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Domination à distance : comment le BDSM exploite nos vulnérabilités numériques

Nous confions tant de secrets à nos ordinateurs qu'ils sont devenus des accessoires de sadomasochisme presque parfaits.

par Sébastien Wesolowski
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02 Août 2017, 7:00am

Image : Gimp - Chris Marchant/Flickr

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"Hé, je peux utiliser ton ordinateur ?" Personne n'a envie d'entendre cette question : nous confions trop d'intimité à nos machines pour les prêter sans frisson. De notre plein gré, nous les avons transformées en points individuels de défaillance pour êtres humains. Si elles tombent, nous tombons tout entiers. La TeamViewer domination, une nouvelle forme de sadomasochisme totalement numérique, est née de cette vulnérabilité.

TeamViewer est un logiciel qui permet de prendre le contrôle d'un ordinateur à distance. Beaucoup de grandes entreprises l'utilisent à des fins de téléassistance : grâce à lui, les sages du service informatique peuvent manoeuvrer sur votre machine sans quitter leur bureau. Toute la beauté de TeamViewer, qui fête ses douze ans cette année, c'est qu'il vous donne la possibilité d'observer ces manipulations en temps réel. Le curseur glisse sur votre écran alors que vous ne touchez pas votre souris, des lettres apparaissent dans la barre d'adresse de votre navigateur pendant que vos doigts pianotent sur vos genoux. Vous avez cédé tout votre pouvoir.

Avec de telles fonctionnalités, TeamViewer ne pouvait que devenir un outil BDSM.

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Les pratiques sadomasochistes reposent sur l'alliance de deux parties, la dominante et la soumise : la première contrôle et la seconde s'abandonne, toujours selon des règles qu'elles ont définies ensemble. Comme le bondage, les châtiments corporels, la privation sensorielle et toutes les autres disciplines BDSM, la TeamViewer domination repose sur la rencontre codifiée d'un "sub" et d'un "dom". Les cordes, fouets et bâillons ont juste été remplacés par TeamViewer : nous sommes si proches de nos ordinateurs que le logiciel permet d'atteindre des niveaux extrêmes d'humiliation, de chantage et d'esclavage financier sans nécessiter de contact physique entre le maître et l'esclave.

Mistress Harley pratique la TeamViewer domination à plein temps depuis trois ans. Autoproclamée "Techdomme", une marque déposée, elle a déjà écrit deux livres sur le sujet. "Je fréquentais la scène BDSM traditionnelle de San Francisco depuis plusieurs années quand j'ai compris qu'il serait judicieux de me faire connaître sur Internet, a-t-elle expliqué à Motherboard au cours d'un échange téléphonique. Et quand je me suis lancée en ligne, j'ai découvert ce domaine presque vierge qui cadrait parfaitement avec mes compétences." À l'époque, elle était chef de produit pour une entreprise de software de la Silicon Valley. Une vingtaine de personnes obéissaient à ses ordres.

La dominatrice détaille soigneusement son offre sur son site officiel. Grâce à TeamViewer, la "seule et unique Techdomme" peut s'arroger un accès permanent à votre ordinateur, bloquer vos périphériques d'entrée, prendre votre place sur les réseaux sociaux, s'emparer de votre compte en banque, activer le contrôle parental, allumer votre webcam à votre insu, fouiller dans vos fichiers… Et utiliser tout ceci pour vous rendre docile : si vous n'obéissez pas à ses ordres, tous vos amis Facebook sauront quel genre de porno vous entassez sur votre disque dur. Évidemment, vous serez témoin du carnage. "Je peux m'emparer de votre vie, écrit la dominatrice. Juste pour une fois, pour des mois, ou même pour toujours."

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Plusieurs centaines de personnes se déclarent intéressées par la TeamViewer domination sur le réseau social pour fétichistes Fetlife. Certains soumis aiment qu'on leur ordonne de s'humilier face à leur webcam, d'autres qu'on leur fasse du chantage à la divulgation d'informations personnelles, d'autres encore qu'on les dépouille de leurs économies à force de commandes sur Amazon. "Parfois, les gens me payent pour que je les humilie sur les réseaux sociaux, explique Mistress Harley. Je prends des photographies embarrassantes d'eux et je les publie sur Facebook et Twitter. Certains deviennent nerveux et me payent pour que je les enlève."

Si le sub et le dom le désirent, la TeamViewer domination peut avoir des conséquences matérielles : l'esclave numérique le plus dévoué de Mistress Harley s'est fait tatouer et castrer pour elle. À sa demande expresse, la dominatrice a la mainmise sur son ordinateur en permanence.

