Des scientifiques découvrent des milliers d’anciennes tombes qui forment une galaxie

Des chercheurs ont appliqué pour la première fois un outil cosmologique à l’archéologie, révélant « des centres de gravité invisibles » au cœur d’un vaste paysage funéraire.

Jul 20 2021, 7:42am

Dans le vaste et spectaculaire décor de l’Est du Soudan, des tombes disposées là de génération en génération ont créé d’immenses motifs ressemblant à des galaxies, comme l’explique une étude récente combinant fouilles, outils cosmologiques et technologies de télédétection.

La région vallonnée du Kassala, se trouve au Soudan tout près de la frontière orientale du pays avec l’Erythrée. Cette région est habitée par le peuple Beja, des semi-nomades, depuis au moins deux millénaires. Mais l’histoire des humains dans cet endroit remonte bien plus loin et nous entraîne même jusqu’à la préhistoire. Cela étant dit, revenons à notre époque. Aujourd’hui, le décor aride du Kassala est constellé de monuments funéraires proéminents, parmi lesquels des tombes islamiques appelées qubbas, dont les origines obscures s’étalent sur plusieurs périodes et relèvent de différentes cultures.

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Des archéologues soudanais ont mené des fouilles dans la région du Kassala pendant de nombreuses années, en collaboration avec des archéologues étrangers, mais ce coin du pays regorge encore de mystères à découvrir car il a éte´très peu exploré, notamment parce qu’il se trouve loin de tout et du fait du manque d’infrastructures.

Aujourd’hui, des chercheurs dirigés par Stefano Costanzo, doctorant en archéologie à l’Université de Naples « L’Orientale », travaillent dans la région en utilisant l’imagerie satellite. Avec cette technique, ils ont pu découvrir plus de 10 000 monuments funéraires sur une vaste zone de plus de 4000 km2. Ces découvertes révèlent que « les spécialistes ont considérablement sous-estimé la quantité de qubbas présents dans la région », selon une étude publiée le 7 juillet dans la revue PLOS ONE, en libre accès.

L’étude ajoute que Costanzo et ses collègues ont utilisé des outils qu’ils sont allés chercher dans le domaine de la cosmologie pour découvrir que ces tombes ont été agencées dans le paysage en grappes semblables à des galaxies. On trouve des monuments « parents » qui fonctionnent comme « des centres de gravité invisibles » autour desquels d’autres tombes se sont accumulées.

L’équipe, dont fait partie le co-auteur de l’étude Habab Idriss Ahmed, originaire du Kassala et archéologue à la Société Nationale Soudanaise pour les Antiquités et les Musées, a obtenu ces résultats stupéfiants en appliquant pour la première fois, à une étude archéologique, un outil de statistiques spatiales développé pour la cosmologie.

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« Ce type d’étude peut nous apporter, à nous archéologues, énormément d’informations supplémentaires, » expliquait Ahmed, qui a dirigé les équipes de fouilles en collaboration avec Costanzo. « Cela nous offre beaucoup d’informations à propos de l’immense zone sur laquelle s’étendent ces monuments funéraires. »

« C’était une véritable découverte, » ajoutait Costanzo. « Parfois vous dites : ‘Oh, nous avons découvert ceci ou cela,’ mais vous vous attendiez à ce que vous alliez découvrir. Là, c’est une véritable découverte car je pensais trouver, disons, un millier de monuments, et j’ai fini par en découvrir 10 000. »

« Je trouve que c’est tout simplement incroyable. Je ne m’attendais pas du tout à ça, » ajoutait-il.

Les fascinants résultats de l’étude sont le fruit de l’approche interdisciplinaire des chercheurs, qui ont été soutenus sur le terrain par de nombreux archéologues soudanais ainsi que par des habitants de la région.

Costanzo a d’abord analysé la zone sélectionnée, une région peu peuplée qui relie la rive orientale de la rivière Gash aux contreforts des hauts plateaux de l’Ouest de l’Erythrée, en utilisant des images satellites en libre accès. Il a localisé tous les monuments funéraires reconnaissables qui étaient visibles dans le paysage, et s’est rendu compte du nombre étonnamment grand de qubbas.

Les chercheurs ont été frappés par la richesse des monuments présents dans la région, mais aussi par leur curieuse disposition dans le paysage, qui se distingue des résultats obtenus lors d’analyses topologiques classiques. Filippo Brandolini, titulaire d’une bourse du programme Marie Sklodowska-Curie de l’Université de Newcastle et co-auteur de l’étude, a eu l’idée d’utiliser un outil statistique mis au point pour la cosmologie, le Neyman-Scott Cluster Process, afin de faire la lumière sur ces surprenants modèles spatiaux.

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« Nous avons commencé à croire qu’il y avait des raisons invisibles ou indétectables qui pourraient expliquer la répartition », expliquait Costanzo. « Filippo [Brandolini] a mené des recherches très approfondies sur ce sujet et il a découvert le Neyman-Scott Cluster Process. »

L’analyse des modèles de distribution à l’aide de cet outil cosmologique a révélé, comme l’indique l’étude, une « cosmogonie de sépultures » composée « d’amas de points enfants tournant autour des monuments parents. » Ces sites parents, que l’on pourrait comparer à des centres de galaxies, coïncident avec des lieux où les conditions d’inhumation sont favorables et où l’on trouve facilement des matériaux de construction. L’équipe suppose que les sites centraux pourraient renfermer des tombes plus anciennes et d’une importance culturelle particulière, à partir desquelles rayonnent les tombes plus récentes, comme les étoiles dans un disque galactique.

Costanzo et Ahmed ont tous les deux souligné l’importance de la population locale, du Kassala, dans le déroulement de cette étude. Leurs traditions orales et leur connaissance de la culture locale ont alimenté le travail de terrain. Les chercheurs espèrent que cette nouvelle étude permettra d’amener l’attention et la protection qu’ils méritent à ces incroyables monuments, qui sont menacés par les chasseurs de trésors attirés par la ruée vers l’or qui sévit dans la région.

« L’archéologie est comme un engagement envers la communauté, » ajoutait Ahmed. « Il est primordial de faire en sorte que la communauté locale soit partie prenante de l’étude, que les gens s’impliquent en faveur de ce qui est une part importante de leur patrimoine et, dans le même temps, qu’ils soient acteur de sa protection. »

Et Costanzo de conclure : « Je pense que l’Est du Soudan, dans son ensemble, mérite d’être reconnu plus officiellement. Peut-être serait-il judicieux de ne pas se contenter de préserver et de protéger les sites contre l’extraction d’or en y postant des gardes. Peut-être faudrait-il aussi faire de cet endroit un site officiel du patrimoine. Ce serait un résultat très significatif pour ce type de recherche. »

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