Ce qui vous attend si vous espérez un jour devenir propriétaire

« Vous n’avez pas 30 000 euros de côté à 25 ans ? Ah. »

16 septembre 2021, 7:41am

Quand on atteint un âge qui s’approche du chiffre trente, plusieurs choses apparaissent subitement dans notre vie. La première, c’est le corps qui semble couler le long des os telle une glace qui fond autour d’un bâtonnet en bois. La seconde, c’est la perspective de donner la vie à un être capricieux après avoir assez profité de la sienne. La troisième enfin, assurer son avenir financier lorsque la raison précédente vous sucera toutes vos économies pour une école d’art non reconnue par l’Etat qu’elle quittera au bout de six mois. C’est pour cette raison que devenir propriétaire est toujours l’investissement préféré des Français, même jeunes, pauvres et célibataires.

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« 90% des millionnaires le sont devenus en possédant de l’immobilier », disait Andrew Carnegi, l'un des principaux acteurs de l’industrie de l'acier aux États-Unis à la fin du XIXe siècle. Sauf que depuis, l’accès à la propriété s’est fortement détérioré, surtout pour les jeunes ayant de faibles revenus – en 1973, 34 % d’entre eux étaient propriétaires, contre 16 % en 2013. Pour les jeunes les plus aisés par contre, il a augmenté en passant de 43 % à 66% sur la même période. Malgré cette impression de club des riches, les deux tiers de la population française sont aujourd’hui propriétaires de leur logement. Ce n’est donc pas réservé qu’à ceux qui discutent Range Rover Sport et achètent des chiens Shiba Inu qu’ils nomment “Louvre”.

Lancé à pleine vitesse sur l’autoroute de la vie d’adulte, les embûches seront nombreuses et le sentiment d’être prisonnier d’un épisode de Chasseurs d’appart permanent. Voici ce qui vous attend.

ÉTAPE 1 : ESTIMER SON BUDGET GRÂCE À UN ROBOT ET PLEURER

Comme pour n’importe quel achat dans la vie, il convient de regarder le niveau de votre compte en banque avant de passer à la caisse. Dès le départ, sachez que vous ne présentez aucun intérêt pour les banques puisque vous n’êtes ni vraiment riche, ni vraiment pauvre. Si vous faisiez partie de l’une de ces deux catégories, vous ne seriez pas en train de lire cet article assis dans un RER.

De fait, vous n’aurez pas l’honneur de parler à un humain, mais à un simple simulateur algorithmique qui vous demandera votre âge, situation, salaire et apport afin d’estimer votre capacité d’emprunt. Le traumatisme du chiffre qui s’affichera sur l’écran de votre ordinateur par un lundi soir pluvieux devrait durer quelques jours. Dîtes-vous juste que c’est normal, que le but de ce subterfuge est de trier les gens tel un panneau deux heures d’attente à partir de ce point à Disneyland. Tenez bon.

ÉTAPE 2 : PRENDRE RENDEZ-VOUS AVEC UN CONSEILLER CLIENTÈLE

Oui, ceux habillés en Celio Club. Ce dernier vous dira deux choses. La première est qu’il serait ravi d’accompagner votre projet. La seconde est « pourquoi vous n’avez pas d’épargne ? ». La plupart des banques demandent un apport personnel à hauteur de 10% du bien sur votre compte. En quelques minutes, vous traverserez toutes les étapes du deuil : le choc, le déni d'abord ; puis la colère, le marchandage « mais même si mon salaire est suffisant ? », et enfin une petite phase dépressive, avant l'acceptation finale. Ce type est une merde. Pour une banque, avoir un bon salaire sans apport est inutile. Tout comme avoir un salaire faible avec un gros apport.

En plus du banquier Celio, vous allez être entouré de personnes (dont papa et maman ont grandement contribué à leur achat) qui vous sermonneront, « Moi je mets de côté depuis mon premier boulot étudiant ! » ou pire, « c’est important d’y penser tôt ». Je suis sûr que vous le faite un peu, mais tout se dilapide dans une facture EDF et quelques pintes tièdes. Pour rappel, 30% des jeunes ne peuvent pas épargner un euro. Et imaginez si vous n’avez pas de CDI. En 2020, 1,3% des emprunteurs étaient en CDD. Maintenant, si le simple fait qu’on vous demande pourquoi vous n’avez pas des milliers d’euros de côté à 25 ans vous semble déjà assez humiliant, le supplier de vous prêter de l’argent l’est tout autant.

