Un fantôme anesthésiste a terrifié toute une ville pendant la guerre

En 1944, pendant que les hommes valides de Mattoon se battaient en Europe, un criminel gazait leurs femmes et leurs enfants dans leur lit. À moins qu'il n'ait jamais existé.

04 août 2020, 7:23am

2 septembre 1944. Le monde entier regarde l’Allemagne nazie s’effondrer. La gazette de la petite ville de Mattoon, dans l’Illinois, accorde ses gros titres à la marche imminente des troupes américaines sur Berlin. Cependant, canard rural oblige, cette nouvelle historique partage la une avec un fait divers autrement plus local et insignifiant : pendant la nuit, un « rôdeur anesthésiste » a empoisonné deux personnes dans leur propre maison.

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Victime du crime aux côtés de sa fille de trois ans, Madame Kearney raconte avoir remarqué une odeur « écœurante et sucrée » dans sa chambre en allant se coucher aux alentours de 23h. D’abord convaincue que ces vapeurs provenaient des fleurs sous une fenêtre entrouverte, elle est restée dans son lit. « Mais ensuite, l’odeur est devenue plus forte, explique-t-elle dans le colonnes de la gazette, et j’ai senti que mes jambes et le bas de mon corps étaient paralysés. »

Alerté par la famille, un voisin a fouillé le jardin en vain. Mais vers minuit et demi, de retour sur le pas de son domicile après avoir été prévenu de l’incident, l’époux Kearney a surpris une silhouette aux abords de la maison. L’individu, maigre et vêtu de noir jusqu’au bonnet, épiait sa famille au travers d’une fenêtre. Il a disparu dans la nuit quand le père de famille s’est élancé vers lui. La gazette explique que le but de l’empoisonnement était le cambriolage de « grosses sommes d’argent » entreposées dans la maison, mais que la nature de l’aérosol paralysant fait débat : du chloroforme, de l’ether, peut-être un mélange des deux.

Kearney s’est remise de l’attaque en une demi-heure et sa fille en quelques heures. Qu’importe, tout Mattoon bruisse de peur : quelques jours auparavant, deux habitants de la ville avait déjà été « gazés » pendant la nuit. L’une des victimes, une jeune maman, avait été réveillée par les pleurs de son enfant mais s’était trouvée incapable de sortir de son lit. Le mode opératoire, la silhouette malingre, les bébés empoisonnés… Manifestement, un déséquilibré rôde dans les rues. La légende du « Gazeur fou de Mattoon » ou de « L’anesthésiste fantôme » est en train de prendre forme.

« Quand j’ai inhalé les vapeurs, raconte-t-elle dans la gazette, j’ai eu la sensation d’être entrée en contact avec un fort courant électrique »

Quatre jours plus tard, la feuille de chou locale se fait l’écho d’une nouvelle attaque nocturne. Madame Cordes venait de rentrer chez elle par une porte dérobée lorsqu’elle a remarqué un chiffon blanc « contre la porte d’entrée ». L’ayant ramassé puis déplié, elle a découvert qu’il était humide et, machinalement, l’a porté à son visage pour le sentir. « Quand j’ai inhalé les vapeurs, raconte-t-elle dans la gazette, j’ai eu la sensation d’être entrée en contact avec un fort courant électrique. » Sa bouche et son visage ont été brûlés, elle a craché du sang. Surtout, ses jambes ont été paralysées pendant quelques heures.

La police du coin mène l’enquête avec vigueur. Les enquêteurs arrêtent un suspect, perquisitionnent, font envoyer le bout de tissu empoisonné en analyse. Ces efforts ne donnent rien. L’homme si prestement appréhendé aux abords de la maison des Cordes était juste perdu et la cache présumée de l’anesthésiste fantôme n’en est pas une. Pire, le chiffon ne comporte aucune trace d’une quelconque substance. Le chef de la police, Monsieur Cole, avait prédit cette déception aux journalistes de la gazette. Peut-être sentait-il déjà que quelque chose clochait dans cette histoire. Après tout, son équipe de dix hommes n’avait pas encore trouvé le moindre indice.

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Trois jours après l’attaque du domicile des Cordes, le journal de Mattoon annonce que le « gazeur fou » a déjà fait une vingtaine de victimes supplémentaires, essentiellement des femmes et des enfants car les hommes sont partis combattre en Europe. Les attaques semblent aussi gagner en cruauté : l’assaillant aurait gazé une seule maison à trois reprises dans la même nuit. Tandis que les journalistes de Chicago qui ont investi la ville répandent ces nouvelles dans tout l’Illinois, la population apeurée convoque une assemblée pour demander la formation d’une milice dont la seule mission sera d’appréhender le fantôme. Attiré par le raffut, un ponte du FBI fait confier le chiffon de Madame Cordes à un chimiste. On se dit que l’anesthésiste ne pourra plus cavaler longtemps.

« Le trychloréthylène est connu pour causer des nausées, des vertiges, des hallucinations et des pertes de connaissance, mais les responsables des usines incriminées nient tout »

12 septembre 1944. En une dizaine de jours, l’ennuyeuse Mattoon s’est transformée en forteresse. Des habitants patrouillent dans les rues, des armes neuves à la main. Les policiers locaux croulent sous les signalements : des traces de pas, des vitres fendues, des odeurs, des vapeurs bleutées, de bruits de machines à vaporiser de l’insecticide… Ils craignent un drame. Le chef Cole décide de s’exprimer dans la gazette de sa ville. Au grand étonnement de la population, il annonce que les véritables responsables des attaques sont sans doute les vapeurs de trichloréthylène échappées des usines locales.

Le trychloréthylène est connu pour causer des nausées, des vertiges, des hallucinations et des pertes de connaissance, mais les responsables des usines incriminées nient tout. Les policiers décident néanmoins de porter une attention moindre aux signalements liés à l’anesthésite fou. Peu à peu, la ville retrouve son calme. Le gazeur fou de Mattoon semble s’être évaporé.

Plus de 75 ans plus tard, personne ne sait ce qui s’est réellement passé cet été-là dans la petite ville rurale. Un rôdeur a-t-il vraiment tenté d’empoisonner des familles entières pour cambrioler leur maison ? Une enquête diligentée par le Crime Bureau de l’Illinois avec l’aide d’un psychologue de Chicago, le professeur Johnson, rejette complètement cette hypothèse. « L’affaire de l’anesthésiste fantôme était entièrement psychogénique, écrit le spécialiste dans son rapport. Un article sensationnel et dénué de sens critique est apparu dans le journal du soir. La nouvelle s’est répandue et, dans son sillage, d’autres personnes ont rapporté des symptômes similaires, d’autres articles sensationnels ont été écrits, et l’affaire s’est emballée. »

Comme les sorcières de Salem et l’agresseur au maillet de Halifax, le gazeur fou de Mattoon n’a vraisemblablement jamais existé. Cependant, cette affaire se distingue d’autres cas d’hystérie collective par ce qu’il nous apprend de l’influence de la presse sur l’opinion de ses fidèles, mais aussi sur leur santé. Une étude a montré que la gazette de Mattoon atteignait 97% de ses 17 000 habitants. Dans un contexte de guerre et d’angoisse de l’arrière pour les hommes partis au front, les esprits se sont montrés réceptifs à la figure du rôdeur-empoisonneur. Une fake news bien de son époque, en somme.

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