Le boom du vinyle fait du tort à l'industrie musicale

Les usines de pressage n’arrivent pas à suivre le rythme de la demande, ce qui provoque des délais terribles.

Jul 28 2021, 7:40am

2021 a été une année absolument stressante pour Jody Whelan, qui dirige le petit label Oh Boy Records, basé à Nashville, Tennessee. C’est son père, le défunt John Prine, qui avait créé la société il y a 40 ans. En février dernier, Whelan a demandé à une usine de pressage de represser 1000 disques de l’un de ses nouveaux artistes. Normalement, represser un vinyle est une opération qui peut prendre quelques mois, mais dans le cas présent, l’usine a répondu que les disques seraient prêts d’ici un an. Un délai absurdement long. « On a commencé à s’inquiéter un peu, explique Whelan. On a vraiment du mal à garder des trucs en stock. On doit faire des choix difficiles entre ce qu’on envoie aux magasins de disques et ce qu’on garde pour notre boutique en ligne. On s’adresse à de petites usines de pressage, alors chaque unité nous revient plus cher. » Whelan raconte qu’aujourd’hui, Oh Boy Records travaille avec au moins 9 usines de pressage pour être certain d’avoir les produits à temps.

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Les délais de repressage des vinyles font du tort à toute l’industrie. Pendant la pandémie, l’achat de vinyles a connu une hausse complètement dingue de 28,7 % en 2020, d’après l’Association américaine de l’Industrie du disque. Si le vinyle connaît une trajectoire ascendante depuis le début des années 2000, l’année 2020 est la première qui voit la galette noire passer devant le CD en revenu total depuis les années 1980. S’il pouvait déjà y avoir quelques petits soucis avec les chaînes d’approvisionnement avant la pandémie, aujourd’hui l’industrie dans son ensemble est incapable de répondre à une demande qui explose, et plus encore du fait des contraintes liées au Covid. Avec la pandémie, les fans de musique ont dépensé leur argent en platines plutôt qu’en places de concert, mais certaines usines n’ont pas été en mesure de maintenir le rythme de leur production à cause des mesures de distanciation sociale et du manque de main d’œuvre. Enfin, les artistes et les labels qui ont gardé des albums sous le coude pendant la pandémie ont tous décidé de sortir des LP cette année.

Sur le site du magazine Billboard, un cadre du secteur de la musique qui est resté anonyme avançait l’hypothèse que « les usines de pressage à travers le monde ont une capacité globale de pressage de 160 millions d’albums par an », mais pour répondre à la demande du marché, il faudrait pouvoir en presser entre 320 et 400 millions. « À mon avis, on n’a pas encore touché le fond, confie Whelan. Je crois que certains tirent la sonnette d’alarme, mais les vacances vont être terribles. Et l’année prochaine sera encore pire. Les retards vont continuer de s’accumuler. »

Ces retards pourraient s’avérer funestes pour les petits labels et les artistes qui comptent sur les ventes pour s’en sortir. À l’instar de Whelan, le cofondateur de Sooper Records, Glennon Curran, s’est retrouvé totalement désemparé face à ces perturbations. « Nous avons dû trouver de nouveaux partenaires de fabrication, prendre en compte plus en amont les questions de pressage et les stocks que nous voulons avoir sous la main, explique-t-il. Nous avions signé un nouvel artiste avec qui nous avions vraiment hâte de sortir un opus pour 2021, mais avec les délais de pressage des vinyles, l’artiste va devoir attendre 2022 pour voir son boulot enfin dans les bacs. »

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Curran souligne que les délais pour un repressage, une opération habituellement plus rapide que le pressage d’un nouveau disque, sont si longs, que les usines de pressage conseillent à leurs clients de demander le repressage en même temps que le pressage original. Pour le label Sooper, spécialisé dans les premiers albums d’artistes underground comme Jodi ou Alicia Walter, c’est un pari risqué. Alors que les profits du marché de la musique indé sont déjà très faibles, si un pressage original ne se vend pas, Sooper se retrouverait dans la panade, contraint de payer pour des centaines voire des milliers de nouveaux LP dont il n’aurait peut-être pas besoin. En d’autres termes, Curran se retrouve à devoir estimer au plus juste le nombre de copies qui se vendront, et à croiser les doigts. « Désormais, nous n’avons plus le luxe de lancer un nouvel album et d’attendre de voir l'évolution des ventes pour recommander un pressage », explique-t-il.