Si les banques s’en foutent royalement de vos problèmes, rien n’est perdu pour autant. Certaines prêtent de l’argent sans apport, mais il faudra revoir vos prétentions et montrer que vous savez gérer votre argent. Par exemple, mettre 50 balles de côté tous les mois peut suffire à les rassurer. Oui, comme avec vos parents quand vous aviez douze ans. Relativisez en retenant ceci : la quasi totalité de l'argent disponible dans le monde, en réalité, n'existe pas.

ÉTAPE 3 : REGARDER DES MILLIERS D’ANNONCES MOCHES

Vous voilà condamné à chercher quelque chose de trop petit ou de trop loin. Naturellement, vous vous dîtes que les biens à vendre sont de meilleure facture que ceux en location. Raté. Après 48 heures à scroller machinalement sans cligner des yeux sur toutes les annonces de votre ville, vous êtes contraint d’accepter une réalité : les biens à vendre sont horribles. Fenêtres qui donnent sur un mur plein de mousse – « pas de vis-à-vis ! » disait l’annonce –, premier étage sur un couloir de bus-taxis-vélo-connards et cuisine digne d’une crackhouse. Le tout pour un endettement à vie. 

Surtout, la plupart semblent s’être injectés de la MDMA avant de rédiger leurs annonces. Un clic-clac entreposé derrière une étagère devient une “seconde chambre-espace bureau plein de charme”. Une verrière Leroy Merlin installée donne au studio un “esprit loft industriel et contemporain”. C’est à s’ouvrir les veines. Et que dire de certains logements “refaits par architecte” qui ressemblent à ces fausses pièces de magasins IKEA.

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Normalement, c’est à cet instant que votre amie Julie arrive et dit, « Oui mais c’est à toi ! ». Pour traverser cette épreuve, répétez-vous en boucle « c’est pour ma retraite, c’est pour ma retraite », comme si vous étiez en train d'éviscérer un phoque pour la science. Enfin, ne cherchez pas le coup de cœur : c’est une possibilité pour les riches, un concept marketing pour tous les autres.

ÉTAPE 4 : SE FORMER DEVANT “RECHERCHE APPARTEMENT OU MAISON” ET SOMBRER DANS LA FOLIE

Perdu, vous finissez par faire comme tout le monde : regarder l’émission Recherche appartement ou maison afin de vous former. Et à peine avez-vous enchaîné quelques épisodes que vous faites face à une dépression lourde. Les visites de maison vous donnent le tournis tant la production semble constamment en roue libre. Alors que l’agent immobilier présente une maison dans la périphérie de Guéret, « Shine like a diamond » de Rihanna résonne lors d’un travelling de la cuisine à refaire au salon avec carrelage blanc omniprésent, en passant par un canapé aussi gros qu’une voiture 7 portes . “Viva la Vida” de Coldplay sert de transition jusqu’à une salle de bain jaune poussin sans fenêtre de 2m2. « C’est une belle pièce ! », dit-il, alors que vous perdez connaissance, pris de convulsions. 

Jean-Laurent Cassely, “chroniqueur de la France moche”, écrivait en 2018 dans un papier La Casa de Plaza : comment M6 a home stagé la France :

« Lorsque j’ai entamé ma plongée dans le monde de Chasseurs d’Appart’, j’avoue avoir ressenti un certain malaise, et même un peu de honte en comparant mon lieu de vie aux intérieurs filmés par les équipes de Stéphane Plaza. C’est bien simple, cette émission donne la très nette impression que tous les Français moyens se sont installés dans des palaces cinq étoiles. »

Cette émission transforme une chambre de neuf mètres carré avec un chiotte attenant en suite parentale et n’importe quel bac de douche en douche à l’italienne. Si on devait simplement écouter l’émission sans l’image, on pourrait se croire devant Selling Sunset. Contentez-vous de juger les goûts désastreux de vos semblables et acceptez comme Michel Houellebecq que, « Tout peut arriver dans la vie, et surtout rien ».

ÉTAPE 5 : FAIRE UNE OFFRE ET NÉGOCIER

Par miracle, vous finissez par trouver quelque chose de décent pour votre retraite. Il vous faut faire une offre au propriétaire, puisque six autres personnes habillées en technico-commercial vont également le faire. Comme vous ne connaissez rien mais que vous voulez garder la face, baissez le prix de 1000 euros, prétextant avec la voix tremblante une cage d’escalier à refaire – qui vous coûtera sans doute le triple d’ici deux ans. Mais qu’importe.