Mistress Harley - Image : Capture d'écran YouTube

TeamViewer GmbH, l'entreprise allemande qui distribue TeamViewer, a conscience de la notoriété de son outil dans les cercles BDSM. Contacté par Motherboard, son porte-parole Alex Schmidt a déclaré : "Notre logiciel est conçu pour la téléassistance, pour que des employés de bureau ou des passionnés d'informatique puissent aider ceux qui en ont besoin – et c'est certainement ainsi que nous voulons qu'il soit utilisé." Il a ajouté : "Il est important de souligner que les scénarios dont nous avons connaissance n'impliquent aucun abus structurel de TeamViewer. Aucune vulnérabilité n'a été exploitée. L'esclave accepte de laisser le maître accéder à son appareil. C'est une affaire d'adultes consentants."

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S'ils sont essentiels à la TeamViewer domination, les logiciels de téléassistance ne sont pas les seuls outils des dominatrices numériques. Mistress Harley emploie toute une gamme de programmes habituellement réservés aux malfrats : des keyloggers pour récupérer les communications écrites de ses esclaves, des spywares pour espionner leurs habitudes de navigation, des logiciel de cryptage pour les empêcher de reprendre la main sur leur machine et même des ransomwares. "En ce moment, j'ai quinze esclaves qui paient entre 25 et 650 dollars chaque semaine pour utiliser leur ordinateur", lance-t-elle fièrement.

Même lorsqu'elle s'occupe d'un soumis aux goûts raffinés, Mistress Harley a des .exe en réserve : "J'ai des programmes qui font apparaître des messages subliminaux sur l'écran, et des logiciels d'hypnose, c'est un fantasme courant. J'utilise aussi des logiciels et des sites d'écriture comme Write for me!, où les subs doivent rédiger des dissertations ou faire des lignes. Mais là, on est plus dans le fétichisme au cas par cas que le simple contrôle."

Évidemment, tout ceci est consensuel ; la loi et les codes du sadomasochisme l'exigent. "J'établis systématiquement des règles avec mes subs avant de passer à l'action, explique Mistress Harley. Beaucoup posent des limites. N'allez pas sur mon Facebook, n'allez pas sur mon compte en banque, je ne veux pas de jeux de chantage. D'autres réclament des niveaux extrêmes de contrôle. Tant que c'est légal et consensuel, ça ne me pose aucun problème." Dans tous les cas, le soumis peut mettre un terme à la relation dès qu'il le souhaite en s'acquittant d'une rançon définie à l'avance. Ce "payout" remplace le safeword des relations BDSM traditionnelles.

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Dans le monde du sadomasochisme IRL, la TeamViewer domination inquiète. Ses critiques affirment qu'elle comporte trop de risques : il suffirait d'une erreur informatique ou d'une incompréhension entre dom et sub pour déclencher une catastrophe. Et que se passerait-il si une personne mal intentionnée se faisait passer pour une dominatrice ? Usurpation d'identité, vol d'argent et de données, chantage… "La seule différence entre moi et un hacker, s'amuse Mistress Harley, c'est que je suis invitée."

En dépit des risques, la TeamViewer domination séduit toujours plus. Trois ans après s'être lancée pour de bon, Mistress Harley revendique des centaines de clients réguliers. Son donjon virtuel est si réputé qu'elle a besoin de quatre ordinateurs différents pour éviter les problèmes de compatibilité et accéder à toutes les demandes. Les affaires marchent si bien que son salaire quotidien dépasse parfois les 10 000 dollars. "Quand j'ai commencé, les gens ne connaissait pas, se souvient-elle. Aujourd'hui, ils sont de plus en plus nombreux à se rendre compte que ça les intéresse."

Aussi impressionnante soit-elle, la TeamViewer domination ne fait qu'ouvrir la route.

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Thomas Healy ne fait pas partie de ces nouveaux soumis. Ce natif de l'Ohio a découvert la domination en ligne dans les années 80, quand la fermeture du donjon local l'a contraint à chercher une maîtresse à distance. À 52 ans, il garde un souvenir mitigé de ses sessions BDSM sur les chatrooms Yahoo! et les Bulletin Board System, ces proto-forums qui ont précédé le web : "Il n'y avait pas de véritable soumission, explique-t-il dans un mail adressé à Motherboard. C'était plus comme un jeu de rôle. Ils me disaient quoi faire et je leur disais que je le faisais, on aurait pu faire semblant. Il n'y avait aucun moyen d'appliquer le contrôle. (...) Quand j'ai découvert TeamViewer 3 [une version lancée en 2007, ndlr], j'ai su que j'avais mis le doigt sur quelque chose de spécial."

Dix années de pratique plus tard, Thomas Healy est le défenseur du BDSM téléassisté le plus visible du web. Sur les sites de rencontre et les réseaux sociaux sadomasochistes, il utilise le pseudonyme Slave4teamviewer. Il a signé des essais, des nouvelles et même un roman consacrés à la TeamViewer domination. À l'en croire, son expérience du logiciel est telle qu'il aide les dominatrices débutantes à découvrir ses fonctionnalités. Son plus grand fantasme : qu'une dominatrice gouverne à chacun des aspects de sa vie, de son régime alimentaire à son lieu d'habitation.

