J’ai engagé un « coach en manifestation d’argent » pour sortir de la dèche

J’ai suivi ses conseils pendant sept jours pour voir si je pouvais moi aussi « attirer l’abondance » sur mon compte bancaire par le biais de la spiritualité positive.

05 April 2022, 8:53am

Quand je pense à la notion de « manifestation », mon esprit la relie directement aux cristaux, à la sorcellerie et aux horoscopes. Je ne parle évidemment pas de manifs poings levés pour le pouvoir d’achat ni de marches pour le climat. La manifestation au sens spirituel est, en gros, une démarche personnelle à mettre en place pour réaliser vos rêves et vos désirs grâce à la pensée positive. De mon côté, j’ai toujours considéré cette pratique comme relevant de la « spiritualité new age », distincte de notre réalité ancrée dans la pierre et dictée par le capitalisme.

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Plus récemment cependant, la manifestation est devenue une pratique courante chez les meufs aux cheveux brillants qui détiennent les rênes des réseaux sociaux. Cette tendance, plus connue sous l’anglicisme « manifesting », promet que si vous mettez votre intention au service de quelque chose que vous espérez voir se produire, ça se produira. Sur TikTok et Instagram, les girlbosses du monde entier affirment qu’il est possible d’attirer l’argent dans sa vie simplement en y croyant. Le rêve, non ?

Aussi méfiante que je puisse être face à cette combinaison étonnante de secteurs qu’a priori tout oppose (le spirituel et le financier), je dois bien avouer que mon compte en banque tire un peu la gueule en ce moment. Et ce n’est pas mon job de serveuse touchant à peine le SMIC qui va rapidement lui redonner le sourire. En d’autres mots : je suis prête à tout. Oui, même à ça.

Ma relation avec Amanda May a commencé comme ça : « Salut ma jolie Izzy, es-tu prête à attirer l’abondance dans ta vie ? ». Amanda est « coach en prospérité » et promet à ses clients de régler leurs problèmes financiers en les faisant suivre une routine et des rituels gouvernés par la fameuse loi de l’attraction.

Contrairement à beaucoup d’autres coachs spécialisés en manifestation d’argent, Amanda dispose bien d’une formation financière. « En tant que conseillère agréée, je ne pouvais pas évoquer cet état d’esprit qui mêle argent et spiritualité. J’ai donc quitté mon job pour devenir coach », m’a-t-elle expliqué.

Je dois bien avouer qu’elle m’a directement plu. C’est peut-être parce que je ne sais pas rester insensible aux compliments, mais elle a réussi à me faire croire que je pouvais y arriver… tout ça alors que je savais pertinemment que c’était totalement illogique. Amanda m’affirme qu’y croire est le tout premier pas vers le succès.

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L’objectif qu’on s’est fixé à deux est d’utiliser des techniques de manifestation pendant sept jours afin « d’attirer l’abondance ». Amanda a prévu de me contacter régulièrement sur Zoom et de me fournir un soutien émotionnel et un accompagnement spirituel quotidiens par le biais de mémos vocaux sur Insta.

Jour 1 : « Sers-toi un verre de vin, allume des bougies et pense à toutes les fois où tu t’es sentie mal à cause de l’argent »

C’est le premier conseil d’Amanda. Malheureusement pour moi, je n’ai pas de vin à la maison. Et pas de fric à dépenser pour ça. Je me contente donc d’un triste cocktail vodka/Sprite plat, servi dans un verre à vin. Je ne peux quand même pas gâcher l’esthétique de ma girlboss week dès le premier jour en sirotant mon breuvage dans une tasse de Belieber ébréchée.

« Je te préviens, tu vas probablement pleurer », m’avait chuchoté Amanda sur Zoom quelques heures auparavant. Après environ une heure à déglutir en faisant la grimace, je réussis quand même à noircir une page complète de mon cahier avec mes problèmes d’argent. Je ne chiale pas, mais je sens un nœud se former doucement dans mon estomac. Me remémorer les nombreuses situations où j’ai agi de manière financièrement irresponsable fait remonter un certain sentiment de culpabilité.

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J’envoie ensuite une note vocale dégoulinante de honte pécuniaire à Amanda, qui semble en être absolument ravie. « C’est un sujet assez juteux. Tu dois te sentir déshydratée », me répond-elle. Je suis effectivement déshydratée. D’après Amanda, c’est dû au « grand transfert spirituel d’énergie négative », mais je pense plutôt que la vodka a joué son rôle.

