Face à la répression, les LGBTQ+ égyptiens montent au front

Le 25 janvier 2011, la fièvre du printemps arabe s'emparait des rues du Caire, synonyme d'espoir pour les LGBTQ+ d'Égypte. Dix ans plus tard, la désillusion a laissé place à une répression sans précédent. Mais l'heure est à la contre-attaque.

26 janvier 2021, 7:55am

Un café huppé du centre-ville du Caire, 17 heures. Il débarque avec un sourire et des excuses : « Désolé pour le retard », souffle-t-il en déposant sa sacoche en cuir sur la table. Le temps de commander un Cappuccino et il offre son récit comme une plongée en apnée : « Par où commencer… C’est une persécution sans précédent ». Sa parole est rythmée par les variations de ton. Il prononce, presque inconsciemment, des mots comme « régime, dictateur, homosexuel et prison » avec chaque fois une octave de moins. La partition des opprimés. 

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Il se tait brusquement, jette un regard derrière son épaule, et décide de changer de place. « J’ai l’impression qu’ils pouvaient m’entendre, » murmure-t-il en désignant d’un signe de la tête un groupe d’amis partageant un gâteau au chocolat. Paranoïa ? Non. Peut-être. Peu importe : c’est une tactique de survie dans l’Égypte du maréchal Sissi. 

Pour des raisons de sécurité, nous ne révèlerons pas sa véritable identité. Nous l’appellerons maître Mohamed. Cet avocat pénaliste, qui se définit lui-même comme un activiste, a fait le choix courageux – et dangereux – de défendre dans les tribunaux du Caire les membres de la communauté LGBTQ+ arrêtés pour des crimes datant d’un autre siècle. « Débauche », en particulier, semble être l’accusation favorite de la police pour désigner les Égyptiens qui oseraient désirer une personne du même sexe. 

« Il n’existe pas de loi interdisant l’homosexualité en tant que telle. Donc les autorités utilisent notamment les crimes de prostitution et le vaguement défini “débauche” pour cibler les gays, quitte à mentir. Les policiers qui mènent les arrestations affirment dans certains cas que de l’argent a été échangé contre une relation sexuelle alors que c’est faux, » souligne l’avocat. Bedayaa, une organisation égyptienne de défense des droits des LGBTQ+, a recensé 92 arrestations en 2019. Dans la vaste majorité des cas, les suspects furent disculpés, mais le mal est fait : le trauma, les sévices éventuels subis en détention, la divulgation publique de son orientation sexuelle, réelle ou supposée… autant de vies brisées. 

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« Nous étions tous très optimistes »

La café où l’on s’est donné rendez-vous est situé à un jet de pierre de la si malnommée place Tahrir (« libération », en arabe). Le 25 janvier 2011, il y a pile 10 ans, c’est ici que des milliers d’Égyptiens s’étaient rassemblés pour réclamer le départ d’Hosni Moubarak, à la tête du pays depuis trente ans. Le soulèvement populaire embrase alors Le Caire et se propage aux quatre coins du pays, rassemblant des Égyptiens de tous bords : laïcards, islamistes, féministes, communistes, conservateurs, bourgeoisie et classes populaires. Chacun projette dans ce soulèvement populaire ses propres fantasmes. Pour de nombreux homos, trans, lesbiennes - et quiconque ne se reconnait pas dans les assignations de la société – cette période est vécue comme la promesse de plus de libertés individuelles. 

« C’est une traque sans précédent dans l’histoire du pays. »

« Nous avons créé notre ONG quelques mois seulement avant le début de la révolution. Beaucoup de nos membres se sont dit : “C’est le moment, nous allons obtenir nos droits”. Nous étions présents place Tahrir et nous étions tous très optimistes, » se souvient Noor (un pseudonyme), la directrice exécutive de Bedayaa. 

Moins de trois semaines après le début du soulèvement, Moubarak annonce sa démission. Ça aurait pu être l’avènement d’une nouvelle République, mais après quelques soubresauts, l’espoir démocratique s’éteint en 2013 avec l’ascension au pouvoir du maréchal Abdel Fattah al-Sissi. Aujourd’hui, à Tahrir, les manifestants ont été remplacés par une armada de flics en uniforme et en civil. Dans la nuit noire, les gyrophares baignent la place d’une douce lumière bleue.

