Agriculteur, fils d'agriculteur et gay

Pierre est agriculteur en Mayenne. Il est aussi homosexuel. Dans un milieu agricole marqué par l’héritage et la tradition familiale, il se bat contre les clichés.

12 juillet 2021, 7:05am

Dans la salle de traite baignée par la lumière du soleil, l’accent chantant de Francis Cabrel se mêle au battement régulier des machines à traire. « Allez Jugeote, bouge-toi. Tu ne vas pas rester ici toute la soirée ! », s’exclame Pierre, hilare, en direction d’une simmental à la robe fauve, pas vraiment décidée à rejoindre les 200 hectares de pâturage qui s’offrent à elle. Au moment où la traite s’achève, une autre vache s’apprête à vêler. Inquiet, Pierre accourt immédiatement dans le champ d’à côté. Il faut être prêt à tout, à tout moment. « C’est ça de travailler avec du vivant. Un animal, ce n’est pas comme un ordinateur, on ne peut pas l’éteindre », plaisante l’agriculteur de 42 ans. Au centre de sa vie, une passion prend beaucoup de place : celle qu’il voue à son métier d’éleveur de vaches laitières. Pourtant, Pierre n’est pas simplement agriculteur, il est aussi gay et fier de l’être. 

Pierre.

Après des années à cacher son homosexualité, il n’hésite désormais plus à en parler au sein d’un monde agricole encore fortement hétéro-normé. Aujourd’hui, il est l’heureux propriétaire de trois exploitations bio à Villepail (Mayenne), qui tournent à plein régime. En parallèle, il essaie d’atteindre l’autosuffisance alimentaire et de réduire drastiquement ses intermédiaires, pour créer son propre circuit court. Le bio et la cause homosexuelle ? Des combats personnels pour cet agriculteur fantasque, bourré d’autodérision : « Jeune, j’avais la volonté de casser les codes en faisant du bio, mais avec mon orientation sexuelle, je ne savais pas que je les cassais déjà tous ». Si l’agriculture biologique représente 8,5% de la surface agricole française selon l’AgenceBio, aucune donnée ne rend compte de ce que vivent les homosexuels dans le milieu agricole. Comme si ces hommes et ces femmes étaient invisibles.

« Combien de fois ais-je entendu des réflexions du type : “C’est le PD illuminé de Villepail qui veut tout révolutionner avec son système bio tout en herbe !” »

C’est la télévision, plutôt que la profession, qui a tourné ses projecteurs vers eux. En 2016, Pierre tombe sur le portrait du premier agriculteur gay de L’Amour est dans le pré, la célèbre émission qui aide les agriculteurs isolés à trouver l’amour. C’est une révélation : il n’est pas seul. En 2017, il crée sa propre page Facebook qu’il intitule : “Agriculteur et gay et alors ?”. Une page Internet, pour sortir de l’isolement, où des centaines de témoignages affluent. « J’ai compris qu’on était bien plus nombreux que ce que je pensais ». En France, aucune association ne fédère les agriculteurs homosexuels comme au Canada, où l’association Fierté Agricole existe depuis 2008.

En lisant l’histoire de Pierre sur les réseaux sociaux, Jean-Jacques a eu un choc. Il retrouvait soudain tout ce qu’il avait vécu plus jeune, notamment cette même impossibilité de s’ouvrir et de parler de son homosexualité devant la famille et le voisinage. « J’ai commencé à vivre librement à 30 ans », confesse le vigneron de 53 ans basé en Charente-Maritime.

Mais les critiques pleuvent encore aujourd’hui. En Mayenne, les étiquettes “bio” et “gay” ont vite valu à Pierre son lot de commentaires lors de son installation en 2015. « Combien de fois ais-je entendu des réflexions du type : “C’est le PD illuminé de Villepail qui veut tout révolutionner avec son système bio tout en herbe !” » . La veille encore, il recevait un appel téléphonique anonyme malveillant. « Je sais que c’est quelqu’un du coin, mais j’ai l’habitude : un voisin m’a déjà épié pendant des mois comme pour vérifier si un homo était capable de faire ce travail ». Immergé dans le monde agricole depuis son enfance - ses parents et ses grands-parents étaient respectivement agriculteurs céréaliers et laitiers - Pierre connaît par cœur cette mentalité paysanne empreinte de conservatisme et de clichés. Enfant, il en a terriblement souffert.

