Laissez les skaters de la place Morichar faire leur truc

Une pétition de quartier. Un ordre de la police. Bientôt une interdiction de faire du skate ? « Le plus dégueulasse, c'est qu’on a construit ces modules ensemble et on les a amenés ici, et qu'on nous les enlève sans aucun avertissement. »

25 June 2021, 11:36am

Toute la culture et l'art de vivre de la scène locale du skate est à découvrir dans notre série VICE « LE SKATE EN BELGIQUE ».

Le bruit des roues en uréthane sur l'asphalte, les trucks métalliques qui se broient sur la pierre bleue belge ou le contreplaqué qui tape fort contre le sol pour sauter rythment les journées sur la place Morichar à Saint-Gilles, à Bruxelles, au malheur de quelques riverains peu enclins à cette ambiance sonore. Il y a peu, une pétition a été soumise aux autorités pour demander que le skate soit interdit sur la place Mo, en raison de cette pollution sonore. Et il y a une semaine, la commune de Saint-Gilles a retiré tous les équipements de skate sur ordre de la police. Or, certaines personnes estiment que ce ne sont pas les skaters qui causent les nuisances, mais plutôt d’autres gens qui font la teuf jusque tard le soir sur la place. 

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La place Mo est l'un des cœurs battants de la scène skate bruxelloise. Des dizaines de skaters s'y rendent chaque jour (de temps sec) pour le sport, mais aussi la culture. Depuis des années, les gens apportent leurs propres modules et obstacles pour faire du skate – des éléments qu’ils ont construit et payé eux-mêmes, et qui profitent à tou·tes, des gosses qui font du vélo aux skaters pros. 

Le 21 juin, en plus d’être le début de l'été, c’est le Go Skateboarding Day. Les conseils municipaux, les marques de skate et les collectifs du monde entier organisent des événements et des sessions pour – vous l’avez vu venir – faire du skate. Cette année, la communauté locale de skaters de la place Morichar a organisé un rassemblement pour faire entendre sa voix sur la question des modules enlevés par la commune. 

Je suis dans le milieu du skate (bruxellois) depuis des années – je suis clairement pas impartial –, et pour moi, c’est toujours cette même vieille rengaine : les skaters contre les haters, épisode 4839. Le bruit est-il vraiment un prix si cher payé quand on sait que ce lieu permet à une communauté de pratiquer dans un cadre bienveillant et en toute sécurité ?

Victor (24 ans)

« Sous la pression de certain·es résident·es, la police a ordonné à la commune de retirer les modules, soi-disant parce qu'ils gênaient le passage. Le conseil a alors dû retirer tous les modules de skate et les a immédiatement jetés à la décharge.

Quand j'ai contacté les gens du service de la jeunesse, ils m'ont dit qu'eux-mêmes n'approuvaient pas du tout ce retrait de force, et qu'on aurait dû avoir le temps de les déplacer nous-mêmes. On nous a dit que l'échevin de la jeunesse voulait maintenant parler à des représentant·es de la communauté des skaters. Attendons de voir ce que ça va donner. On a déjà lancé notre propre pétition, parmi les skaters et les résident·es, pour montrer qu'il y a beaucoup plus de gens qui veulent que le skate soit autorisé ici. 

« Faire du skate à la place Mo, c’est aussi une réponse au manque de bons spots de skate à Bruxelles. Je donne des cours de skate au skatepark des Ursulines, mais c'est pas terrible là-bas. »

Faire du skate à la place Mo, c’est aussi une réponse au manque de bons spots de skate à Bruxelles. Je donne des cours de skate au skatepark des Ursulines, mais c'est pas terrible là-bas. Je m’embrouille toujours avec les gens ivres en after avant de pouvoir commencer, ce qui, bien sûr, ne plaît pas aux enfants (ni à leurs parents). Après 10 ans d'inaction, il y a un nouveau skatepark aux Docks de Bruxelles, mais il est,  de un, extrêmement mal conçu et construit, et de deux, bien trop éloigné du centre ville. Le conseil communal dit qu’on peut espérer un skatepark décent d'ici quatre ans, alors qu’on en demande un depuis plus de dix ans. C'est super décevant. Plus personne ne peut nier que le skate est et restera présent dans la ville, et pourtant, à Bruxelles, il n'y a toujours pas de soutien (sinon lent et faible) pour notre sport et notre culture. »

Jonas (29 ans)

« On venait de se réunir avec toute une bande pour acheter un nouveau curb. Tout le monde y avait consacré du temps, de l'énergie et de l'argent. Des autres venaient d'amener un nouveau rail. Et un jour, tous nos nouveaux trucs ont disparu. Le vieux curb tout usé était le seul qui restait, alors on l’a caché dans les buissons, en espérant qu'il ne disparaisse pas lui aussi. Mais des gars de la commune l'ont cherché et ils l’ont pris. Ils ont directement tout emmené à la déchetterie, pour qu'on ne le revoie jamais.

La place Mo a toujours été destinée au sport, donc aussi au skate. Les gens viennent de partout pour faire du skate ici, y compris les parents avec leurs enfants. Il y a quelques années, ce quartier était beaucoup plus dangereux : y’avait beaucoup d’agressions et ça dealait. Depuis que les skaters ont investi cette place, l'ambiance est plus cool. Comment est-ce possible que 15 personnes puissent niquer une communauté entière ? 