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Homophobie d’État 

« Sous Moubarak, la communauté queer était déjà ciblée mais pas autant qu’aujourd’hui. Le mot d’ordre à l’époque c’était : restez discrets, ne faites pas de vagues, et on vous laissera en paix. Sous les Frères Musulmans et Mohamed Morsi [président de 2012 à 2013], on peut parler d’une période sombre pour les LGBTQ+. Quand Morsi fut destitué et que Sissi a pris le pouvoir, beaucoup étaient soulagés – heureux même. Mais aujourd’hui, force est de constater que la situation est pire que jamais, » assure maître Mohamed, l’amertume dans la voix. 

« C’est une traque sans précédent dans l’histoire du pays. Le phénomène n’est pas complètement nouveau, mais la répression est devenue systémique, » confirme Rasha Younes, spécialiste des droits LGBTQ+ chez Human Rights Watch (HRW). Elle constate une montée en puissance de discours haineux au plus haut niveau du pouvoir. « Cette homophobie d’État ruisselle de Sissi jusqu'aux ministres et aux fonctionnaires de bas niveau, en passant par les agences de sécurité, les policiers et les juges. La rhétorique du gouvernement permet aux individus d'agir en toute impunité, » analyse cette chercheuse, jointe par téléphone depuis Berlin. « L'influence de Sissi a un impact énorme sur ce que la société juge permissible ou non. »

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La répression ne se limite pas à la communauté LGBTQ+ et ceux, en son sein, qui militent pour faire bouger les lignes. Dans un pays qui compterait des dizaines de milliers de prisonniers politiques, toute forme de « dissidence » est méthodiquement muselée et les activistes, enfermés. 

« Pour une nuit, Le Caire est à eux. La communauté queer a gagné le Printemps arabe. »

La communauté queer peut identifier avec précision quand a commencé cette vague de répression particulièrement vicieuse : le 22 septembre 2017. Ce soir-là, 35,000 personnes sont réunies pour assister au concert du groupe libanais Mashrou’ Leila, dont le chanteur, Hamed Sinno, est homo. Sur chaque chanson, chaque mot, le public chante tellement fort que les musiciens peinent à s’entendre jouer. Soudain, deux personnes montent sur les épaules d’amis et brandissent des drapeaux arc-en-ciel. Le public applaudit. 

« Ces acclamations sont souvent omises dans les comptes-rendus des événements. Après tout, les spectateurs écoutaient un groupe avec un chanteur ouvertement gay, » écrira Hamed Sinno sur Frieze. « Pendant le reste de la soirée, nous nous sentons en sécurité. Nous sommes tous visibles. Nous sommes tous aimés. Les deux personnes qui ont brandi ces drapeaux sont Sarah Hegazy et Ahmed Alaa et, pour une nuit, Le Caire est à eux. La communauté queer a gagné le Printemps arabe. » 

« Une victoire »

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L’euphorie sera de courte durée. Dès le lendemain, les réseaux sociaux et les médias locaux bruissent de rumeurs délirantes sur une « orgie satanique » ; les menaces de mort commencent à pleuvoir. Des dizaines de personnes sont arrêtées, dont Ahmed Alaa et Sarah Hegazy. Violée et torturée en détention, cette dernière, militante féministe, lesbienne et communiste, finit par trouver refuge au Canada. Elle y a mis fin à ses jours l’été dernier. 

Ahmed Alaa a également été forcé de s’exiler à Toronto. Joint par téléphone, il préfère poser un regard optimiste sur les évènements qui ont chamboulé sa vie : « Après 2017, nous sommes soudainement devenus partie intégrante du discours public. Souvent pour le pire, avec des gens qui déclaraient que nous devrions être tués. Mais aussi pour le meilleur, avec d'autres qui défendaient le droit des personnes LGBTQ+ à vivre librement. La conversation s’est répandue sur les réseaux sociaux et les ONG se sont impliquées. Et ça, ce fut une énorme victoire, » assure-t-il, à postériori.  