La quête de cette soumission absolue a transformé Thomas Healy en innovateur de la domination à distance. Ses expériences sur l'Internet des objets ont été concluantes : "J'ai un bracelet électrique Pavlock auquel l'une de mes maîtresses a eu accès, se souvient-il. Cela lui permettait de m'envoyer des décharges dès qu'elle le souhaitait. D'autres doms on pu régler la minuterie de mon coffre-fort ChronoVault, dans lequel étaient enfermées les clés de ma ceinture de chasteté. (...) J'ai permis à certaines doms de fixer des objectifs journaliers sur mon moniteur d'activité physique Fitbit."

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Mistress Harley expérimente, elle aussi. La Techdomme a développé une application Android qui lui permet de géolocaliser, et même de prendre le contrôle du smartphone de ses esclaves. Dans l'avenir, elle espère tirer avantage des objets connectés pour animal de compagnie : caméras portables, distributeurs de friandises, balises GPS, colliers avec haut-parleur… Les caméras de surveillance d'intérieur l'intéressent aussi beaucoup. "Je pense que la manière dont tous ces outils pourraient être utilisés est claire", lance-t-elle d'une voix souriante.

La dominatrice a également prévu de s'offrir une caméra de réalité virtuelle. Grâce à cet engin coûteux, elle pourra peut-être proposer des séances de domination aux propriétaires de casques VR du monde entier. "Beaucoup de mes esclaves habitent dans des endroits où il est difficile de vivre ses fantasmes BDSM, explique-t-elle. Dans le Sud des États-Unis, au Royaume-Uni, mais aussi dans des pays comme le Koweït ou l'Arabie Saoudite." Thomas Healy affirme que l'Oculus Rift et les périphériques haptiques comme le Virtuix Omni ont leur place dans la domination à distance depuis 2013.

L'avenir du BDSM - Image : Maurizio Pesce/Flickr

Aussi impressionnante soit-elle, la TeamViewer domination ne fait qu'ouvrir la route. "Nous sommes en route vers l'Internet of Everything, prophétise Thomas Healy. Nous avons déjà des serrures et des thermostats connectés, des voitures bourrées de capteurs qui aspirent des informations sans relâche. TeamViewer faisait parler de lui quand toutes ces choses étaient encore balbutiantes ou trop chères pour la plupart des sadomasochistes." Le progrès est en marche ; quoi qu'il nous réserve, les adeptes du BDSM seront sans doute les premiers à l'adapter à la sexualité humaine.

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La TeamViewer domination et ses descendants révèlent notre vulnérabilité avec plus d'éloquence qu'une attaque DDoS massive, un vol de données de grande envergure ou une campagne de phishing. Miss Harley avoue que ses expériences de dominatrice ont bouleversé ses habitudes : elle obstrue les webcams, ne se connecte à aucun service sur les ordinateurs qu'elle utilise pour son travail, entrepose un minimum de données dans le cloud. Sur les réseaux sociaux, elle se garde d'exprimer des opinions politiques.

Slave4teamviewer avoue qu'il savait tout juste allumer un ordinateur et aller sur Internet avant de se lancer dans la domination high-tech. Les enseignements de ses fantasmes l'ont rendu plus méfiant, mais aussi plus résigné : "J'ai appris qu'il m'appartenait de me protéger. En tant qu'esclave, c'est ma responsabilité." Ce souci d'auto-préservation le pousse à sélectionner ses maîtresses avec soin et à éviter d'apparaître à la webcam. Thomas Healy et Mistress Harley l'ont appris à la dure : face à toutes ces machines auxquelles il est si facile de s'abandonner, nous sommes les premiers responsables de notre sécurité.

Mais si ces efforts étaient vains ?

Chaque jour, nous sommes encouragés à livrer un peu plus de nous-mêmes aux légions numériques. Nos goûts, nos habitudes et nos fréquentations n'ont plus de secret pour Facebook. Google sait quels sites vous visitez, ce que vous cherchez, où vous allez. Peut-être que vous parlez à Siri, que vous faites tous vos achats sur Amazon. De notre plein gré, nous naviguons vers la mort de l'intimité. Bizarrement, Mistress Harley s'en réjouit.

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"Nous vivons dans un monde où les informations personnelles, les secrets… Toutes ces choses sont en train de devenir obsolètes, affirme la dominatrice. La vie privée est-elle bonne pour nous ? Ou nous pousse-t-elle simplement à cacher nos vilains secrets, à faire les hypocrites, à ne pas être qui nous sommes vraiment ? Mes esclaves ont des secrets parce qu'ils ne peuvent pas vivre comme ils l'entendent. Ils ne peuvent pas dire au monde qu'ils ont envie de s'habiller comme une petite fille ou de coucher avec leur mère. Ils viennent vers moi parce qu'ils fétichisent ces secrets, parce qu'être percé à jour devient leur fantasme. (...) Peut-être que la disparition de l'intimité est juste un stade plus avancé de notre évolution."

D'une voix un peu moins assurée, elle conclut : "Dans un monde sans vie privée, personne n'a besoin de Mistress Harley."

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