« Il y a quelques années, ce quartier était beaucoup plus dangereux : y’avait beaucoup d’agressions et ça dealait. Depuis que les skaters ont investi cette place, l'ambiance est plus cool. »

C'est surtout que le voisinage ne nous a rien dit. Personne n'est venu nous parler. Je suis persuadé que c'est pas le skate qui cause la nuisance. C’est souvent nous qui nettoyons les détritus laissés par les autres. Beaucoup de gens qui habitent ici le savent et pensent qu’on devrait continuer à venir ici. Donc il y a sûrement un espoir, si on pouvait entamer un dialogue avec le voisinage qui se plaint. Si on établit simplement des règles claires, comme l'interdiction de faire du skate après 22 heures par exemple, je vois pas où est le problème. Je suis confiant dans le fait qu’on sera en mesure de continuer à faire du skate ici. Faut sauver la communauté. »

Laso (14 ans)

« J'habite à Molenbeek et je viens régulièrement ici pour faire du skate. Surtout le week-end, ça tue ici. Tout le monde contribue à l'atmosphère, skaters et non-skaters. C'est vraiment bien.

Quand il y a eu des plaintes pour nuisance, la police a ordonné aux services de la ville de tout jeter, au lieu de simplement les confisquer et les rendre par la suite. On construit tout ça nous-mêmes, on les achète pas ou quoi.

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Aujourd'hui, on a organisé une manif. Il y a aussi un petit concours pour gagner un skate. Tout le monde a apporté des modules et des obstacles pour faire du skate. On va probablement devoir tout dégager tous les soirs et les ramener à la maison. »

Mathilde (26 ans)

« Il y a quelques années, la place Mo c'était un endroit vraiment flippant. Depuis que les skaters sont arrivé·es, l'ambiance ici et dans tout Saint-Gilles a changé.

Donc on a été dévasté·es quand on a trouvé la place vide et qu’on a vu que tous les modules avaient disparu. Le plus dégueu, c'est qu’on a construit ces modules ensemble et qu’on les a transportés jusqu'ici, puis qu'ils nous ont été retirés sans aucun avertissement. Tout le monde a aidé à construire ces modèles, ou a payé pour ça. On avait même une chaîne pour le dernier nouveau curb et on avait mis en place une règle de rotation pour la personne qui garderait la clé. Ce curb était là depuis moins de deux jours. C'est pour ça qu’on a décidé d'organiser cette protestation-célébration collective aujourd'hui, à l'occasion du Go Skateboarding Day.

« Le plus dégueu, c'est qu’on a construit ces modules ensemble et qu’on les a transportés jusqu'ici, puis qu'ils nous ont été retirés sans aucun avertissement. »

Je fais partie de Gilbard, un atelier et un collectif qui travaille uniquement avec des matériaux recyclés. On a apporté un nouveau curb, qu’on a monté en un jour. Il peut être utilisé, détruit ou emporté aujourd'hui. On continuera à en fabriquer et à en apporter de nouveaux. Si on peut les fabriquer en une seule journée, on pourra de toute façon en construire d'autres, plus grands et mieux faits. On se soucie pas tellement de ce que les haters pensent. Avec un sol aussi lisse ici, à quoi iels s’attendaient ? »

Robin (13 ans)

« Mes potes et moi, on vit tout près d'ici. La place Mo c’est notre jardin. On vient ici tous les jours. Le matin, le soir, toute la journée. Je skate aussi régulièrement à la Gare du Lux, à Trône, au Mont des Arts, sinon je vais chercher des spots dans la rue avec mon crew.

Il y a quelque temps, la commune est venue et a tout pris. Ça craint vraiment. On essaie maintenant de les convaincre de remettre ces modules, mais quelle que soit la décision prise, on va de toute façon en fabriquer de nouveaux et les ramener à la maison tous les soirs.

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Parfois, des potes qui font pas de skate viennent aussi ici pour l’ambiance. Les grand·es prennent soin des petit·es, y’a du respect. C'est comme une famille ici. »


Il y a peu d'endroits à Bruxelles où on peut skater dans de bonnes conditions. Et ceux qui existent ont généralement été construits par des skaters. Prenez le Byrrrh ou la DIY bowl sur l’Allee Du Kaai, par exemple. Mais malgré ça, ça ne se passe pas bien. En plus du dialogue difficile avec les autorités locales, chacun de ces lieux a une date d'expiration. Est-ce qu'un foyer permanent pour les skaters à Bruxelles c’est vraiment trop demandé ?

Comme toujours, les instances politiques sont les dernières à sauter dans le train du progrès. Heureusement, les entrepreneur·ses de la scène skate locale sont là pour soutenir la cause, dont notamment le skateshop Stoemp qui a récemment ouvert un magasin à moins de 100 mètres de la place Mo, ou encore la plateforme engagée The Skateroom, qui demande un dialogue entre la ville, les riverains et les skaters de Bruxelles.

À ce jour, la commune a dit vouloir servir d'intermédiaire entre les skaters et les habitant·es. Deux réunions sont prévues pour la semaine prochaine.

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