Le jour où j’ai collé ma part de pizza sur le masque d’un flic

Maxime, un Nantais de 43 ans, a été victime d'un contrôle abusif, en février 2021. Sa réaction lui a valu une garde à vue et un passage au tribunal. Il nous a raconté cette histoire.

Ça s’est passé un samedi, au marché de Talensac où j’ai mes habitudes. En revenant d’une brocante vers 12h30, je m’arrête acheter une part de pizza à un stand situé près de l’entrée nord. Il y avait à l’époque un sens de circulation à respecter à cause de la crise sanitaire. J’ai le malheur de repartir par l’entrée et ça déplait au vigile qui insiste pour que je revienne sur mes pas. Je lui fais part de mon incompréhension puis face à son excès de zèle, j’évoque un comportement fasciste. Là, un policier municipal sort d'un recoin. La trentaine, chauve, trapu. Il annonce qu'il a tout suivi et que je suis en état d'arrestation. Je réponds un peu stupéfait que je ne vois pas pourquoi et je marche en direction de mon vélo. Alors que je commence à partir, les deux hommes me rattrapent et me coincent contre un mur, mon vélo entre eux et moi. Je leur demande de garder leur distance. Le policier me reproche d’avoir enlever mon masque, je lui explique que c’est compliqué de le garder pour manger.

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Après deux coups d’œil de chaque côté, il me met une manchette sur le bras droit. Ma part de quatre saisons tombe. Choqué, je commence à gueuler. Puis je ramasse ce qu’il reste de mon repas, plein de graviers, et je le colle sur le masque du policier. Il me fait illico une prise de judo pendant que le vigile balance mon vélo. Je suis plaqué au sol, un bras menotté jusqu'au sang. Sans me débattre, je pèse de tout mon poids, ce qui les oblige à me porter jusqu'à la voiture de patrouille. En voyant que je saigne, la collègue du policier qui a fait tomber ma pizza l'engueule. Quand il enlève son masque pour se nettoyer, je le reconnais.

Trois jours plus tôt, place Sainte-Croix, j’étais intervenu en plein contrôle d’un client du bureau de tabac qui avait retiré son masque pour fumer. Parmi la dizaine de policiers qui entouraient cet homme, il y avait ce fonctionnaire reconnaissable à son eczéma. On avait eu un échange très bref, moi leur demandant s’ils n’avaient pas honte d’harceler les gens et lui me demandant de circuler. 

« L’OPJ m’interroge sur les violences que je conteste. Il me tend alors une photo du policier avec une grosse marque rouge sur le front »

Retour à Talensac. Alors que je vais être embarqué, un homme me saisit et me hurle au visage « Alors t'as pas honte, t'as pas honte hein ! » Je comprends à ce moment que je suis victime de représailles. Cet homme, que je croyais être un passant, est en fait un policier en civil. Je découvrirai plus tard qu'il s'agit de Grégoire Chassaing, le commissaire mis en examen pour homicide involontaire dans l'affaire sur la mort de Steve. En chemin vers le commissariat, je m’adresse à la policière passagère en lui rappelant que leur rôle est de protéger les gens et pas de les terroriser. « On n'est pas tous des terroristes » réplique-t-elle. 

Je me retrouve placé en garde à vue pour violences sur personne dépositaire de l'autorité publique, rébellion et outrages. J'appelle une amie avocate qui se déplace et m'informe que tout ce que je vais dire sera retranscrit. L’OPJ m’interroge sur les violences que je conteste. Il me tend alors une photo du policier avec une grosse marque rouge sur le front. Je réponds que c'est sa parole contre la mienne et que les policiers ont la possibilité de se concerter. Il me questionne ensuite sur l’épisode de Sainte-Croix, mon silence l’énerve, il semble agacé de traiter une affaire pareille. 

Invité à signer le procès verbal, je relis et je ne peux pas m'empêcher de corriger les nombreuses fautes. L'OPJ le prend mal mais réimprime le document. Je signe et je repars en cellule, le temps qu'il obtienne des informations sur ce qu'il s'est passé trois jours plus tôt. Une fois ces infos obtenues, il revient me chercher en me disant qu'on aurait gagné du temps si je m'étais expliqué et que je vais devoir raconter tout ça à un juge. Je suis finalement relâché au bout de quatre heures supplémentaires avec une convocation au palais de justice de Nantes. 

« Cette histoire m’a fait prendre en compte la dangerosité potentielle de certains policiers municipaux »

J'ai comparu le 22 février 2022 en audience dite à juge unique. J'avais forcément une appréhension donc je suis allé suivre une audience la veille de mon procès. Ça m’a permis d’enlever de la pression. Même chose le lendemain en voyant défiler les autres prévenus avant mon tour. J'en ai profité pour dessiner et mon avocat s'en est servi dans sa plaidoirie pour montrer que j'étais davantage un artiste qu'un dangereux délinquant. Je dois dire que j'ai été très agréablement surpris par la présidente. C'était une personne très à l'écoute et respectueuse, je l'ai pris comme une marque d'apaisement. Malgré le nombre de dossiers à traiter cet après-midi-là, elle a parfaitement su synthétiser ce que j'avais raconté. Découvrir des magistrats avec une telle intégrité m'a donné espoir dans la justice. 

Je ne peux pas en dire autant du procureur qui a déclaré que j'avais sauvagement agressé le policier, que je lui avais foncé dedans en vélo. J'ai depuis assisté à d'autres procès où des fonctionnaires de police sont parties civiles et j'ai l'impression qu'il y a une mauvaise foi assumée du côté du procureur. Il a requis contre moi trois mois de prison avec sursis alors que je n'avais aucuns antécédents. Il a surtout demandé à ce que je sois condamné pour les violences. Dans son audition, le vigile avait raconté que je lui avais mis une énorme claque. Mon avocat, qui plaidait la relaxe, a justement fait remarquer son absence au procès et le fait qu'il n'avait pas fait constater médicalement ses soi-disant blessures. La présidente m’a relaxé sur les violences mais a retenu ma culpabilité pour la rébellion et les outrages. J'ai été condamné à 500 euros d'amende avec sursis, ce qui signifie que je ne paierai pas cette somme si dans les cinq prochaines années la justice n'entend pas parler de moi. Mon avocat avait aussi demandé à ce que la condamnation n'apparaisse pas à mon casier mais la présidente a refusé car elle manquait de pièces justificatives. 

Cette histoire m’a fait prendre en compte la dangerosité potentielle de certains policiers municipaux. Je pensais qu'on pouvait toujours discuter mais là j'ai compris qu'eux aussi pouvaient être dangereux, par excès de pouvoir. 

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