« Certains pourraient s'opposer à ce que j'utilise le mot “victoire” au vue de la campagne de harcèlement que cela a provoqué, avec des personnes qui ont été arrêtées. Mais moi aussi j’ai été emprisonné. C'est mon adresse personnelle qui a été partagée en ligne, mon nom qui est apparu dans tous les médias, avec des menaces de mort dirigées contre ma personne. J'ai donc le droit de considérer que tout n’est pas perdu, » assène Ahmed Alaa.

« Leurs luttes affecteront le bien-être de notre communauté pour les générations à venir. » — Hamed Sinno, le chanteur de Mashrou’ Leila

Le destin tragique de Sarah Hegazy aurait pu sonner le glas du militantisme en faveur des droits LGBTQ+. C’était sans compter sur la ténacité de la communauté. Comme l’activiste trans Malak Elkashif, qui, avec près de 50,000 followers sur Facebook, est devenue l’un des visages de la résistance. En 2019 – alors qu’elle n’avait que 19 ans - elle fut arrêtée pour « appartenance à un groupe terroriste » et « trouble à l'ordre public ». Incarcérée et violentée pendant quatre mois dans une prison pour hommes, elle est également soumise à un examen anal censé démontrer une « sexualité déviante ». Une pratique n'ayant aucune valeur médico-légale et qui relève de la torture. 

Malgré tout, elle persiste et signe : elle ne quittera ni l’Égypte, ni son combat. Et elle n’est pas la seule. Car si la campagne de répression est sans précédent, c’est vrai aussi de la vague de militantisme. Depuis le front, les activistes que nous avons rencontrés en font la promesse : l’avènement d’une société où leurs identités ne seront plus réprimées est inéluctable. « Je veux exprimer ma profonde gratitude. Leurs luttes affecteront le bien-être de notre communauté pour les générations à venir, » nous dit Hamed Sinno, le chanteur de Mashrou’ Leila.

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Les lèvres fusionnent enfin

Une dizaine d’Égyptiens et autant d’étrangers, presque tous gays, se sont donnés rendez-vous dans un sublime appartement d’un quartier huppé du Caire. Sur la terrasse, la conversation tourne rapidement autour des conditions de leur survie. « Je n’en reviens pas que tu sois out, c’est tellement courageux, » s’extasie l’un des convives, la vingtaine, en s’adressant à un autre invité qui a fait le choix – rarissime – de vivre son homosexualité publiquement. Inimaginable pour le jeune homme. « La seule solution, c’est l’émigration vers l’Europe, » conclut-il avec un sourire triste. Mais, passé minuit, il n’est plus l’heure de se morfondre. 

Sur la piste de danse et sous les hauts plafonds, l’alcool donne du courage et Lady Gaga se charge du reste : « Don't hide yourself in regret ». Pas chassé, un sourire, une main moite qui s’invite sur une hanche. « Just love yourself and you're set ». Les torses se frôlent et les doigts se faufilent sous la chemise. Frisson. « I'm on the right track, baby ». D’un mouvement timide, puis passionné, les lèvres fusionnent enfin. « I was born this way ». La bande d’amis se quitte à l’aurore, le cœur un peu plus léger que la veille. Une brise tiède balaye les rues vides. Le Caire est à eux. 

« Il arrive que vos voisins vous dénoncent à la police. »

Dans une société où les différences de classes sont si marquées qu’elles ressemblent à s’y méprendre à un système de caste, certains membres de la communauté LGBTQ+ sont plus privilégiés que d’autres. Les quartiers chics offrent des espaces de liberté et de rencontres hors de portée de la majorité des Égyptiens. « Il arrive que vos voisins vous dénoncent à la police parce que, sur base seulement de votre apparence physique, ils estiment que vous n’êtes pas cisgenre et hétérosexuel. Et ce que l’on constate, c’est qu’il y a plus de dénonciations dans les quartiers populaires que dans ceux des classes supérieures, où l’on peut facilement organiser des soirées privées, » explique Noor, la directrice de Bedayaa. « La question des classes sociales est prépondérante. La plupart des LGBTQ+ à qui nous offrons une assistance sont issus de milieux défavorisés. »