Ce soir-là, aucune somme d’argent n'apparaît miraculeusement sur mon compte courant, mais mon coach m’assure que « le fun va bientôt débarquer ».

Jour 2 : « Répète les manifestations d’argent en sautant »

Aujourd’hui, c’est le jour du loyer — une bien triste journée pour tous les étudiants de ma coloc. Après ce virement astronomique en échange d’une chambre à peu près moisie, mon compte en banque a encore pris un sacré coup.

Alors incapable d’éprouver le moindre respect pour un univers où les proprios semblent mériter toute l’abondance du monde, mon voyage spirituel est plutôt mal embarqué. Qui sait, peut-être que ces capitalistes sans cœur font juste leurs manifestations bien comme il faut ? Quoi qu'il en soit, je n’ai pas grand-chose à perdre.

Amanda m’a conseillé de « bouger, sauter et m’enlacer » tout en psalmodiant des manifestations pour activer « l’énergie du bonheur ». Comme je ne comprends pas bien comment le fait d’enrouler mes membres osseux autour de mon grand corps pourrait susciter en moi la moindre étincelle de joie, je privilégie l’option « saut », une technique un peu moins humiliante. Les manifestations à répéter sont « Tous les jours, j’attire plus d’argent dans ma vie » et « Je suis digne de toute l’abondance du monde ».

Rien ne se produit. Mais apparemment, tout est question de constance. Je décide donc de répéter les manifestations trois fois le matin, six fois pendant le lunch et neuf fois avant d’aller me coucher — ce qu’Amanda appelle la « méthode trois-six-neuf ».

Avant de régler mon réveil pour le lendemain, un message WhatsApp apparait sur mon téléphone : « Heyyy, je viens de te verser l’argent qu’Olivia et moi on te devait pour le taxi de la semaine dernière, désolée du retard xxx ».

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Bizarre.

Jour 3 : « Visualise ce que l’argent peut t’apporter »

Peut-être que c’est le désespoir post-loyer ou le remboursement tardif d’un trajet en taxi (ce qui, habituellement, n’arrive jamais), mais pour cette troisième journée, je suis prête à suivre toutes les instructions d’Amanda.

« Que feras-tu quand tout cet argent sera sur ton compte en banque ? » me demande-t-elle dans un message vocal.

J’ai bien quelques idées. À part allumer le chauffage assez longtemps pour ne pas avoir à mettre des collants sous mon jogging, je pense à me payer des vacances, des restaus et une nouvelle paire de baskets décentes. Les miennes, autrefois blanches, sont tachées d’autobronzant et ressemblent à des dangers biologiques.

Je règle un minuteur pour 30 minutes sur mon téléphone et laisse mon imagination vagabonder. Je visualise un avenir doré dans lequel j’achèterais enfin mon propre parfum Issey Miyake plutôt que de vider l’échantillon chaque fois que je passe devant le magasin. Quand le minuteur retentit, mon compte a toujours aussi mauvaise mine sur mon appli bancaire.

Jour 4 : « Regarde l’argent et exprime-lui ta gratitude. Tiens également un “registre des preuves” »

Je suis pour la gratitude. Mais alors que j’ouvre mon portefeuille, que j’y compte 3,24 euros, que je les remercie d’être là et que je loue l’univers de me les avoir donnés, je me demande ce que Mark Fisher dirait du capitalisme tardif s’il me voyait vénérer ces pièces de monnaie comme s’il s’agissait de divinités. D’une certaine manière, je sais que son analyse serait profondément déprimante.

Le « registre des preuves » — comme nommé par Amanda — est une activité plus réjouissante. Il s’agit essentiellement de tenir un journal de gratitude. À noter : j’ai fait ce matin une très bonne affaire en achetant un appareil photo d’occasion — environ 350 euros de moins que ce qu’il aurait dû me coûter. Mon ami photographe m’a dit que le vendeur devait être sous LSD, mais Amanda et moi savons bien que c’est la récompense de l’Univers pour toutes mes supplications désespérées.

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À inclure également dans le registre des preuves : avoir remis la main sur mon pinceau de maquillage disparu, me débrouiller pour prendre le tram sans ticket DEUX fois dans la journée et les Yakults à moitié prix chez Lidl.

