Le conflit au Donbass vu sous le prisme du négatif

Dans son ouvrage intitulé "Territory", le photographe Rafael Yaghobzadeh observe le conflit ukrainien à la lumière de ses négatifs, oscillant ainsi entre science-fiction et diapositives d'antan.

11 mai 2021, 6:39am

Un soir, en triant sur son ordinateur ses innombrables photos prises aux quatre coins de l’Ukraine depuis 2014, Rafael Yaghobzadeh fait une mauvaise manip avec son clavier. Résultat, la photo passe en mode « négatif », révélant un camaïeu quasi-phosphorescent tirant du noir carbone au blanc nacré. Un peu par hasard, donc, le jeune photographe vient de trouver un moyen de raconter différemment le Donbass, cette région cabossée de l’est de l’Ukraine en prise avec la guerre depuis plus de sept ans. Et où il enchaîne les voyages depuis le début de sa carrière.

17:12 14-05-2014 - Svatove - Un hélicoptère d’attaque soviétique Mil - utilisé par l’armée ukrainienne.

« Cette vision en négatif, qui peut ressembler à un scanner ou à une radiographie, permet de prendre une certaine distance avec les images plus classiques de conflits », explique Rafael, habitué des terrains compliqués. Rapidement, il décide de réaliser un livre, baptisé Territory (disponible aux éditions Nuit noire), à l’aide de cette méthode singulière. Alors, dans sa sélection d’images à transformer en négatif, Rafael privilégie les scènes de vie quotidienne ou les paysages urbains et ruraux hérités de l’ère soviétique, oscillant ainsi entre science-fiction et images datées. Entre recherche esthétique et informative, Rafael dresse son portrait d’un Donbass sombre et presque irréel. 

14:32 29-01-2017 - Shchastya - Des impacts d’éclats d’obus sur la maison de la Culture. Shchastya en russe et en ukrainien veut dire joyeux.

« Je voulais sortir des images de tranchées, de véhicules militaires ou d’abris anti-bombes, qui sont largement utilisées pour représenter les conflits », explique celui qui a récemment été blessé, avec son collègue Allan Kaval, au Haut-Karabakh lorsqu’il couvrait la guerre opposant l’Arménie et l’Azerbaïdjan pour le journal Le Monde. « Je voulais faire ce pas de côté pour m’éloigner de l’imagerie commune des photos de conflits, » enchaîne-t-il. Même si des armes, des bâtiments maculés d’impacts de balles et quelques camions militaires viennent rappeler par touches qu’ici la guerre dure, et se glisse où elle peut et quand elle veut. 

11:58 18-01-2017 - Avdïïvka - Meltinvest est la plus grande usine de coke d’Europe. Elle produit par jour plus 5.500 tonnes à 8.500 tonnes de coke - charbon distillé.

« Le processus du négatif me permettait aussi de représenter ce territoire comme une “zone grise” » embraye Rafael. Au Donbass, cette « guerre oubliée » s’est intégrée à un quotidien régi par une ambiance de non-droit, renforcée par la remise en cause de la souveraineté de l’État. « Avec le négatif, on obtient une sorte de lentille radioscopique qui permet d’analyser précisément le quotidien singulier dans une zone grise. Ce qui a des conséquences à la fois sur ce territoire contrôlé par divers acteurs, mais aussi sur les paysages ou la population. » 

15:21 25-05-2014 - Donetsk - Des soldats volontaires pro-russes devant la résidence fortifiée de l’oligarque Rinat Akhmetov.

Comme l’écrit le journaliste Pierre Sautreuil, fin connaisseur de la région, dans sa préface de Territory, si « la photographie en couleur est le domaine de l’humanité et de la souffrance ; le noir et blanc [est] celui de l’Histoire et de la tragédie. » Une tragédie qui dure dans cette région dont Rafael garde une image funeste, la faute sans doute en partie à son industrie minière et au charbon qui couvre tout d’un voile lugubre. « On peut dire sans mal que là-bas, le quotidien est d’une certaine noirceur. La guerre s’est pérennisée sur ce territoire, et les habitants ne voient pas le bout du tunnel. C’est aussi cette lourdeur du conflit que je voulais faire ressortir. »

11:28 19-01-2017 - Avdïïvka - Un Ukrainien en peignoir au bord d’un lac gelé lors des célébrations de l’Épiphanie orthodoxe.

Conflit singulier, où les tranchées sont encore utilisées comme au siècle dernier, alors que les belligérants ont aussi recours à des appareils militaires plutôt sophistiqués, explique Rafael. Une guerre entre deux époques, comme les clichés qui défilent dans l’ouvrage de Rafael, où le négatif tire autant vers la diapo de nos grands parents que le spectacle offert par une lunette de vision nocturne ou thermique. Le conflit qui tiraille le Donbas est alors comme plongé dans une faille spatio-temporelle, dont il semble impossible d’émerger. 

Territory de Rafael Yaghobzadeh est disponible aux éditions Nuit Noire.

VICE France est aussi sur Twitter, Instagram, Facebook et sur Flipboard.
VICE Belgique est sur Instagram et Facebook.

Tagged:

ukraine, guerre, soldats, dombass

Dans
le même genre
La vie après l’armée
Dans l’Afghanistan des Talibans
À bord de la « péniche à MDMA » où les soldats venaient oublier leur trauma
Dans la chambre des gameuses françaises
Dans la chambre des gameuses françaises
« On part dans le roman d’espionnage ! » : au procès du hacker russe Alexander Vinnik
Quand les Airbnb servent de lieux de passe aux travailleurs du sexe
La vraie histoire de Cindy Cendrillon 2002, la pire comédie musicale française