Saint-Alban, l’hôpital qui voulait soigner les fous autrement

À partir de la Seconde guerre mondiale, l'asile aura été le berceau d’un nouveau mouvement thérapeutique qui voulait révolutionner la psychiatrie.

« Vous voyez qu’on n’en avait pas tellement peur… » 

La voix qui s’élève est celle d’une ancienne infirmière de l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban-sur-Limagnole. Ses confidences hors caméra ouvrent le documentaire Les Heures heureuses de Martine Deyres et vient illustrer une photo usée par le temps montrant malades et soignants en balade dans les paysages de Lozère. Pas de peur, pas de mur, pas d’enfermement. « Ici, on n’attachait pas les malades », poursuit la voix bientôt rattrapée par celle de la réalisatrice : « Aujourd’hui, partout, digicode, grillage, caméra de surveillance, camisole, chambre d’isolement. » 

Saint-Alban est une anomalie dans le monde capitonné de la psychiatrie. Pour la raconter, Martine Deyres s’est plongée dans une matière unique : des films muets tournés au mitan du XXe siècle par les infirmiers. Les bobines ont été conservées par l’association culturelle de l’hôpital « qui les avait classées mais jamais utilisées, ni revues, depuis leur projection, à l’époque, aux veillées du club ». Accompagnées de témoignages, ces archives retracent l’histoire de l’asile, matrice d’un mouvement thérapeutique issu du surréalisme, du marxisme et de la psychanalyse qui entendait lutter contre l’exclusion et l’avilissement des fous.

Image tirée des Heures heureuses avec l'aimable autorisation des Films du tambour de soie.

Avant d’être une utopie, Saint-Alban est d’abord une ancienne forteresse médiévale d’où seraient parties quelques battues à la recherche de la célèbre bête du Gévaudan. Sous l’impulsion d’Hilarion Tissot, le château devient en 1821 un centre d’accueil pour les aliénés de la ville voisine de Mende. Ce frère de l’ordre de Saint-Jean se piquait d’améliorer le sort des malades en leur offrant un protocole de soin plus adapté que celui consistant à les laisser dormir enfermés, enchaînés et nus sur la paille.

La bâtisse périclite et il faut attendre l’arrivée du docteur Paul Balvet en 1936 pour endiguer cette désuétude. Le chantier est immense pour le nouveau directeur. Il n’y a pas d’eau courante, de chauffage ou d’électricité et les 540 patients sont veillés par des religieuses et des gardiens – moins infirmiers que surveillants chargés d’entretenir les lieux et d’empêcher les bagarres.

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Alors que les affres de la Seconde Guerre mondiale succèdent aux espoirs du Front populaire, Saint-Alban se mue en refuge. S’y côtoient des malades (certains transférés depuis d’autres asiles de l’Hexagone) ainsi qu’un aréopage d’exilés politiques, de juifs et de résistants. De ce carrefour des bannis né un bouillonnement intellectuel et créatif qui va transformer l’hôpital.

Image tirée des Heures heureuses avec l'aimable autorisation des Films du tambour de soie.

Si on n’y attachait pas les malades, c’est parce qu’on avait progressivement fait sien les préceptes de François Tosquelles. Ce psychiatre catalan, membre fondateur du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), rejoint la Lozère en 1940, à la demande de Balvet, après avoir fui le franquisme et séjourné à Septfonds, un des camps de concentration destinés aux Espagnols ayant pris le chemin de la Retirada. Martine Deyres précise : « Tosquelles a un parcours étonnant. Il vient du sud de Barcelone, a pratiqué très jeune la psychanalyse et débarque à Saint-Alban avec la thèse de Jacques Lacan et l’ouvrage d’Hermann Simon, Soignés et soignants, sous le bras ».

« La rencontre de ces fortes personnalités dans ce lieu isolé a permis aux malades de se révéler et aux infirmiers de se découvrir en potentiel soignant. »

Simon, sommité de la psychiatrie allemande, estime que l’hôpital est aussi malade que ses patients et insiste sur la nécessité de les responsabiliser en les associant notamment à l’amélioration de leur cadre de vie. Un axiome repris par Tosquelles qui considère que le monde concentrationnaire de l’asile fait écho à celui des nazis. Il suggère d’abattre les murs et d’ouvrir les portes de Saint-Alban. Des ateliers de production sont montés puis gérés par les malades qui se mettent à travailler dans les fermes avoisinantes. 

François Tosquelles lors d'une conférence de rédaction de Trait d'Union © Films du tambour de soie.

En avril 1942, une note des renseignements généraux accuse Tosquelles d’avoir une « influence des plus néfastes sur tout le personnel de cet hôpital. Tendances nettement révolutionnaire et antinationales voire communistes. » Pourtant, grâce aux activités menées par les patients – prémices de l’ergothérapie – Saint-Alban évite le pire. « Sous l’autorité du gouvernement de Vichy, 45 000 internés des hôpitaux psychiatriques français sont morts. De malnutrition, de froid, abandonnés à leur sort », rappelle le documentaire de Martine Deyres. En Lozère, les malades ont moins souffert.

