Le père de Lamine ne peut faire son deuil tant que justice n’est pas rendue

Pour Lamine Bangoura aussi, on appréhende un éventuel non-lieu. Jean-Pierre Bangoura revient sur le jour où son fils est mort et sur les injustices qui ont suivi.

28 January 2021, 3:53pm

Le matin du 7 mai 2018, un huissier de justice accompagné de deux agents de quartier et d'un serrurier se sont rendus au domicile de Lamine Bangoura à Roulers suite à un impayé de loyer de 1 500 euros. 

Le ton monte, les deux agents appellent du renfort et se retrouvent maintenant à huit dans son appartement. Ce jour-là, Lamine Bangoura meurt asphyxié à la suite d’un plaquage ventral précédé d’une clé d’étranglement, deux techniques policières de maintien au sol décriées et même interdites dans certains pays car jugées dangereuses – ce sont les mêmes techniques qui ont tué George Floyd

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Presque trois ans après les faits, le corps de Lamine Bangoura est toujours à la morgue, malgré les demandes de la famille de pouvoir l’enterrer et faire son deuil. Aujourd’hui les frais pour récupérer le corps s’élèvent à plus de 30 000 euros, une somme astronomique que la famille ne peut débourser.

Le 26 juin 2020, le président de la Chambre du Conseil de Courtrai a prononcé un non-lieu - pour changer - et aucune mesure de suspension n’a été prise à l’encontre des policier·es. La famille a fait appel.

Le 4 février, la Cour d’appel de Gand décidera si oui ou non les huit policier·es passeront devant le tribunal correctionnel. En l’attente de cette date décisive, son père, Jean-Pierre Bangoura, nous a parlé de l’impossibilité pour lui et sa famille de faire leur deuil, du racisme dont elle a été victime, et des incohérences dans cette affaire.


Lamine Bangoura ou le George Floyd belge, un reportage Olivier Mukuna


« Le 7 mai 2018 vers 18 heures, la police de Malines est venue chez nous pour nous annoncer que notre fils était décédé à la suite d’une expulsion chez lui. Ils ont également demandé à parler à ma femme, et nous ont expliqué la même chose : “Il s’est évanoui et est décédé.” Ils nous ont donné les coordonnées des personnes à contacter pour la suite des événements et pour voir le corps. 

À l’hôpital, il y avait un policier en civil qui disait connaître l’Afrique car il y était allé. On nous a fait attendre très longtemps dans la salle d’attente, alors que lui faisait des aller-retours dans la chambre avec un regard inquiet. Quand je lui ai posé des questions, il m’a dit qu’il ne pouvait pas y répondre car l’enquête était en cours et que “on n’est pas en Afrique ici”. 

Dans la chambre, le corps de Lamine était complètement recouvert et on ne voyait que son visage. Mon fils a vu du sang qui sortait de l’oreille de son frère. Il a paniqué et a demandé : “Qu’est-ce que vous avez fait ?” J’ai calmé mon fils et j’ai demandé si je pouvais prendre une photo. L’agent a accepté. Je pense que c’est ce qu’il essayait de cacher avec toutes ces allées et venues. On n’a même pas pu toucher le corps de Lamine pour lui dire au revoir, ni voir le reste de son corps, et ce jusqu’à ce jour… 

Comme l’agent refusait de répondre à mes questions, j’ai dit que j’allais demander au voisinage. Il m’a dit que de toute façon, personne n’avait rien vu car tout s’était passé chez lui, dans son appartement. On a sonné à toutes les portes et demandé si quelqu’un pouvait nous aider. Une femme nous a dit n’avoir rien vu à part beaucoup de voitures de police et l’ambulance. Par contre, elle avait entendu des cris. C’est là que j’ai compris que mon fils avait eu une mort tragique. 

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Les trois premières personnes qui sont venues chez Lamine ce matin-là sont l'huissier de justice, le serrurier et deux agents de police. Ils sont entrés dans son appartement et ont réveillé Lamine. Il ne savait même pas qu’il devait être expulsé ce jour-là. Quand les agents lui ont dit qu’il avait reçu un courrier, il l’a récupéré dans sa boîte aux lettres et en a pris connaissance à ce moment-là. Comme il n’était pas du tout préparé à ça, il a demandé un délai, au moins pour récupérer ses affaires personnelles. Et là, le ton est monté.

