens, des habitants d’Irpin, car je n’ai pas d’attachement personnel fort avec la ville. Comme au Haut-Karabakh c’est quand tu rentres que ça peut-être compliqué. Sinon, il faut rester concentré. Ce sont des images qui restent gravées, qui ne s’oublient pas.

« Les guerres sont des marqueurs temporels, c’est le journalisme que j’aime »

Comme cette petite fille blessée ?
C’était lors de l’évacuation de l'hôpital d’Irpin, après les bombardements. Je ne connais pas son état de santé aujourd’hui. À cet instant, tous ces militaires en cagoule autour d’elle tentait de rassurer, la faisait rire. Ça humanise un peu la guerre, mais c’est dur.

Des civils attendent leur évacuation sous le pont d'Irpin le 5 mars.

« Le reportage de guerre, c’est une drogue dure », disait la grande reporter Martine Laroche-Joubert à VICE. Tu te sens accro ?
Je suis mitigé. Dans la vie, j’ai parfois pris des risques. J’ai commencé avec le graff la nuit, puis j’ai participé au mouvement ultra dans le sud de la France. C’est cet ensemble qui m’a appris à gérer mes émotions dans des moments de tension, chose primordiale quand on fait du reportage de guerre. Mais quand quelque chose se passe, je fonce. Les guerres sont des marqueurs temporels, c’est le journalisme que j’aime. Je suis quelqu’un de curieux, j’ai toujours besoin d’aller fourrer mon nez là-dedans. Mon grand-père était militaire, et d’autres dans ma famille aussi. Il m’a raconté tellement d’histoires que j’ai eu envie de voir, à ma manière. Finalement, ça a dû conditionner ma curiosité. Quand j’ai commencé, je l'ai fait une fois pour voir. J’ai envie de continuer car je ne suis qu’au début.

Un soldat ukrainien aide des civils a fuir la ville d'Irpin le 5 mars.

C’est dur de rentrer en France et de retrouver une vie “normale” après ça ?
Quand on est en zone de conflit, on bosse 7 jours sur 7, on dort peu, on mange peu. On est stressé par le rythme de l’actualité, la peur d’un accident. Je bosse pour plusieurs médias, je dois donc gérer les demandes et les attentes de tout le monde. Après 4-5 semaines, je dois rentrer car je ne tiens plus. Quand je reviens, je suis mort. J’ai besoin d’un sas de décompression, partir en vacances et ne pas voir trop de monde. J’ai un suivi thérapeutique en France, que j’avais déjà avant d’être reporter de guerre. Mais maintenant, ça m’aide à gérer ce que je vois, des images aussi grave, j’ai besoin d’en parler à quelqu’un. Et à ma compagne, je ne peux pas tout lui dire. C’est dur pour elle. Je culpabilise de faire subir ça à ma famille, le stress, la peur qu’il m’arrive quelque chose. C’est un peu anxiogène pour eux. Mes parents ont peur, tout le temps. Les réseaux sociaux aident à garder un lien avec la maison, à rassurer les proches. Et ça permet aussi de ne pas se déconnecter complètement. Mais c’est mon métier. Je sais que j’embarque tout le monde avec moi, émotionnellement tout le monde est impliqué. 

Avec l'expérience, ça se passe mieux ?
Au début, je n’arrivais pas à partir du pays en guerre. J’étais en colère de voir mon monde aussi calme face au conflit d’où je venais. Je trouvais ça injuste. Puis avec le temps, j’ai fini par réfléchir différemment. On est sur la même planète mais pas dans le même monde, et on ne peut pas en vouloir aux gens de vivre leur vie même si c’est la guerre à 1000 kilomètres. Puis je reprends mes habitudes, me balader, je me libère l’esprit.

Anatoly. Toutes les photos sont de Adrien Vautier.

Qui est cet homme sur la photo ci-dessus ?
Anatoli, 73 ans. Il vit à Romanivka. Le village est situé du côté du pont pour aller à Kyiv, le long de la rivière. Il ne veut pas partir, même si son village sert de base pour l’Ukraine. Il est prêt à se battre jusqu’au bout. La grande difficulté des évacuations, ce sont les personnes âgées isolées qui ne peuvent pas se déplacer. Donc à Irpin, beaucoup préfèrent rester car ils n’ont plus l’âge de reconstruire une vie ailleurs et préfèrent mourir ici.

Le journaliste de guerre Patrick Baz disait à VICE, « Au cours de ma carrière, j’ai échappé à des enlèvements, des tentatives d’assassinats, j’ai été détenu par des polices militaires, mais je m’en suis toujours sorti ». Tu as eu des situations compliquées ?
Pour l’instant, non. Des moments où tu ne fais pas le fier, oui. Quand tu vas sur le front avec tout ce que ça implique. Cet instant n’est pas simple à gérer car c’est un moment singulier. 

Pour terminer, la photo d’ouverture est très forte. Cet homme a l’air complètement perdu – en plus d’être blessé.
Je suis encore marqué par cet homme. Il est arrivé tout seul. Il était complètement déboussolé, tournait en rond apeuré, sans savoir quoi faire. Il était en état de choc. La violence psychologique est très présente sur cette photo. Je n’oublierai pas.

Merci Adrien.

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