Comment j'ai agréablement passé mon séjour en prison en devenant bookmaker

A 14 000 euros par mois, la détention devient tout de suite plus supportable.

26 juin 2017, 1:30pm

En prison, on s'ennuie. Parmi les rares distractions envisageables, les paris sportifs occupent une place de choix. Je pense qu'environ 30% de mes compagnons d'infortune pariaient sur des résultats sportifs lors de mon passage derrière les barreaux à la fin des années 90 dans le pénitencier d'Etat du Wyoming, situé dans l'ouest des Etats-Unis. C'est ici que j'ai appris la débrouille, je bossais comme « scribe », je récoltais les paris et je les donnais aux bookies. Je touchais une commission de 20 ou 25% selon les cas, que les parieurs gagnent ou perdent.

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C'était un taff idéal, parce qu'il n'y avait aucun risque, aucune exposition. C'était aux bookies eux-mêmes de se glisser dans l'aile scolaire de la prison où on trouvait des photocopieuses, puis de faire diversion pour pouvoir imprimer leurs cartes avec les cotes et les affiches du jour.

En un dimanche un peu chanceux, j'ai déjà récolté 7000 dollars grâce au foot US

En 2001, j'ai ensuite été transféré dans une prison fédérale après que le FBI m'ait grillé pour un trafic de methamphétamine et condamné à 17 ans de prison supplémentaires (je purgeais déjà une peine de 5 ans pour cambriolage). A mon arrivée à Yazoo City, dans le Mississippi, je me suis moi-même improvisé bookie, spécialisé dans le basket. C'était le sport le plus profitable car il y avait des matches tous les jours ou presque, même si la NFL rapportait plus sur une seule rencontre. En un dimanche un peu chanceux, j'ai déjà récolté 7000 dollars grâce au foot US. En moyenne, je me faisais une marge de 25%.

Je faisais appel à ma famille ou à des amis pour chopper les listes des matches et des équipes avec les cotes de chacun pour fixer mes propres cotes. Puis au bout de quelques années, les prisons fédérales ont été équipées d'un système de mail appelé Corrlinks, et je me fournissais en infos par ce biais.

Dans ma prison du Mississippi, personne n'avait de cash. On fonctionnait avec des timbres et des maquereaux. Les maquereaux étaient les plus pratiques, car on pouvait acheter pour des centaines de dollars de poisson d'un coup, alors qu'on n'avait le droit d'acheter seulement pour 10 dollars de timbres à la fois. Résultats, on a récréé un circuit économique interne où tout se monnayait à coups de poissons et de timbres. Les maquereaux étaient très appréciés des mecs fans de muscu qui voulaient se gaver de protéines.

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J'ai engagé jusqu'à 14 scribes en même temps pour faire tourner mon business, en faisant attention à prendre des Blancs et des Noirs, pour pouvoir toucher tous les groupes raciaux de la prison. Certains d'entre eux parlaient à toutes les communautés, car les paris sportifs passionnent tout le monde, peu importe la couleur de peau.

Alors que mon business tournait à plein régime, j'ai subitement été transféré dans une autre prison, à Coleman, en Floride. J'y ai rencontré un mec qui est vite devenu mon associé. A nous deux, on s'est faits plus d'argent qu'on en avait jamais gagné. On est devenus bookies, mais on pariait également, parce que d'autres détenus proposaient des cotes complètement folles et inadaptées. On en a bien profité. A l'époque, je gagnais environ 16 000 dollars mensuels, soit un peu plus de 14 000 euros.

L'un de mes plus gros jackpots remonte au Super Bowl 2010, quand les Saints de la Nouvelle-Orléans ont affronté les Colts d'Indianapolis. Les Colts étaient favoris, mais comme mon associé était un fan des Saints, on a changé les cotes que donnaient les bookies de Vegas, ce qu'on ne fait jamais habituellement. Résultat, tout le monde a parié sur les Colts en espérant se faire un max de fric sur nous, mais les Saints l'ont emporté, comme mon partenaire me l'avait assuré. On a gagné presque 10 000 euros ce soir-là, ce qui n'arrivait pas tous les jours je vous rassure. J'ai aussi eu quelques dures soirées où j'ai perdu tout mon cash.

On remplaçait les friandises par des piles de timbres

On passait nos nuits à ranger et compter nos timbres, et surtout à nous creuser la tête pour savoir où nous pouvions les stocker. La plupart du temps, nous achetions des paquets de bonbons que nous vidions, on remplaçait les friandises par des piles de timbres, puis nous refermions les paquets, qui pouvaient contenir chacun une centaine de timbres.

On vivait comme des rois, je n'ai jamais eu besoin de demander de l'argent à ma famille. Je dépensais environ 1 300 euros de nourriture, de clopes et de paris perdus par mois. Je graissais la patte aux bonnes personnes de l'administration pour me procurer des bons petits plats comme des crevettes, des steaks, des rôtis de boeuf. J'achetais des clopes par cartouches entières pour les revendre à mes co-détenus. Si j'aimais les chaussures de l'un d'entre eux, c'était très simple. Je venais le voir, et je les lui achetais.

Quand j'ai été relâché en 2014, ma référente m'a bien dit qu'elle espérait que je décrocherais de ce business. Elle a tout fait pour me faire lâcher, et elle y est arrivée. Elle a bien eu raison, mais j'ai eu du mal à tourner cette page de ma carrière.

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