Pourquoi il est difficile de deviner l’apparence des gens sous leur masque

Notre cerveau complète ce que nous ne pouvons pas voir, mais ces prédictions sont souvent incorrectes.

Jul 30 2021, 7:36am

J’ai déménagé pendant la pandémie et, pour des raisons évidentes, j’ai rencontré mon propriétaire et mes voisins alors que nous portions tous des masques. Pendant des mois, ces nouvelles personnes dans ma vie n'existaient que par leurs cheveux, leurs yeux et leur front, jusqu'à ce que la ville de New York, où je vis, assouplisse ses mesures et ses recommandations relatives au Covid-19. Maintenant que je suis vaccinée, je ne porte presque jamais de masque à l'extérieur. 

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Il y a quelques jours, dans la rue, j’ai aperçu mon voisin le visage découvert pour la première fois. Il était complètement différent de ce à quoi je m'attendais. Inconsciemment, j'avais imaginé ses traits, mais j'avais tout faux. 

C'est probablement ce qui se passe aujourd'hui dans le monde entier, où des personnes qui ne se connaissaient pas bien auparavant se rencontrent à visage découvert pour la première fois. La surprise que j'ai éprouvée s'explique en partie par une caractéristique du cerveau appelée complétion amodale – c'est-à-dire lorsque nous complétons automatiquement des informations partielles – et par le fait que nous percevons approximativement les visages s'ils ne sont pas entiers.

Pendant la pandémie, nous avons été confrontés à un changement radical dans notre façon d'identifier et de voir les personnes qui nous entourent, explique Erez Freud, neuroscientifique cognitif à l'université York au Canada. Il qualifie l’année 2020 de « plus grande expérience de perception des visages jamais réalisée ». Il n'aurait pas été concevable, avant la pandémie, de faire en sorte qu'une si grande partie de la population humaine se promène avec le visage couvert.

L'être humain est particulièrement sensible aux visages, c'est pourquoi nous avons tendance à deviner leurs formes dans des objets inanimés, comme les prises de courant ou les taches au plafond, un phénomène appelé « paréidolie faciale ». Mais cette sensibilité répond à des paramètres, explique Freud. Le cerveau humain a tendance à traiter les visages selon des systèmes précis d'orientation et de combinaison : de manière verticale, avec des yeux, un nez et une bouche. C'est ce qu'on appelle le traitement holistique des visages, qui implique qu'un visage est reconnu dans son ensemble et non pour ses détails.

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Les images ci-dessous ne font pas immédiatement penser à des visages, seulement à des corbeilles de légumes. Mais quand on les retourne, on voit soudainement et irrévocablement de drôles de personnages végétaux. 

Giuseppe Arcimboldo, Tête réversible avec panier de fruits. XVIe siècle. Image via Wikimedia Commons.

Giuseppe Arcimboldo, Tête réversible avec panier de fruits. XVIe siècle. Image via Wikimedia Commons.

Les personnes atteintes de cécité faciale ou de prosopagnosie souffrent de perturbations du traitement holistique, ce qui montre l'importance de processus similaires. Ceci est également démontré par l'effet d'inversion du visage, qui se produit lorsqu'une personne – même sans prosopagnosie – a des difficultés à reconnaître un visage lorsque ses éléments sont inversés.

On peut illustrer ce phénomène par ce qu’on appelle l’« effet Thatcher ». Lorsque ces deux visages sont présentés à l'envers, il est plus difficile de déterminer si quelque chose ne va pas. Lorsqu'ils sont retournés dans le bon sens, nous reconnaissons facilement que les traits de Margaret Thatcher, à gauche, ont été déformés.

L’effet Thatcher. Image via Wikimedia Commons.

Lorsque nous traitons des visages couverts par des masques, nous le faisons de manière moins holistique, puisque nous ne voyons que la moitié du visage. Cela pourrait être le mécanisme à l'origine des problèmes que nous rencontrons pour reconnaître les gens lorsqu'ils portent des masques. En 2020, Freud et ses collègues ont découvert, en examinant près de 500 personnes, que leur capacité à percevoir des visages masqués était radicalement inférieure à leur capacité à les reconnaître sans masque. Dans 13 % des cas, la déficience était si importante qu'elle équivalait à une prosopagnosie.

Freud me présente l’exemple ci-dessous. Les deux premières images montrent seulement les yeux de ce qui semble être un même visage. Sur les deux dernières images, on voit qu’il s’agit en réalité de deux femmes aux visages très différents. Une fois que l'on voit les deux visages dans leur ensemble, il est impossible de penser qu'ils se ressemblent. 

Image : Maurer D, Grand RL, Mondloch CJ. The many faces of configural processing. Trends Cogn Sci. 2002 Jun 1;6(6):255-260. doi : 10.1016/s1364-6613(02)01903-4.

Image : Maurer D, Grand RL, Mondloch CJ. The many faces of configural processing. Trends Cogn Sci. 2002 Jun 1;6(6):255-260. doi: 10.1016/s1364-6613(02)01903-4.

Lorsque nous voyons un visage couvert, notre complétion amodale le complète. Normalement, des entrées sensorielles parviennent à nos organes des sens – des informations qui frappent la rétine et sont ensuite transformées par le cerveau en une représentation. Mais dans certains cas, l'entrée est manquante et la complétion amodale intervient pour combler les lacunes. 

Deux exemples de complétion amodale : une « sphère » avec des pointes et un monstre marin. Image via Wikimedia Commons/Peter Tse.

