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Chaturbate est-il le « Uber du cul » ?

C’est plus ambigu, estime le chercheur Fred Pailler : si le site de sexcam permet de montrer des sexualités plus variées, il participe aussi à leur exploitation. Interview.

par Milan Movic
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19 Juillet 2018, 9:58am

Illustration: Soufiane Ababri pour Vice Fr

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La première fois que l'on va sur Chaturbate, on a l'impression d'être sur n'importe quel tube porno du net, puisqu’il s’y affiche des petits carrés screenshotés où l’on voit des hommes et des femmes à poil. Mais quand on dépasse les premières pages - c'est-à-dire celles remplies de pornstars (semi-)professionnelles -, on découvre un tout autre univers. Un monde fait de pratiques moins courantes, de corps non calqués sur les normes dominantes, de personnes aux identités et aux orientations sexuelles plus floues…

Et si, au-delà de n’être qu’un simple « Uber du Cul », Chaturbate était aussi un lieu où s’invente de nouvelles formes de sexualités et se crée la possibilité d’une résistance aux normes de genre ?

Pour le savoir, on a posé la question à Fred Pailler, doctorant en Sciences de l’Information et de la Communication à l’université de Nantes et – surtout – l’un des seuls représentants français d’une toute nouvelle discipline : les Queers Science and Technology Studies. Un champ de recherche qui se veut à l’intersection des questions de sexualités, de genres et des problématiques scientifico-techniques.

Vice : Avant tout, pourriez-vous nous en dire plus sur vos domaines de recherche ?
fred Pailler : depuis vingt ans, je travaille sur les questions d'intimité, de sexualité, de sentimentalité - et d'internet. La thèse que je suis en train de rédiger par exemple, porte sur les éléments sociotechniques communs aux sites de rencontre (Meetic, adopteunmec…) et aux sites de partage de vidéos porno (les sites de sexcam ou les tubes). Je les envisage comme des plateformes de sociabilité et me demande comment les technologies numériques construisent, ou réadaptent, nos désirs et nos orientations sexuelles.

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C’est ça, les « queers STS » ?
Le champ des Science and Technology Studies s'est développé dans le monde anglo-saxon dans les années 80-90 sous l’impulsion, parmi bien d’autres, de John Law, Bruno Latour ou Donna Haraway, pour ne citer qu’eux. Mais il a fallu attendre les années 2000 pour que les STS soient investies plus régulièrement par les questions féministes et queers. Et encore aujourd’hui, peu de chercheurs se positionnent sur ce courant-là : Marion Coville (qui tient le blog femtech.hypotheses.org), Florian Vörös et moi-même y travaillons.

Alors, qu’est-ce qui fait la particularité des sites de cam’, par rapport aux sites porno classiques ?
Et bien, ces plateformes ne sont plus seulement un lieu de représentation de la sexualité, mais un outil de production des relations sociales. Concrètement, dans un porno traditionnel, la scène sexuelle est représentée dans l'image : deux, trois ou quatre personnes se pénètrent dans un ordre défini. Dans le cadre d'un chat par webcam interposées, il n'y a plus jamais une seule image - mais au moins deux.

Surtout, elles représentent chacune une personne seule – et l’interaction va se faire sur la base d’une masturbation mutuelle. En bref, on interagit sexuellement en passant par la vue et l’échange de messages. C’est grâce à ces signes que se construit une interaction qui a eu à l’extérieur de l’image. À mon sens, c’est une transformation esthétique essentielle. Bien sûr, que le corps solitaire qui s'expose dans une performance sexuelle n’est pas nouveau. Ce qui l’est, c’est le fait qu’il s’expose pour des gens qui sont potentiellement en train de s'exposer aussi, sur des plateformes de sexcam par exemple.

Est-ce que Chaturbate a permis l’émergence de nouvelles pratiques sexuelles ?
Tout à fait. Il y a d’abord la pratique du « edging » qui vise à être au bord de la jouissance le plus longtemps possible. Ca relève presque d’une sorte de kung-fu ou d’une pratique méditative. En tous cas, c’est une pratique de soi, une « autosexualité » comme le dirait le sociologue Florian Vörös. Et cela devient une pratique corporelle, qui fait l’objet de productions culturelles : elle est ainsi nommée, et représentée, sur des Tumblr ou des blogs qui lui sont entièrement consacrés.
Il y a aussi le « gooning », qui est le fait de se représenter en train de s’abandonner à l’intensité du « edging ». Chacun réagit à sa façon : certains ont l’air défoncés, d’autres sont tellement concentrés qu’ils relâchent certaines fonctions basiques de la sociabilité et se mettent en scène la bave aux lèvres… Il existe tout un discours d'empowerment autour, puisque derrière ce phénomène, il y a l’idée que le « bator » (le masturbateur) ne doit pas avoir honte de se masturber.
« Edging » et « gooning » construisent toutes deux un rapport sexuel de soi à soi. Mais en même temps, c’est une production sociale puisque les gens se retrouvent en ligne pour en parler, se montrer, s’échanger leurs vidéos… Ceci dit, rappelons tout de même que c’est une pratique très masculine – et qui ne concerne pas la totalité des vidéos diffusées sur les sites de sexcam.