« J’ai lu et relu le rapport d'autopsie et je peux dire que le 7 mai 2018, mon fils n’est pas mort d’une mort naturelle, mais par strangulation et asphyxie. »

Plutôt que de calmer la situation, les policiers ont appelé des renforts. Ils ne sont maintenant plus deux, mais huit policier·es, pour expulser une personne. Les policier·es prétendent que mon fils était violent, qu’il y avait un couteau dans la pièce et que son chien était menaçant. Or le couteau a été mis de côté directement et Lamine a mis lui-même son chien dans le jardin. Il n’a commencé à se débattre qu'au moment où iels l’ont menotté.

Iels ont attaché ses pieds et ses mains et ont utilisé la technique du placage ventral. La suite, vous la connaissez. J’ai lu et relu le rapport d'autopsie et je peux dire que le 7 mai 2018, mon fils n’est pas mort d’une mort naturelle, mais de strangulation et asphyxie. Le rapport montre clairement une violence oppressive au niveau de son cou. Il y avait même une fissure au niveau du larynx. 

On l’entend crier dans la vidéo… Je n’avais jamais entendu Lamine crier comme ça. C’était un appel à l’aide, des cris de détresse qui n’ont pas été écoutés. Ils ont poursuivi leur mission jusqu’à sa mort. Dans la vidéo, un policier passe un appel et dit : “l’élément est maîtrisé”. Comme si Lamine avait été un danger. Iels ont même attaché sa poitrine comme un animal. C’est ce que Lamine a subi et on nous cache la vérité jusqu’à aujourd’hui. À un moment, de la mousse est sortie de sa bouche. Un agent s’est moqué en disant : “Il veut cracher sur nous.” ; et un autre : “Il fait semblant de mourir”. Encore aujourd’hui, j’ai du mal à répéter ces propos tellement ils sont inhumains.  

À aucun moment iels n’ont pris son pouls pour voir s’il était vivant. Malgré les cris, malgré la mousse. Iels ont par contre pris le temps de nettoyer son visage avant l’arrivée des pompiers - on a retrouvé des mouchoirs chez lui. Au téléphone, iels ont dit aux enquêteur·ices que son état “n’était pas joli”. Il était mort avant l’arrivée des secours. Voir les derniers instants de mon fils en train de crier sur cette vidéo, c’est très difficile. 

Il faut comprendre qu’iels avaient créé un comité de médiation, car à l’époque iels ne voulaient pas que l’affaire fasse trop de bruit (l’affaire n’a bénéficié que d’une seule enquête journalistique parue dans DeMorgen NDLR.). En 2020, il y a eu deux médiations : une à Courtrai et une autre à Malines. Lors de la seconde, on a demandé à être en contact directement avec la police, mais le comité a refusé que la police soit confrontée à la famille. Tout devait passer par un dossier. Comme il n’y avait pas d’issue, iels ont arrêté la médiation. Il a été conclu que les policier·es avaient fait leur travail et qu’il n’y avait pas de preuves suffisantes pour les inculper. 

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Je ne comprends pas comment on peut permettre à des gens de se réunir pendant un mois avant de les interroger (les policier·es n’ont pas été auditionnés par le comité P immédiatement après les faits – comme le prévoit la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme – et ont donc eu l’occasion de se concerter avant leur audition par le Comité P., NDLR.). Je suis sidéré.

« Comment voulez-vous que notre famille puisse faire son deuil alors que le corps de Lamine est dans un frigo ? »

À l’époque, la police a escorté le corps de mon fils de l’hôpital jusqu’à la morgue, et deux ans et demi plus tard, il y est toujours. On a formulé des demandes pour l’enterrer dignement en Afrique, et le juge n’a pas accepté : “Il n’est pas question d’enterrer Lamine en Afrique. Le corps est scellé.” Au départ, les frais funéraires s’élevaient à environ 8 000 euros. On n’avait déjà pas les moyens à l’époque, mais on avait réuni une partie de la somme. Le problème, c’est que la morgue nous coûte 25 euros par jour, donc aujourd’hui, enterrer Lamine nous coûterait plus de 30 000 euros. Comment voulez-vous que notre famille puisse faire son deuil alors que le corps de Lamine est dans un frigo ? 

Ça fait plus de deux ans et demi que notre fils est décédé et on est toujours dans l’attente. Aujourd’hui, on est juste frustré·es. Tous les sentiments qu’on a traversés ces dernières années ont laissé place à de la frustration. Tout ce qu’on veut, c’est obtenir justice. »

Le 4 février, Jean-Pierre et sa famille espèrent non seulement que les huit policier·es seront envoyé·es devant le Tribunal correctionnel, mais aussi que l’Etat prenne en charge les frais de la morgue afin qu’iels puissent enfin enterrer Lamine et faire leur deuil. 

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