Bien que leurs volumes soient modestes, Sooper et Oh Boy Records travaillent depuis plusieurs années avec les usines de pressage. « Entendons-nous bien, il n’y a pas de problème. Cela fait 40 ans que nous sommes présents dans ce business, précise Whelan. Si nous devions lancer un label cette année et que nous n’avions pas ces relations privilégiées avec des presseurs sur qui on peut compter, ce serait vraiment compliqué. » Daniel Cooper, un publicitaire qui travaille avec plusieurs labels et artistes indépendants, et qui aide à coordonner les stratégies de sortie de disques, abonde dans ce sens. « Ces listes d’attente, c’est de la folie. Je crois que moins de 10 % des artistes avec qui j’ai travaillé cette année ont pu avoir leur vinyle en main le jour de la sortie. Alors que les tournées reviennent, il a été question de suspendre les campagnes jusqu’à ce que le produit soit disponible. »

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Il y a plusieurs raisons qui peuvent expliquer ces perturbations dans la chaîne d’approvisionnement du vinyle. La principale est sans doute cette augmentation folle de la demande de la part des consommateurs, mais il y a aussi l’arrivée sur le créneau de chaînes de magasins comme Target, Walmart et d’autres. D’après le magazine Billboard, ces chaînes seraient actuellement responsables de 13 % des ventes, contre seulement 4 % en 2018. « L’arrivée des chaînes sur le marché du vinyle a complètement rebattu les cartes, explique à Billboard Brandon Seavers, PDG du fabricant de vinyles Memphis Records. En 2020, en moyenne, un titre était commandé à 3 700 exemplaires. Aujourd’hui, la commande moyenne tourne autour de 7 ou 8 000 disques. » Début juillet, Amazon annonçait un nouveau programme intitulé « Record of the Month », dont beaucoup d’acteurs du marché craignent que cela ne vienne encore empirer une situation déjà très complexe. « C’est vraiment dingue : tout ce qu’ils font, c’est passer des commandes pour étoffer plus encore les catalogues des gros labels, explique Whelan. Si, par exemple, telle usine devait presser 20 000 exemplaires d’un disque des Stones ou de Led Zeppelin, maintenant, elle va en presser 25 ou 30 000. Et c’est autant de temps en moins que les usines de pressage pourront consacrer aux petits labels et aux artistes indés. »

Certains artistes essaient de tirer parti d’une situation pas très réjouissante. Les musiciens Damon Krukowski et Noami Yang, des groupes Galaxie 500 et Magic Hour, sortent leur nouvel album au mois d’août. Mais comme l’ont découvert Damon et Naomi, il ne sera pas possible de sortir un vinyle physique avant 2022. « On a compris qu’on ne pourrait pas presser de vinyle, mais on peut toujours imprimer quelque chose », explique Yang. Le jour de la sortie de leur album A Sky Record en format numérique, ils publieront un livret pour accompagner le disque qui contiendra des essais d’invités et des photographies originales. « C’est un LP en édition deluxe, mais sans le LP, poursuit Yang, ajoutant que le vinyle sortira au cours de l’année 2022. L’histoire qui est derrière cet album était vraiment importante pour nous, et ces questions de délais interminables ont été l’occasion pour nous d’en dire plus que dans un simple communiqué de presse. »

À l’heure actuelle, il semblerait que ces retards abyssaux n’aient pas de solution à court terme. « Nous ne sommes pas près de rattraper le retard, déplore Cooper. Il y a mille raisons à ces problèmes. La pandémie, évidemment, mais aussi les changements climatiques et tout qui part en sucette. Et je pense que ça ne sera pas la dernière perturbation dans notre chaîne d’approvisionnement. » En fait, beaucoup de personnes que nous avons rencontrées au cours des recherches pour cet article ont souligné que le CD, beaucoup moins cher à fabriquer, pourrait revenir sur le devant de la scène du fait des difficultés de pressage du marché du vinyle. « Heureusement, on vend encore des CD, dit Whelan. On ne s’est jamais vraiment souciés de la manière dont les gens veulent écouter notre musique, et pour les fans de John Prine, le CD reste un format viable. »

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