Ce que ça fait d’être la seule femme trans dans le sport automobile

« J'aspire à entrer dans l'histoire de la communauté LGBTQ+ en devenant la première pilote trans à participer aux 24 heures du Mans. »

12 November 2021, 9:11am

C’est vers l’âge relativement tardif de 23 ans que Charlie Martin, qui a aujourd'hui 40 ans, a décidé de poursuivre une carrière de pilote de course. Dès la fin de ses études universitaires, sans le soutien financier classique associé au sport, elle a économisé environ 1 700 euros grâce à un job d'été et a emprunté un peu moins de 500 euros à sa mère pour s'acheter une Peugeot 205 déglinguée. C'est avec cette voiture remise au goût du jour qu'elle a participé à sa première course professionnelle en 2006.

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Martin a réalisé qu'elle était trans dès son plus jeune âge mais a attendu d’avoir la trentaine pour changer de sexe. Elle se sentait en conflit avec le fait de ne pas être suffisamment « trans », sans parler du fait même d'exister et de travailler dans un secteur où la représentation des LGBTQ+ est quasi nulle.

En 2011, alors que sa carrière était bien engagée, Martin a réalisé que quelque chose devait changer. Après avoir traversé une mauvaise période de dépression et de pensées suicidaires, elle a décidé d'entamer sa phase de transition. Elle avait déjà traversé de nombreux moments difficiles dans sa vie, ayant perdu son père à l'âge de 11 ans et sa mère à 23 ans, tous deux victimes d'un cancer.

Mais faire son coming out en tant que trans dans une industrie qui acceptait à peine les femmes n’a pas été chose facile. Incertaine de l'accueil qu’on allait lui réserver, elle a abandonné ce sport pendant un moment avant de reprendre la compétition. En 2018, elle a fait son coming out en public et depuis, elle fait campagne pour les droits des personnes trans dans le sport. 

Charlie Martin lors du Championnat Britcar Endurance. Photo : Oliver Fessey

Aujourd'hui, Martin vit dans les Midlands, au Royaume-Uni, et passe la plupart de son temps à s'entraîner pour les courses et à aller à la salle de sport. Elle milite également pour les droits LGBTQ+ dans les milieux sportifs et espère être la première personne trans à participer aux 24 heures du Mans. Entre-temps, elle a participé à diverses courses d'endurance et s’est classée troisième au circuit Bugatti en 2017. Elle est aussi la première personne trans à avoir participé aux 24 heures du Nürburgring en 2020. 

Nous avons discuté avec Martin de son statut d’athlète trans, des lois transphobes en vigueur aux États-Unis et au Royaume-Uni, et de la visibilité de la communauté trans aux Jeux olympiques de cette année.

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VICE : Salut Charlie. Comment s’est passée ton enfance ?
Charlie Martin :
Enfant, j’étais fan de Top Gun et je voulais être pilote de chasse. J'étais obsédée par les avions. J’ai pris conscience que j'étais trans vers l’âge de six ou sept ans, après avoir lu un article sur Caroline Cossey, une femme trans qui a été mannequin et James Bond girl dans les années 1980. Elle était alors l'une des personnes trans les plus en vue. Je me suis dit que c'était précisément ce que je ressentais, et que je n'étais donc pas seule. À part ça, j'étais un petit garçon « typique » à bien des égards : j'aimais grimper aux arbres, jouer avec des soldats de plomb, construire des modèles réduits d'avions.

Comment as-tu vécu ta transition dans l'industrie du sport automobile ?
La course automobile est un environnement particulier. Même si c’est un sport plutôt exclusif (il faut en effet une bonne somme d'argent pour participer à une compétition, quel que soit le niveau des courses), il est également assez accueillant. Il y a un incroyable sentiment de communauté.