A quel point Chaturbate peut-il être un outil d’émancipation ?
Il est important de rappeler que la page d’accès de Chaturbate donne accès à tout types de vidéos – quel que soit le sexe, le genre ou l’orientation sexuelle de l’internaute. C’est un choix très fort, et très différent de ce qui se pratique sur les sites de rencontre. Adopteunmec.com, par exemple, a une politique d’accès beaucoup plus fermée : un mec ne pourra parler qu’à des filles – et inversement.
L’autre point fondamental, c’est que Chaturbate n’a (pour l’instant) pas fait disparaître les personnes moches ou dont les performances ne sont globalement pas terribles. Elles ont toujours le droit d’être là – même si elles ne sont pas référencées dans les premières pages du site.

Sur les sites de discussions par webcam, on peut être regardé par des gens qui ne correspondent pas à notre désir sexuel. Y voyez-vous une conséquence positive ?
Quand il se rend sur un site de ce genre, un homme hétéro cherchant des vidéos de femmes va pouvoir être vu par des femmes mais, aussi, par des hommes gays, bisexuels, voire hétéros. Concrètement, il doit accepter que tout le monde puisse le regarder. Il est intéressant de noter que la majorité des gens accepte assez bien d'être regardés par des personnes qui ne leur inspirent aucun désir. Habituellement, c'est une expérience des femmes et des hommes gays que de faire l'objet de regards dans un contexte sexuel. C’est l’une des conséquences de ces plateformes : des gens n’ayant jamais été l’objet de regard sexualisé aléatoire se retrouvent à faire cette expérience.

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Mais peut-on faire un parallèle entre ces plateforme et le système économique d’Uber ? Est-ce que Charturbate est le « Uber du cul » ?
Précisons d’abord une chose : l’ubérisation est une stratégie économique basée sur la collecte de données et leur exploitation. L’objectif d’Uber n’est pas de bouleverser le business des taxis, mais de produire des données sur la ville. Le concept est que les chauffeurs, comme les passagers, produisent des données et c’est l’exploitation de celles-ci qui permet à Uber d’ubériser – c’est-à-dire de produire de la valeur.

En clair, Uber met bien en relation un client et un utilisateur, mais ce n’est pas ça qui le défini, c’est bien ça ?
Absolument. Réduire l’ubérisation à cette définition revient à rater le problème. Pour Uber, le fait de connecter des chauffeurs et des clients n’est jamais qu’un moyen pour atteindre son but final : capturer des données. De ce point de vue-là, on peut aussi faire un parallèle avec Chaturbate. Bien sur, collecter des données n’est pas le cœur de métier d’une plateforme de sexcam, mais on peut faire l’hypothèse que cela le devienne un jour. Après tout, Chaturbate sait beaucoup de choses sur les internautes qui fréquentent sa plateforme : leurs préférences sexuelles, notamment et la fréquence de leur activité sexuelle. Des informations qui peuvent évidemment intéresser les annonceurs.

Mais allons plus loin, et faisons un peu de prospective. Les sextoys connectés ont besoin de passer par une plateforme pour fonctionner. Du coup, on commence à voir des plateformes de sexcam monter des partenariats avec les start-ups de sextoys connectés. Cela devient un nouveau moyen d’interagir avec les performeurs : ceux qui regardent peuvent commander à distance l’activité des sextoys qu’ils utilisent. Or aujourd’hui, les normes de sécurité de ces objets sont catastrophiques – n’importe qui peut les hacker,et il n’est pas impossible que l’on ait à faire à quelques scandales liés aux données sexuelles des utilisateurs et utilisatrices de ces objets connectés dans les années à venir.

Mais peut-on être une plateforme à but commercial et, en même temps, un outil d’émancipation ?
Le problème, ce sont les plateformes elles-mêmes. Pour créer les conditions d’une réelle politique émancipatrice, il faudrait une autonomisation des canaux de diffusion. Cela peut passer par l'indexation des contenus à caractère sexuel par les moteurs de recherche ou les réseaux sociaux, ou bien se tourner vers des technologies non-centralisées. Cela peut être envisagé. Une technologie baptisée « PeerTube » est en train d’être développée. Elle se pose dans un modèle de dé-plateformisation du partage de vidéos et cherche à contourner l’usage de Youtube. Je ne sais pas si le business model est rentable mais ce qui est certain, c’est qu’il faut inventer d’autres canaux de diffusion.

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