En tant qu'enfant intersexe, on m'a dit que je n'existais pas

Les jeunes années de Marleen ont été marquées par le secret. Aujourd'hui, elle veut faire entendre sa voix.

11 december 2020, 8:59am

Marleen est une danseuse et dramaturge néerlandaise. Elle est également intersexe. Les personnes intersexes ont des caractéristiques sexuelles internes et externes (hormones, organes génitaux, ovaires, testicules) qui diffèrent des définitions normatives de « mâle » et « femelle ». Les statistiques varient, mais on estime qu’environ un bébé sur 2 000 naît intersexe. 

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Marleen est atteinte du syndrome d'insensibilité aux androgènes. Elle est née avec les chromosomes XY masculins typiques, mais en raison de son insensibilité aux hormones masculines, elle a développé un corps féminin. Elle a récemment obtenu son diplôme de professeure de théâtre à l'Université des Arts d'Amsterdam et a mis en scène une pièce sur l'intersexualité dans laquelle figurent cinq autres acteurs intersexes. Nous avons discuté de la façon dont sa condition a influencé sa vie et ses relations.

VICE : Salut Marleen. Ta performance s'appelle XY WE. Qu'est-ce que cela signifie ?
Marleen :
À 14 ans, j'ai étudié les chromosomes en cours de biologie. J'ai demandé à mon professeur s'il était possible de naître avec des chromosomes XY tout étant insensible aux hormones mâles – ce qui est mon cas. Il m’a répondu : « Non, c'est impossible. » D'une certaine manière, il a dit que je n'existais pas. XY WE représente l’existence des personnes intersexes.

Je veux que les gens comprennent qu'il n'y a pas que des « hommes » et des « femmes ». Le fait d'être intersexe en est un excellent exemple. Parfois, j’entends des gens demander : « Combien de lettres allons-nous encore ajouter à "LGBTQI+" ? » Mais il n'y a rien à ajouter, nous avons toujours été là. C’est juste qu’aujourd’hui, plus de gens s'expriment..

Marleen

Comment as-tu trouvé les acteurs intersexes ?
Ce ne sont pas de « vrais » acteurs. Les acteurs intersexes ne courent pas les rues, donc cela a pris un certain temps. Je les ai contactés via des organisations comme le NNID avec laquelle je travaille. Je trouve formidable que nous soyons six à prouver qu'il n'existe pas de personne intersexe standard. L'acteur le plus âgé a 79 ans, le plus jeune 18. 

Comment tes parents ont-ils découvert que tu étais intersexe ?
Quand j'avais cinq ans, je suis allée à l'hôpital à cause d'une hernie inguinale bilatérale. Après l'opération, le médecin a dit à ma mère qu'ils avaient trouvé des testicules à l'intérieur de moi. Aujourd'hui, ils les laissent, mais à l’époque, les miens ont été retirés. Le médecin a dit que c'était cancéreux, mais je doute que ce soit vrai. Je pense qu'il a simplement respecté les normes de la société : « Si ça ne vous appartient pas, on vous l'enlève. » 

Parce qu'ils m'ont enlevé mes testicules, je ne produis pas d'hormones. J’ai commencé à prendre des hormones à dix ans pour pouvoir passer la puberté et avoir des seins qui poussent. Je ne peux pas avoir mes règles parce que je n'ai pas d'utérus, d'ovaires ou d'oviducte.

À quel âge as-tu compris ce que cela impliquait ?
À partir de mes dix ans, mes parents m'ont expliqué les choses par étapes. Comme le fait que je ne pourrais jamais avoir des enfants. À l'époque, je pensais que c'était une capacité spéciale. À 12 ans, ils m'ont expliqué toute l'histoire des XX et XY, pour que je puisse rejoindre un groupe de soutien.

