Qui sont les fausses victimes des attentats du 13-Novembre ? 

« Ce sont aussi les premiers à relancer l’administration pour faire valoir leurs droits et notamment la caisse d’aide aux victimes »

07 mai 2021, 7:20am

Sur 325 pages, Alexandre Kauffmann nous replonge dans l’ambiance singulière de l’après-13 novembre 2015, en s’intéressant à une certaine Florence M., coupable d’une machination à peine croyable. Pendant des mois, cette quinquagénaire s’est faite passer pour une victime des attentats de Paris. En complément des rondelettes indemnisations dont elle a profité, Florence M. a poussé le vice jusqu’à aller se faire embaucher par une association d’aide aux victimes.

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Au fil de son enquête., Kauffmann s’intéresse alors aux groupes de soutien de victimes, aux alias numériques de Florence M., ainsi qu’aux autres fausses victimes qui ont épousé cet effroyable mensonge. Outre les motivations financières, Kauffmann se demande ce qui a bien pu pousser Florence et les autres à se fondre dans ce rôle de victime. Alors, l’auteur s’interroge sur ce qu’est le statut de victime – qu’il soit revendiqué, accepté, nié ou usurpé. 

VICE : Dans votre livre, vous faites de Florence M (aussi connue sous les pseudos Florana, Flo Kitty) le personnage central de votre intrigue. Elle n’est pourtant pas la seule « fausse victime » du Bataclan. Pourquoi avoir choisi de creuser ce personnage plutôt qu’un autre ? 
Alexandre Kauffmann :
Il y a une vingtaine de « fausses victimes » reconnues, dans mon livre je parle de certaines d’entre elles mais, j’ai surtout choisi Florence car c’est celle qui a le parcours le plus improbable. J’ai tellement de qualificatifs en tête lorsque je pense à son histoire. C’est grotesque, surprenant, trivial, absurde et ça confine au comique. Elle n’est pas qu’une fausse victime du Bataclan. Le mensonge s’immisce partout, dans les moindres aspects de sa vie et ce depuis plus de 20 ans.

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Il y a cependant quelques points communs entre ces affabulateurs et affabulatrices ? 
Oui, malgré leurs parcours différents, ils ont énormément de points en commun. Ils sont tous revendicatifs et ils expriment leur souffrance, leur mal-être sans pudeur. Ils attirent l’attention et ils sont aussi dépendants de l’attention des autres. Ils sont surreprésentés dans les médias, ils ont une facilité à prendre la parole en public, d’autant qu’ils n’ont pas vécu le traumatisme pour lequel ils témoignent. Ce sont aussi les premiers à relancer l’administration pour faire valoir leurs droits et notamment la caisse d’aide aux victimes. Et ce qui est très important et qu’il ne faut pas négliger, c’est que ce sont tous également des victimes non pas des attentats mais de leur propre vie. Ils ont une carence affective et c’est en se rattachant à des événements qu’ils n’ont pas réellement vécu, en intégrant une communauté en souffrance qu’ils cherchent à la combler.

Je vous cite : « Chaque Français tente de communier avec les victimes, se trouvant un ami - ou un ami d’ami - qui était au Stade de France, sur les terrasses, au Bataclan ». Comment expliquez-vous ce phénomène, ce besoin de se rattacher aux victimes ? 
Nous sommes dans une ère victimaire. Les véritables victimes sont dépassées par leur malheur, elles sont sacralisées et l’entourage s’y raccroche. Nous avons basculés de l’ère des héros à celui des victimes. La polémique autour de la plaque commémorative d’Arnaud Beltrame - le gendarme décédé après s'être substitué aux otages lors de l'attaque terroriste dans un supermarché de Trèbes (Aude) en mars 2018 - est représentative du rapport de notre société au statut de victime. Il était écrit « victime de son héroïsme ». On assiste à un individualisme grandissant, à la mort des idéologies et on constate un manque du collectif. Ce type d’événement aussi terrible soit-il, a le pouvoir de recréer une communion du collectif. 

Florence est interpellée le 13 février 2018. Selon le rapport d’expertise, elle ne souffrirait d’aucun trouble psychique ou neuro psychique. Comment dès lors qualifier et expliquer son comportement ?
En effet, le rapport d’expertise tente de prouver que Florence n’est pas malade et qu’elle est  consciente de ses actes. C’est une personne minutieuse, précise dans ses mensonges, organisée dans sa duperie. Il y a cependant une distinction à faire entre une expertise psychiatrique et psychologique. Dans le premier cas, en effet, Florence ne présente aucun trouble. Elle peut être jugée pour ses actes. Dans le second cas, il est évident qu’elle souffre de problèmes psychologiques. Elle n’est pas à même d’expliquer la raison de ses mensonges et les actes qui en découlent. Elle souffre d’une grande solitude et c’est certainement la première raison de son comportement. 

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Florence possède plusieurs comptes Facebook, elle a crée des doubles numériques de personnes existantes qu’elle a côtoyé de près ou de loin. C’est le vecteur indispensable à sa tromperie ?
En effet, je me suis intéressé à ces fameux doubles numériques. Ces profils Facebook qu’elle utilisait pour tisser la toile de ses mensonges et les rattacher entre eux. Elle en possède 6 ou 7. Elle a crée des profils de personnes existantes, de personnes qu’elle avait fréquenté dans sa jeunesse, d’hommes qui étaient devenus des obsessions, avec lesquels elle s’est imaginé avoir eu des relations. Elle a fait interagir ces faux profils avec des personnes de son entourage. Manu son faux fiancé qui vivait à Los Angeles avait établi une correspondance avec certaines victimes et membres de l’association. Greg, un autre double profil avait une relation sentimental avec la trésorière de l’association. Ces comptes étaient des marionnettes manipulées par Florence. C’est ici que l’expression « plus c’est gros plus ça passe » prend tout son sens.

Quand on lit votre enquête, il parait assez facile de tromper le fond de garantie qui vient en aide aux victimes. Est-ce vraiment le cas ? 
Les associations d’aide aux victimes comme Life for Paris ou 13onze15 sont pro-actives, elles vont à la recherche des victimes, elles ratissent, elles ne veulent laisser personne sur le carreau. Au départ il y avait cette volonté de simplifier les démarches pour ne pas décourager une partie des victimes. Il en fallait peu pour obtenir l’aide au victime - une indemnité de 15 000 euros - car la notion de « fausse victime d’attentat" n’existait pas encore. Aujourd’hui il faudra porter plainte, tenir un discours cohérent et apporter des preuves de sa présence sur les lieux pour obtenir cette compensation financière. C’est un peu plus surveillé. Actuellement 3 000 victimes ont été indemnisées et dans le lot il y a en effet quelques fausses victimes.

Combien de temps vous a pris cette enquête, qu’elles sont vos attentes à la parution du livre, y-a-t-il des réactions que vous redoutez ? 
C’est le fruit d’un an d’enquête, je suis mono-maniaque, alors j’étais à fond sur le sujet pendant toute cette période. C’est allait très vite grâce à l’aide et à la confiance des victimes et des membres de l’association Life for Paris qui m’ont permis d’accéder à la correspondance qu’ils avaient eu avec Florence et les doubles numériques. Après c’est un travail minutieux de recoupage d’informations. J’ai essayé de rester le plus neutre possible tout au long de l’écriture. Si je redoute une réaction, c’est bien celle de Florence.

La mythomane du Bataclan, Alexandre Kauffmann, éditions Goutte d’Or, en librairie le 6 mai 2021.

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