La réalisatrice insiste sur l’élan collectif qui a parcouru l’hôpital. Tosquelles a joué un grand rôle mais n’aurait rien pu inventer sans « la rencontre de ces fortes personnalités dans ce lieu isolé qui a permis aux malades de se révéler et aux infirmiers de se découvrir en potentiel soignant. Ils se sont tous apportés. » Martine Deyres cite Lucien Bonnafé, psychiatre et résistant qui prend la succession de Balvet au poste de directeur, mais aussi Jacques Matarosso, chimiste et photographe amateur ou Georges Canguilhem, philosophe, médecin et futur mentor de Michel Foucault, qui rejoint l’hôpital après la bataille du mont Mouchet – réduit de maquisards et de réfractaires au STO que les Allemands, aidés par les miliciens, ont tenté d’annihiler.

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Bonnafé sera aussi à l’origine de la venue de Paul Eluard, persona non grata à Paris depuis la publication clandestine de son poème Liberté, hymne à la résistance. Le surréaliste restera à Saint-Alban quelques mois avec sa femme Nusch, marquant de son empreinte la « maison des fous » – Tosquelles lui rendra un vibrant hommage en le décrivant comme « un des hommes les plus agissants et les plus efficaces dans la réforme hospitalière qu’à cette époque nous méditions ».

Cette réforme se traduit par un foisonnement d’activités dans lesquelles se lancent infirmiers et patients ; ouverture d’une bibliothèque, d’une cafétéria, d’un club photo et lancement d’un journal papier, Trait d’Union, où l’on peut lire poésie, témoignages et textes intimes.

Fonds de l’association Arts Culture Psychothérapie Institutionnelle St-Alban. Domaine public.

« Il y a une créativité insensée à Saint-Alban qui alimente en permanence le quotidien », souligne Martine Deyres. « Bonnafé dit que le surréalisme a ouvert la voie à la psychanalyse. C’est-à-dire que les médecins se sont laissé traverser par la poésie. Ce n’est pas un savoir qui est venu surplomber, c’est un savoir qui est venu écouter la voix des malades. »

« Ces films ont une visée pédagogique. Ils ne montrent pas les stigmates de la maladie comme ceux tournés d’ordinaire en asile, mais expliquent la mise en pratique de la psychothérapie institutionnelle. »

L’expression artistique des patients est encouragée par le directeur de l’hôpital. Certaines œuvres, les sculptures en bois d’Auguste Forestier et les tableaux brodés sur chiffon de Marguerite Sirvins notamment, sont acquises par Jean Dubuffet et aujourd’hui visibles au sein de la Collection de l’art brut à Lausanne.

« Ce qu’il y a de plus notable, c’est le souci constant de réfléchir ce qui est en train de se passer et de le mettre en forme, que ce soit à l’écrit dans le journal Trait d’Union ou en images », insiste Martine Deyres. « Les préparatifs de fêtes, l’élaboration des costumes, les réunions de rédaction ou celles au sein du club ; il y avait toujours cette volonté d’inscrire leur propre histoire au moment même où ils la vivaient. Je crois que les films font partie de cette démarche. »

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Parmi les images qu’elle a choisi de montrer, la cinéaste distingue celles tournées par les infirmiers – « presque des films de famille dont le regard sur l’hôpital laisse entrevoir une conversion de villageois de Lozère à soignants » – et celles tournées par Tosquelles « qu’on pourrait qualifier d’institutionnelles, au sens noble du terme. Ces films ont une visée pédagogique. Ils ne montrent pas les stigmates de la maladie comme ceux tournés d’ordinaire en asile, mais sont entrecoupés de cartons qui expliquent l’exécution de ce nouveau type de psychothérapie. » 

Image tirée des Heures heureuses avec l'aimable autorisation des Films du tambour de soie.

Cette pratique, dont Tosquelles a posé les bases, c’est la psychothérapie institutionnelle. Elle met, selon Wikipédia, « l'accent sur la dynamique de groupe et la relation entre soignants et soignés. L’objectif est de soigner le collectif soignant et d'humaniser le fonctionnement des établissements psychiatriques, afin que les patients reçoivent un soin de meilleure qualité ».

Cette méthode, qui promet de rompre avec la logique asilaire classique, séduit. Jean Oury (qui ouvrira plus tard la clinique de la Borde) arrive à Saint-Alban comme interne en 1947, Frantz Fanon lui emboîte le pas en 1952 après avoir entendu parler d'une « pratique psychiatrique attentive surtout à la complexité des différences qui lient entre eux les hommes ».