Jour 5 : « Crée un tableau Pinterest sur l’argent »

Le cinquième jour, Amanda me dit de me créer un board Pinterest sur la notion d’argent. Comme je n’ai plus utilisé Pinterest depuis 2013, il a d’abord fallu que je supprime des boards vieux de dix ans que j’avais personnellement intitulés « BoHo Chic Vibes », « Vannes Harry Potter » et « Idées de Cake d’Halloween ».

Amanda m’a assuré que cette activité allait mettre l’accent sur ma gratitude envers l’argent, qu’elle me permettrait de me concentrer et donc ainsi d’attirer l’abondance. Malgré ma réticence initiale, je finis par m’y mettre. Si vous avez besoin d’une petite escape relaxante — bien qu’illusoire — de la réalité, je vous recommande vivement d’épingler des pubs Ralph Lauren vintage, des fringues hors de prix et des clichés de vacances impayables comme si vous étiez l’héritière d’un coffre rempli de diamants.

Malgré cette activité délassante, cette journée reste sombre et l’argent aux abonnés absents.

Jour 6 : « Pars à la chasse au trésor »

« Visualise-toi en train de trouver des pièces, des billets, etc., et ramasse tout ce que tu trouves », me dit Amanda en ce sixième jour. « Lorsque tu trouves de l’argent, célèbre-le. Dis “Merci l’univers ! et saute en l’air. Cherche des images liées à l’argent sur Google et fixe ton attention sur ces images. »

Si les instructions d’Amanda peuvent sembler un peu déséquilibrées, elles sont assez claires. Je commence donc par fouiller dans cette caverne faite de vêtements sales et de lingettes de maquillage usagées que j’appelle ma chambre. Après en avoir conclu que a) je suis une plouc dégoûtante et b) que je devrais probablement m’excuser pour l’attaque verbale lancée à ma sœur l’accusant d’avoir volé mon jean préféré, jean qui se trouvait en fait sous mon lit, je collecte 15,45 euros au total. Pas mal. Je saute en l’air, gênée.

La recherche Google d’images de fric que j’entame à la bibliothèque suscite quelques regards inquiets autour de moi, mais je m’en fiche. Je sais quelque chose que ces imbéciles ne savent pas, et ça m’a permis de m’envoyer un latte AU LAIT D’AVOINE ce matin (payé avec un sac de petite monnaie). Alexa, lance « Money » de Cardi B, please.

Jour 7 : « Repos, détente et confort »

Pour ce dernier jour, Amanda m’envoie des méditations guidées sur YouTube. En une semaine, c’est probablement la seule activité qui se rapproche de la pleine conscience et de la spiritualité traditionnelles. « Je veux que tu atteignes un état de paix et de zénitude grâce à une méditation profonde », me dit-elle. Amanda insiste sur le fait que cette étape est essentielle au processus, qu’elle permet de respirer et d’apprécier réellement les gains de la semaine après avoir passé sept jours à me concentrer sur l’argent. En écoutant les chants aériens et les doux gongs emplir les haut-parleurs de mon ordinateur portable, je réalise que j’ai finalement attiré pas mal de choses cette semaine :

- 20,54 € remboursés pour un trajet en taxi.
- Un nouvel appareil photo pas cher.
- Un pinceau de maquillage égaré.
- Deux trajets gratuits en tram.
- Des Yakults à moitié prix.
- 15,45 € et une chambre plus ou moins rangée.
- Mon jean préféré et un cuisant sentiment de honte.

Les haters soutiendront que tout ceci serait arrivé quoiqu’il arrive, mais peut-être que je suis quand même capable de décider de mon propre pouvoir et de mon argent ? Peut-être que si je suis à ce point fauchée, c’est parce que je ne m’astreins pas à des chasses au trésor quotidiennes ? Cela dit, restons réalistes : aucune petite fée n’a payé mon loyer ou saupoudré des milliers d’euros sur mon compte bancaire. Sans oublier que toute cette histoire a vraiment attiré mon attention sur le fait que l’argent influence absolument tous les aspects de nos pauvres vies, ce qui est franchement déprimant. Pour ma santé mentale, je ne pense donc pas manifester tous les jours. Cependant, le sentiment de gratitude que j’en ai retiré était assez agréable. Et qui sait jusqu’où j’irai le mois prochain, lorsque mon salaire de misère s’envolera à nouveau vers mon proprio, me laissant seule, désespérée et fauchée ?

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