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Les médecins ont toujours dit qu'il valait mieux ne pas en parler à qui que ce soit, car personne ne comprendrait. Du coup, je mentais sur tout. Si je devais me rendre à l'hôpital, j'inventais quelque chose. Je faisais aussi croire à mes amis que j'avais mes règles. J'avais toujours des tampons avec moi, pour pouvoir en donner un à une amie dans le besoin.

Comment tous ces mensonges t'ont-ils affectée ?
Je me sentais seule, différente et bizarre, comme s'il y avait un monstre en moi et que, si les gens le voyaient, ils me poursuivraient avec des torches en criant : « Brûlez la sorcière ! » En faisant cette pièce, j’ai pu apprendre que c'est un sentiment que beaucoup de personnes intersexes partagent. Nous avons toujours dû garder le secret. C'est pourquoi il nous a fallu si longtemps pour oser en parler.

À 16 ans, mon vagin a dû être étiré avec des barres de fer, car il n'était pas encore complètement développé. Je trouve curieux que personne n'ait pris la peine de me demander si j'étais attirée par les hommes ou les femmes à l'époque, ou de m'expliquer qu'il y a d'autres moyens de faire l'amour que la pénétration. Un vieux médecin blanc m'a donné les barres sans instructions. Je suis revenue six mois plus tard et il m'a dit que je m'y prenais mal et que je devais utiliser du lubrifiant. Je ne pouvais pas verrouiller la porte de ma chambre, alors j’ai fait ça dans le coin derrière la porte où personne ne pouvait voir. Un peu plus tard, un sexologue m'a dit que j'aurais dû le faire en étant allongée.

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As-tu pu en parler avec tes parents ?
Le sujet me semblait si pesant que je préférais esquiver ces conversations. Si nous en parlions, ils fermaient les portes pour que personne ne puisse nous entendre. Quand j'en ai parlé à ma cousine, ma mère m'a demandé si j'avais fait en sorte qu'elle n'en parle à personne. Pendant la thérapie, j'ai eu une grosse dispute avec mes parents à propos de tous ces secrets. Il s'est avéré qu'ils ne faisaient que ce que huit professionnels différents leur avaient dit : qu’il valait mieux mentir, que ce serait mieux pour moi. Ils n'ont pas eu la vie facile non plus.

Quand as-tu commencé à en parler ?
Dans mon groupe de soutien quand j'avais 12 ans. À part ça, je n'ai jamais vraiment partagé grand-chose avec personne, seulement une amie. À 22 ans, elle m'a suggéré de parler à un professionnel, parce que j'avais commencé à me considérer comme un alien. Si un type disait qu'il m'aimait bien, je pensais que c'était impossible, parce qu'il ne me connaissait pas. J'ai dû apprendre qu'être intersexe représentait une partie de moi, mais pas la totalité. Peu à peu, j'ai commencé à en parler à mes amis. J'ai pleuré à chaque fois, mais tout le monde a réagi normalement. L'un d'entre eux a dit : « Qui se soucie de l'aspect de tes chromosomes ? Tu es, et tu seras toujours, Marleen. »

À 25 ans, j'ai décidé de raconter mon histoire dans un spectacle. J'avais prévu de monter sur scène devant une salle pleine d'étrangers, alors même que certains de mes oncles et tantes ne savaient pas. Deux semaines avant la soirée d'ouverture, j'ai partagé sur Facebook une vidéo médicale éducative à laquelle j'avais contribué. C'était mon « vrai » coming out. Je tremblais tellement j’avais peur, mais je n'ai eu que des réactions positives. 

Comment vas-tu à présent ? Le monstre est-il toujours en toi ?
Je le vois comme une sorte de monstre artistique maintenant. Je l'ai intériorisé de sorte qu'il me semble toujours contre nature d'en parler de façon « banale ». Ce matin, mon opticien m'a demandé quel était le sujet de ma pièce. Ma première réaction a été d'inventer autre chose, mais finalement, j’ai répondu qu’elle parlait de personnes intersexes, comme moi. « Donc, c’est en partie autobiographique ! » a-t-il dit, agréablement surpris.

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