Dans ces deux exemples, « les seuls éléments visibles de l'image sont les triangles noirs positionnés selon un certain schéma, écrit Bence Nanay, spécialiste des sciences cognitives à l'université d'Anvers, dans Psychology Today. Mais ce que vous voyez est une sphère avec des pointes. La sphère n'est pas visible au sens strict, mais il est impossible de ne pas la voir. À droite, vous voyez un monstre marin, mais ses parties immergées ne sont pas visibles. Votre système perceptif complète les parties invisibles. »

La complétion amodale se produit pour tous les sens, pas seulement la vue. Si vous parlez à quelqu'un dans une rue animée et qu'une voiture klaxonne au milieu d'une phrase, votre cerveau comprend ce que l'autre personne disait, même si les signaux auditifs des mots n'atteignent pas tout à fait vos oreilles.

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Lorsqu'une personne porte un masque, la rétine ne reçoit pas d'informations visuelles sur son nez, sa bouche et son menton. La façon dont nous complétons la moitié inférieure d'un visage est largement basée sur des souvenirs, explique Nanay. S'il s'agit d'une personne que vous connaissez déjà, votre mémoire épisodique vous guidera pour compléter son apparence. Mais ce ne sera pas forcément exact.

« Si vous n'avez pas vu cette personne depuis longtemps, vous allez compléter son visage sur la base d'informations vieilles de plusieurs années, explique Nanay. Beaucoup de choses ont pu changer entre-temps. »

Bien sûr, s'il s'agit d'une personne que vous n'avez jamais vue sans masque, la mémoire n'est pas d'un grand secours. « Et c'est là que les choses deviennent intéressantes, dit Nanay. Dans ces cas-là, votre système visuel utilise des informations génériques sur ce à quoi ressemblent les nez et les bouches pour compléter ce visage. »

Apparemment, lorsqu'il s'agit de visages, nous avons tendance à les compléter par des traits séduisants. Une étude réalisée en 2020 a révélé que lorsqu'on demande aux gens d'évaluer l'attrait de visages photographiés en totalité ou en partie, ils trouvent les personnes photographiées de manière incomplète plus attrayantes. En effet, selon l'article, en cas de « manque d'informations », les gens sont plus susceptibles d'être influencés positivement par l'apparence des autres. La même chose a été démontrée par une autre étude réalisée en 2020, qui a révélé que les personnes considérées comme d'apparence moyenne étaient perçues comme plus séduisantes lorsqu'elles portaient un masque.

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Cet effet a pu être renforcé par la pandémie. Une étude réalisée avant le Covid-19 a révélé qu'au Japon, les femmes portant un masque étaient perçues comme moins attirantes que celles qui n'en portaient pas. Lorsque les mêmes chercheurs ont réétudié le sujet récemment, ils ont constaté que « la perception des visages masqués différait avant et après le début de l'épidémie de Covid-19 ». Plus précisément, ils ont constaté que les masques amélioraient désormais le niveau d'attractivité d'une personne. 

« Il est peu probable que vous imaginiez un gros bouton rouge sur un nez caché derrière un masque, pourtant beaucoup de gens en ont, écrit Nanay. L'information générique fournie par la complétion amodale est, en quelque sorte, une information idéalisée. » 

Quelles informations mon cerveau a-t-il utilisées pour compléter le visage de mon voisin ? N'ayant aucun souvenir sur lequel m'appuyer, j'ai créé des généralisations basées sur mes expériences précédentes avec les nez et les bouches. Mon petit ami n'a pas été aussi surpris que moi par l'apparence de notre voisin. Peut-être que ma complétion amodale était moins précise que la sienne.

Nous complétons constamment notre environnement de manière amodale, mais nous ne remarquons généralement pas tellement les erreurs que nous commettons. Par exemple, «  lorsque vous regardez une chaise sur laquelle se trouve un objet que vous ne voyez pas mais dont vous savez qu'il est là, explique Nanay. Ou quand vous regardez votre téléphone, vous complétez amodalement le dos de celui-ci. Mais ce ne sont pas des parties intéressantes. » Les visages, en revanche, sont chargés d'émotions et de stimuli. Il est donc évident qu'ils attirent l'attention et surprennent lorsqu'ils s'avèrent différents de ce que nous avions imaginé.

Freud et ses collègues ont réalisé une étude plus récente pour voir si, après un an de port obligatoire du masque, les gens étaient mieux à même de percevoir les visages. Ils ont constaté que les 300 personnes examinées ne s’étaient pas du tout améliorées, ce qui suggère que chez les adultes, l'expérience n'entraîne pas une augmentation de la capacité à percevoir correctement les visages partiels. « Cela souligne la rigidité du système visuel mature, même avec l’expérience et l’entraînement », dit Freud. 

Inutile de dire qu'il s'agit d'une leçon intéressante sur l'importance des visages, mais pas d'une raison pour cesser de porter un masque lorsque cela est nécessaire pour empêcher la propagation d'un virus. Mais cela nous rappelle que ce que nous voyons pas est plus complexe que nous le pensons.

« Devons-nous en déduire que nous passons notre temps à compléter de façon amodale et erronée notre environnement ? Oui, c'est en partie vrai, dit Nanay. Notre système visuel doit deviner beaucoup de choses, et une bonne partie d'entre elles seront fausses. Ce n'est qu'une démonstration concrète, sur un an et demi, de ce phénomène. »

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perception, pandémie, masque, COVID-19, traitement holistique, complétion amodale

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par VICE Staff; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek; propos rapportés par Liza Blackwell

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