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« La psychothérapie institutionnelle a essaimé. Certains, comme Jean Oury à la Borde [ndlr : sujet d’un précédent documentaire de Martine Deyres, Le Sous-bois des insensés], Pierre Delion, ou Patrick Chemla à Reims, ont tenté de prolonger les travaux menés à Saint-Alban. » 

Image tirée des Heures heureuses avec l'aimable autorisation des Films du tambour de soie.

À l’hôpital, le départ de Tosquelles en 1962 marque un tournant. Les archives de l’époque passent en couleur mais semblent dépossédées du feu qui habitait les lieux. « C’est comme s’ils avaient enregistré le propre délitement de Saint-Alban en le filmant », juge Martine Deyres. « Et c’est peut-être encore plus significatif après la vente du cheptel [ndlr : de la ferme attenante à l’hôpital en 1969]. Les images tournées – celle de l’excursion où l’on voit le clocher du village et la cascade – montrent de moins en moins les malades. La place même du filmeur disparaît avec le temps. »

Il y a quelques années, le Collectif 39 interrogeait cette mue douloureuse dans un communiqué relayé par Libération : « Que reste-t-il aujourd’hui de Tosquelles à Saint-Alban ? En février 2015, est arrivée une nouvelle direction. Le tempo est donné : l'hôpital psychiatrique, ‘entreprise comme les autres’, avec son économie de gestion et son augmentation de la productivité, reçoit son coup de grâce. »

Image tirée des Heures heureuses avec l'aimable autorisation des Films du tambour de soie.

Martine Deyres abonde : « Pendant le montage, chaque image faisait écho à l’état actuel de la psychiatrie. Aujourd’hui, je participe à un atelier dans un GEM [ndlr : Groupe d’entraide mutuelle, destinés aux personnes qui souffrent de troubles psychiques] et on me répète qu’il n’y a plus de psychiatres, qu’il faut aller voir un psychologue, que les interlocuteurs changent tout le temps et qu’il faut raconte à nouveau son histoire à des gens qui ne vous connaissent pas. Ce n’est pas en leur parlant cinq minutes qu’on va soigner les patients. » 

Parent pauvre d’un hôpital public en phase de désagrégement, la psychiatrie fait face depuis plus de dix ans à l’application d’une nouvelle idéologie sécuritaire prêchant notamment l’augmentation des soins sous contrainte et le recours à la contention ou à l’isolement. Elle doit, en plus, obéir à une politique budgétaire particulièrement restrictive. Conséquence ; une diminution du personnel, des parcours de soins qui ne sont pas adaptés aux patients et des capacités d’hospitalisation en baisse.

« Dans la psychothérapie institutionnelle, il n’y a pas de notion de hiérarchie. Chacun joue un rôle, chacun a une fonction soignante et chacun prend part à la vie collective, y compris les malades »

En septembre 2021, les Assises de la santé mentale, longtemps promises par le gouvernement et repoussées par la pandémie, n’ont pas rassuré les professionnels. Les rapports de la contrôleure générale des lieux de privation de libertés continuent de rendre compte des situations inhumaines que vivent certains malades.

« L’état de délabrement de l’hôpital psychiatrique est dû aux coupes budgétaires mais aussi à une idéologie libérale qui rejette la psychanalyse et fait l’apologie des neurosciences et des techniques comportementales », soupire Martine Deyres. « On refuse de passer du temps, d’aller plus lentement. On préfère chercher une efficacité immédiate alors que ce n’est pas là que se trouve la solution réelle et que cela nie totalement la souffrance. C’est terrifiant. » 

Face à ce casse, il n’y a pas d’autres solutions que de lutter, veut croire la réalisatrice. La psychothérapie institutionnelle n’aurait jamais existé si, pendant la guerre, des médecins marxistes, des résistants communistes, des poètes surréalistes, des infirmiers lozériens et des malades n’avaient pas tous élu domicile à Saint-Alban. C’est ce fragile ilot qu’a voulu raconter Martine Deyres à travers son documentaire, acte de résistance à sa manière.

« Dans la psychothérapie institutionnelle, il n’y a pas de notion de hiérarchie, poursuit la réalisatrice. Chacun joue un rôle, chacun a une fonction soignante et chacun prend part à la vie collective, y compris les malades. Ce qui est important, c’est que tous puissent vivre leur singularité au sein de cet ensemble. C’est pour ça que, dans les films, même quand on repère les individualités, elles sont toujours prises dans un collectif. »

« Tout ce qui se faisait au sein de l’hôpital était fait pour soutenir les vies les plus fragiles, les déshérences les plus lointaines. Ici, on ne faisait pas une fête pour s’occuper mais pour créer un maillage capable d’aider les plus faibles à tenir. » 

Les Heures heureuses, de Martine Deyres, au cinéma depuis le 20 avril.

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