L’exil est la promesse de plus de sécurité, encore faut-il en avoir les moyens. Les moins privilégiés opteront parfois pour un mariage avec une personne du sexe opposé afin de sauvegarder l’honneur familial. « Nous recevons souvent des messages de personnes nous demandant de les aider à fuir. La plupart n’ont pas les fonds nécessaires pour quitter le pays. Moi-même j’ai déjà envisagé d’émigrer pour de bon, » admet Noor. Queer et activiste ; doublement menacée. « Chaque matin je me réveille et je me dis : peut-être qu’aujourd’hui est le jour de mon arrestation. »

Quand les fêtes select et l’émigration ne sont pas une option, il reste les applications de rencontre. Mais celles-ci sont devenus le terrain de chasse favoris de policiers zélés. A l’aide de profils frauduleux, les forces de sécurité piègent les gays lors de faux rencards (quand ils ne les traquent pas directement dans des hôtels ou dans la rue). Malgré les risques, ces applications regorgent d’hommes en quête de rencontres, chacun déployant ses petites stratégies de survie. « Je ne rencontre jamais les gens avec des profils suspicieux, je n’organise des rencards que dans des lieux publics et jamais au milieu de la nuit, » témoigne un utilisateur. « Tant que, dans la rue, tu as l’air hétéro, personne te chercheras d’ennuis, » assure un autre. « Pour plus de sécurité, je ne fréquente que des touristes et des expatriés, » confie un réfugié syrien vivant à Alexandrie. 

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« Je ne regrette rien »

Quelques rares signes d’ouverture au niveau de la société poussent malgré tout à l’optimisme. Comme le cas de Noor Selim, le fils du célèbre acteur Hesham Selim. L’année dernière, la star de cinéma annonce lors d’une émission télévisée que son fils est transgenre. Contre toute attente, le public réagit avec bienveillance : ni Noor ni son père ne subissent une campagne de harcèlement tant redoutée. Certains au sein de la communauté queer y voient une rare occasion de se réjouir. « Suite à la déclaration de mon père, » raconte Noor Selim, « plusieurs personnes [LGBTQ+] m’ont contacté pour me dire que grâce à ça leurs propres parents avaient fait un pas en avant pour les accepter. »

Finalement, les menaces et les messages de haine ne pleuvront qu’à partir du moment où, sur les réseaux sociaux, Noor poste une vidéo, au bord des larmes, pour défendre Sarah Hegazy. « C’est seulement à ce moment-là que les gens ont commencé à me détester ! » raconte-t-il, encore incrédule. « Mais je ne regrette rien. On s’appelle les LGBT pour une bonne raison. Nous sommes une famille. Vous ne pouvez pas accepter une lettre et rejeter les autres, c’est hypocrite, » martèle-t-il. Son soutien à l’activiste féministe et lesbienne lui vaut même deux attaques en justice. « Mon avocat m’a conseillé de me faire discret et pour finir ça a été. Mais c’était bien une preuve de mes privilèges : si j’étais Malak Elkashif, par exemple, j’aurais fini en prison. Moi, quand des flics m’arrêtent dans la rue, c’est pour me dire “Bienvenu au club, mec” ».  

« Pour être honnête, j’ai peur… »

Mâchoire carrée, barbe généreuse, voix grave et muscles saillants : Noor est séduisant. Ou du moins, il correspond en tout point aux canons de beauté masculine définis par la société. Il a beau être trans, c’est surtout un homme hétérosexuel, membre d’une certaine élite économique et culturelle. Ce qui lui fait dire qu’il aura toujours moins d’ennuis que d’autres. « Si j’avais été une femme trans, ma vie aurait été complètement différente car nous vivons dans une société patriarcale et misogyne, » rappelle-t-il. En attendant, il réfléchit à la meilleure façon d’utiliser ses privilèges – et sa notoriété – à bon escient. 

« Est-ce que je me considère comme un activiste ? Non, car pour ça il faudrait que j’en fasse beaucoup plus. Je réfléchis encore à la forme que je veux donner à mon engagement. Pour être honnête, j’ai peur… » confie-t-il, ses yeux noirs encore plus sombres qu’à l'accoutumée. « Je regarde beaucoup de documentaires sur des activistes pour me donner du courage, » ajoute-t-il dans un grand éclat de rire. Une hésitation, immédiatement suivie d’une certitude : « Je veux apporter ma pierre à l’édifice pour provoquer un changement dans ce pays. »

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