La possibilité d'une ville (sans voiture)

À Ljubljana, il n'y a plus de bagnoles dans le centre depuis plus de dix ans. On s'est demandé si le modèle pouvait s'exporter.

04 octobre 2021, 8:56am

Dimanche 19 septembre, les Parisiens se sont réunis sous l’Arc de triomphe, fraîchement emballé par Christo et Jeanne-Claude, dans une grande messe païenne célébrant le plissé, l’automne et l’absence de tout véhicule motorisé. Ce jour-là, la piétonnisation de la place de l’Étoile et de l’avenue des Champs-Élysées avait été décidée dans le cadre de la 7e édition de Paris Respire sans voiture. Une initiative de la mairie qui transforme certains quartiers en « no go zones » pour bagnoles de 11 heures à 18 heures et permet aux habitants de la capitale de retrouver la même ambiance que celle entraperçue pendant le confinement (une circulation proche de zéro). Quant aux automobilistes qui s’aventuraient dans les 1er, 2e, 3e, et 4e arrondissement, ils étaient interpellés et abattus sur-le-champ.

Paris sans voiture, c’est le cheval de bataille de la mairie qui aimerait pouvoir instaurer en 2022 des zones à trafic limité (ZTL) et pérenniser les journées comme celle de dimanche. L’idée ? Limiter la circulation dans le centre-ville aux seuls riverains, taxis et commerçants tout en encourageant la mobilité douce ; vélo, trottinette, rollers, marche à pieds et transports en commun. Dans plusieurs villes en Europe, de telles actions ont déjà vu le jour. À Pontevedra en Espagne, les habitants témoignaient encore récemment dans un Envoyé Spécial d’une nette amélioration de leur vie alors que le centre-ville n’est pas accessible aux voitures depuis plus de 20 ans. 

À Ljubljana, le quartier historique de la capitale slovène est fermé aux bagnoles depuis 2008 pour un résultat plutôt positif à en croire la mairie citée par Le Monde : « Dans la rue Slovenska, la pollution sonore causée par les véhicules s’est abaissée de six décibels et les émissions de gaz à effets de serre ont diminué de 70 % ». Pour en avoir le cœur net, on a discuté avec Saša Poljak Istenič, ethnologue, chercheuse à l’Académie slovène des sciences et des arts et professeur à l’université de Maribor. On lui a demandé de nous décrire les changements structurels qui ont touché la ville et si le modèle était exportable.    

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VICE : Quand est-ce que le projet de ville sans voiture a vu le jour en Slovénie ?
Saša Poljak Istenič :
Tout a commencé quand Ljubljana a voulu anticiper un changement radical en matière de flux de personnes et de marchandises. Dans le cadre du projet Vision 2025, implémenté dès 2007, plusieurs mesures ont été prises pour limiter drastiquement le trafic automobile et établir de nouveaux moyens de transport et de livraison de biens. La fermeture du centre-ville aux voitures en était une. C’est d’ailleurs la pierre angulaire du projet avec le développement de l’éco-mobilité. L’objectif politique était aussi d’aller chercher le titre de « Capitale verte » [obtenu en 2016] ce qui a boosté les efforts entrepris. 

Concrètement, ça s’est traduit de quelle manière ?
Outre les mobilités durables classiques qui ont été encouragées comme le vélo ou les transports en commun, la ville a mis en place un système de véhicules électriques gratuits baptisés Kavalir qui vous emmène où vous voulez dans le centre-ville. Je fais partie de ceux qui ont dû s’accommoder aux mutations de la ville – j’ai des enfants en bas âge que je déposais en voiture au jardin d’enfants chaque jour. Mais une fois que vous avez trouvé une alternative, travailler dans le centre-ville ou même aller y déjeuner devient bien plus agréable.

Comment les habitants de Ljubljana ont-ils réagi à ces changements ?
Il y a eu des manifestations. Les gens qui vivent dans le centre-ville ont cru que les transformations urbaines allaient rendre impossible l’accès à leur domicile – certains craignaient de ne plus pouvoir se garer en bas de chez eux. Il y a eu des débats au sein même du conseil municipal mais le maire [Zoran Jankovic] n’a jamais cédé face à l’opposition. Petit à petit, l’appréhension a laissé sa place à l’adaptation et les gens ont commencé à changer leur routine. Moins de voitures et plus de transports en commun ou de vélo. Il y a encore aujourd’hui quelques avis négatifs, des détracteurs qui dénoncent la gentrification du centre-ville, devenu trop propre, trop bien ordonné et du coup moins authentique. D’autres qui regrettent même la disparition du côté un peu bordélique qu’avait Ljubljana. Mais cela fait plus de dix ans que les choses ont changé et je pense qu’aujourd’hui personne n’imagine le retour des voitures dans le centre-ville.

Quel a été le plus gros défi rencontré ?
Celui de taille concernait Slovenska cesta, une des principales artères d’un centre-ville inscrit au patrimoine et donc protégé. Le maire voulait transformer la rue la plus dense de la capitale en « living room ». C’était un vrai défi parce qu’il n’y avait pas beaucoup d’exemples à suivre et que la loi slovène ne permettait même pas aux piétons, aux vélos et aux bus de cohabiter au même endroit. Il a fallu trouver des solutions pour que le « rêve » devienne réalité. Bien sûr, il y a eu d’autres obstacles ; négocier les zones commerciales, remettre à neuf les bords de la rivière Ljubljanica ou dévier les lignes de bus qui traversaient le centre-ville. Des problèmes qui surgissent dès que vous tentez de modifier la géographie d’un lieu et les habitudes de ceux qui y habitent ou y travaillent.

Un conseil pour les villes qui voudraient imiter Ljubljana ?
Une des leçons à tirer, c’est de communiquer avec les habitants sur les raisons d’un tel projet. On est naturellement tous un peu réticent au début mais si on nous explique les aspects positifs que ces changements induisent, on les accepte beaucoup mieux. Ici, ils ont porté leurs fruits. L’air est plus pur et il y a moins de pollution sonore sur la rue Slovenska. C’est aussi un environnement plus accueillant pour les piétons, qui se sentent sécurité par rapport au trafic, comme pour les touristes qui sont attirés par les activités culturelles ou commerciales présentes dans la zone. Il y a aussi plus d’espace pour faire du sport ou des rencontres. Bref, le niveau de vie s’est clairement amélioré et je crois qu’il suffit de faire preuve d’un peu de courage et de bon sens pour prendre les décisions qui s’imposent.

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