Mais lorsque je suis arrivée dans le paddock pour la première fois après ma transition, je me suis sentie vraiment mal à l'aise. C'était affreux. Heureusement, mes amis dans le milieu étaient là pour me soutenir. Mais j’ai aussi remarqué que certaines personnes avaient du mal à me comprendre. C'est un problème auquel j'ai dû faire face pendant pratiquement toute la première année : expliquer pas à pas ce qui se passait, éduquer les gens dans un environnement où ce type de sensibilisation était très faible. 

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Y a-t-il eu des moments où tu as eu l'impression que l'environnement de la course n'était pas adapté à une personne trans ?
Quand j'ai fait mon coming out, c'était un véritable acte de foi. Je ne viens pas d'une famille aisée et j'ai toujours dû travailler dur pour obtenir le soutien des sponsors. On m'a certainement refusé des opportunités. Et dans certains cas, la raison était probablement transphobe. Je risque d’avoir des ennuis si j’entre dans les détails, mais disons qu’il s'agissait de personnes de haut niveau. Il y a aussi les gens indiscrets qui vous posent des questions très personnelles sur le type d'opération que vous avez subie ou que vous envisagez de subir. 

Cette année, l'Idaho et la Floride, aux États-Unis, ont interdit aux filles trans de participer à des compétitions sportives féminines dans les écoles et les universités. Que penses-tu de ce genre de restrictions ?
Je trouve absolument déconcertant que cela se produise dans une société occidentale soi-disant libérale. En pratique, cette loi légitime la discrimination, l'idée que ces jeunes ont quelque chose qui ne va pas. C'est mal sur tous les points.

Charlie Martin à côté d’une Praga R1. Photo : Dominic Fraser.

Que penses-tu du traitement médiatique des athlètes transgenres, comme l'haltérophile néo-zélandaise Laurel Hubbard ou la star du football canadien Quinn ?
Les intentions étaient bonnes, mais il y a encore du travail à faire pour améliorer la description des faits, des données et de la réalité. J’ai lu beaucoup d’études et de recherches sur la testostérone, car je pense qu'il s'agit d'un point essentiel qui, malheureusement, n'est que très rarement abordé dans la presse. 

C’est un sujet compliqué et il n’y a pas de solution unique. Certains sports, comme le football ou le surf, ne sont pas seulement une question de force physique, mais aussi, par exemple, de capacité à lire le jeu, à comprendre la situation, à percevoir l’espace, etc. La force physique est certainement importante, mais il existe de nombreux autres éléments qui vous placent ou non au sommet d'un sport.

En décembre, la Haute Cour de Londres a interdit les inhibiteurs d’hormones, avant de revenir sur sa décision. Aujourd'hui, il y a beaucoup de transphobie sur la scène politique. Que penses-tu de l'attitude actuelle envers les personnes trans au Royaume-Uni, où tu vis ?
2015 m'a semblé être une année de positivité et de grandes avancées pour la communauté transgenre. Mais depuis, les choses ont changé pour le pire. Je vis à la campagne et ma transition date d’il y a si longtemps maintenant que je passe inaperçue dans la vie de tous les jours et que je n'ai pas à craindre d'être la cible d'insultes et de haine de qui que ce soit. 

Donc je ne peux pas vraiment parler de l'expérience de vie des autres personnes transgenres dans ce pays. Ce que je sais est surtout lié aux nouvelles que je lis dans la presse, qui sont généralement très négatives, toxiques et horribles, qu'il s'agisse d'un meurtre ou de statistiques. Bien sûr, il y aura toujours une minorité bruyante de personnes prêtes à se disputer ou à écrire des choses horribles sur Twitter. Mais la plupart des personnes que je rencontre semblent assez progressistes, gentilles et ouvertes d'esprit. 

Quelles sont tes projets pour la suite ?
J'aspire à entrer dans l'histoire de la communauté LGBTQ+ en devenant la première pilote trans à participer aux 24 heures du Mans. C’est vraiment important pour moi. Je veux faire la différence et essayer d'aider les autres, ne serait-ce que par ma visibilité, pour que ceux qui arriveront après moi n’aient pas à passer par ce que j'ai vécu.

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LGBT+, F1, course automobile, Charlie Martin

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