« Il faut une force incroyable pour assumer son homosexualité dans un milieu aussi fermé que celui-là »

Son père, qui était aussi producteur de tabac dans une commune de Picardie, incarne à ses yeux le stéréotype de l’agriculteur à l’ancienne, pour lequel il n’existe que la famille et l’exploitation. Sa mère, lassée par ce mode de vie archaïque, demande le divorce en 1995. La séparation est si violente que Pierre ne revoit plus jamais son père. « Il nous a dit que divorcer en milieu agricole était un déshonneur total et donc qu’à partir de ce jour-là, il n'avait plus d’enfants ». Selon François Purseigle, sociologue des mondes agricoles, le secteur est marqué par une matrice chrétienne très forte : « C’est un métier qui a été accompagné par l’Eglise dans sa phase de modernisation au XIXe siècle. En découle une conception de la famille très traditionnaliste”. Encore en 2007, selon un baromètre Cevipof-Ifo pour le ministère de l’Intérieur, 47% des agriculteurs trouvaient l’homosexualité inacceptable. Depuis, plus aucune statistique officielle n’a été fournie à ce sujet. 

Pour Pierre, beaucoup de ses confrères sont obnubilés par leur succession. « Dans leur esprit, il faut se marier, avoir des enfants, et que le premier fils reprenne l’exploitation ». Sans descendant, c’est le travail d’une vie qui s’écroule.

Maxime.

Maxime, apprenti de 18 ans chez Pierre, avoue ne jamais évoquer le sujet de l’homosexualité de son patron dans son lycée agricole d’Angers, par peur des réactions de ses camarades. « Certains diraient qu’ils sont “contre”. Dans le monde agricole, les gens sont têtus comme des mules. Pour eux, une famille, c’est un papa et une maman. » Le jeune homme réservé confie l’admiration qu’il voue à celui qui lui a tout appris, avant de retourner haranguer le troupeau : « Il faut une force incroyable pour assumer son homosexualité dans un milieu aussi fermé que celui-là ».

Pour autant, beaucoup d’agriculteurs gays restent dans l'ombre, continuant d’entretenir une double vie. « Pas plus tard qu’hier, je discutais avec un jeune homme de 18 ans en couple avec un éleveur de chèvres dans l’Allier, qui me disait sa peur d’avouer la vérité à ses parents », raconte Jean-Jacques. Le vigneron du sud-ouest a lui-même souffert du rejet de son père qui est aussi une grande figure agricole locale. Pour lui, même si les mentalités tendent à évoluer, le monde agricole continue de vivre en autarcie.

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De son côté, Pierre n’a pas toujours été aussi sûr de lui. A 21 ans, il découvre son homosexualité de façon “idyllique”, en rencontrant l’amour au sein de sa bande d’amis. Au bout de trois ans, il saute le pas et se met en couple. « Sauf qu’à ce moment-là, j’étais englué dans la mentalité agricole, se souvient-il. Mon projet, c’était d’avoir ma propre exploitation, et je ne me serais jamais installé en affichant mon homosexualité. J’ai été jusqu’à la rupture parce que je pensais compromettre mon avenir professionnel ». Il met alors un terme à ses relations avec les hommes. Et se noie dans le travail. 

« Moi, ce que je voulais montrer c’était qu’on peut être fils d’agriculteur, s’installer hors du cadre familial, être homo et réaliser son projet de vie en ayant des vaches laitières »

Pendant huit ans, il devient successivement consultant agricole, puis administrateur de la chambre d’agriculture, enchaîne les remplacements le week-end sur des exploitations. « L’important, c’était de ne pas avoir de temps pour ma vie privée. » Il a 30 ans, gagne entre 2500 et 3000 euros par mois. Mais, sentimentalement, c’est le désert. La solitude le pousse à ne plus cacher son homosexualité. 

Dans la foulée, il s’inscrit sur des applications de rencontres, multiplie les rendez-vous jusqu’à ce qu’il rencontre son ex-compagnon, conseiller en assurances, avec qui, très vite, il se projette. « Le hasard a voulu que je le rencontre au moment où je suis en train d’acheter l’exploitation de Villepail, loin de mes racines picardes ». Si aujourd’hui, après six ans de relation, les deux hommes se séparent, Pierre ne désespère pas pour autant de trouver la personne avec qui il pourra partager sa vie qu’il imagine dorénavant ponctuée de projets et notamment de voyages. « Pour moi, la vie de couple n’est pas incompatible avec celle d’agriculteur, assure-t-il. Même en faisant des journées de quinze heures, j’arrive à me dégager du temps le week-end et à organiser des vacances ».

S’éloigner de sa région natale a été bénéfique pour Pierre. « Moi, ce que je voulais montrer c’était qu’on peut être fils d’agriculteur, s’installer hors du cadre familial, être homo et réaliser son projet de vie en ayant des vaches laitières ». Pari réussi donc : il espère acquérir sa quatrième exploitation dès cet été, compte embaucher de nouveaux salariés et faire construire son propre laboratoire de transformation ainsi qu’un séchoir en grange pour stocker le foin. Parallèlement, il étudie la possibilité de donner des parts à ses employés pour organiser sa succession. Tout ça en n’oubliant pas de laisser la porte ouverte à l’amour.

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