Pitié, ne sortez pas une feuille de papier et un stylo pour rédiger l’offre. Personne ne fait ça à part Stéphane Plaza. Une fois envoyée, vous n’avez qu’à attendre la réponse. Vous serez alors comme un adolescent qui attend la réponse d’un crush qui ne répond pas. Vous tournez en rond dans votre location, listant les pour et les contres de prendre votre offre. Comme dans la vie en générale, dîtes-vous que rien ne se décide sur des éléments rationnels – mais malheureusement sur votre tête, le manteau que vous portiez ce jour-là, votre couleur de peau ou votre âge.

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Puis vous hésitez encore quant à cette folie de vouloir devenir propriétaire. Rappelez-vous, vous faites une bonne action. Sachez-le : vous créez de la dette, et donc de la richesse. Car la croissance, c'est votre dette.

ÉTAPE 6 : NE RIEN COMPRENDRE À CE QUE RACONTENT LES NOTAIRES

Après avoir remporté cette manche, vous allez vouloir sabrer le mousseux Franprix. Mais vous êtes loin du compte. À ce niveau, vous êtes au niveau “Ok c bon pr moi » sur le Bon Coin. La propriétaire va ensuite prononcer cette phrase, « Vous pouvez m’envoyer le contact de votre notaire ? ». Ne paniquez pas, c’est bien à vous qu’elle s’adresse. C’était la première fois qu’une telle phrase vous est adressée et vous réagissez comme si quelqu’un vous demandez une clope dans la rue, « non monsieur laissez moi je ne fume pas. » Les notaires sont partout et tous vous demanderont la même chose. Prenez-en un au hasard.

Ensuite, rien de particulier ne va se produire. De temps à autre, vous recevrez des centaines de documents que personne - à part ceux qui apprécient le droit des sûretés, c’est-à-dire personne - ne peut comprendre. Des diagnostics énergétiques, des levées d’hypothèques et autres rappels de charges qui donnent envie de rester locataire à vie. Vous pouvez toujours demander des explications à votre notaire, mais sa réponse vous laissera de marbre, comme s’il utilisait une langue morte.

Vous vous réveillerez le jour où il faudra payer les frais de notaire. Environ 8% du prix du bien. Vous vous souvenez de l’apport demandé par la banque ? Pensez à les faire baisser en ajoutant tout ce qui reste dans votre futur appartement. Avant même d’avoir pu faire une story Instagram #Propriétaire (émoji champagne), vous devrez vous acquitter de l’intégralité de cette somme, signant ainsi un compromis de vente sur un écran tactile en pleine visioconférence face à une équipe de notaires réunis dans une salle digne d’un épisode de Succession.

ÉTAPE 7 : RETOURNER VOIR SON BANQUIER ET S'ÉVANOUIR

Entre le moment où vous avez trouvé l’appartement et cette suite de contraintes administratives, Noël aura déjà passé et vous aurez même oublié à quoi ressemble votre future acquisition. C’est un moment crucial et stressant, car une fois le compromis signé, vous n’avez que 45 jours pour trouver l’argent. Vous retournez donc voir votre banquier pour obtenir un prêt discuté plusieurs semaines avant.

Face à lui, dans un bureau qui ressemble à celui d’un CPE de collège, il va vous demander si vous fumez, si vous avez été opéré récemment ou si vous avez une maladie quelconque. Il a besoin de savoir si vous allez mourir jeune, et donc vous faire payer une grosse assurance. C’est un peu comme remplir le formulaire pour se rendre aux États-Unis, celui où il faut préciser si on a des parents nazis. Libre à vous de mentir bien sûr, mais sachez que le banquier peut vous contraindre à un examen médical complet allant jusqu’au toucher rectal. Posez-vous la question : jusqu’où êtes-vous prêt à aller ?

Une fois toute votre vie entre ses mains (salaire, relevés bancaires, impôts, épargne, identité, informations médicales, argent de défunts grands-parents), ce dernier imprimera un échéancier sur 25 ans, détaillé en mois. Vous aurez donc devant vous les 298 mois où vous allez devoir rembourser la banque. Sauf en cas de décès bien sûr, vous dira-t-il, où « l’assurance prend tout en charge ». Soyez rassuré donc. Maintenant vous pouvez retourner bosser pendant 50 ans.

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