Photos et récits du monde secret des strip clubs

« Wanting You to Want Me » capture la beauté compliquée du job de strip-teaseuse au Royaume-Uni.

06 May 2022, 7:47am

Dans la pop culture, les clubs de strip-tease jouissent d’un statut presque mythique. Ils ont servi de décor à de nombreuses productions, des Sopranos à Showgirls en passant par Queens et Zola ; c’est l’endroit où tournent en boucle les chansons du Top 40 et où l’on peut faire fortune, si l’on est assez avisé pour rester maître du jeu.

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Mais les personnes dont on entend le moins parler restent les strip-teaseuses en elles-mêmes — ce qu’elles pensent de leur secteur, de leurs clients ou encore les raisons pour lesquelles elles ont commencé à travailler comme danseuses.

Wanting You to Want Me a pour but de combler ce silence. Les auteures Bronwen Parker-Rhodes et Emily Dinsdale se sont rencontrées alors qu’elles travaillaient toutes deux dans un club de strip-tease au Royaume-Uni. Elles ont immédiatement senti une connexion et ont été attirées par l’idée de capturer la « beauté compliquée de ce monde », pour citer Parker-Rhodes.

Les récits anonymes des strip-teaseuses de Londres, recueillis par le duo, sont accompagnés des photographies de Parker-Rhodes. Ces images transportent le lecteur au cœur des clubs et dans les vestiaires feutrés où les danseuses bavardent, se préparent et se retrouvent. « Nous voulions que le lecteur ait l’impression de faire partie de leur bande », explique Dinsdale.

« Notre envie était d’illustrer le fait qu’en tant que strip-teaseuse, il n’existe pas d’expérience unique », ajoute Parker-Rhodes. « C’est beaucoup plus compliqué et nuancé que ça ». Vous trouverez ci-dessous un extrait édité du livre, publié actuellement chez Hardie Grant. Les noms des clubs mentionnés ont été expurgés, conformément au livre.

Poppy : « Je ne connaissais rien au strip-tease »

Mon premier spectacle sur scène était… Je ne savais pas du tout ce qu’était le strip-tease en fait. Je portais un chapeau melon. J’aurais pu tout aussi bien avoir une canne. C’était horrible ! Je faisais des high kicks avec mon chapeau sur la tête. Quand j’étais plus jeune, ma mère m’a toujours emmenée à des cours de danse, donc mes techniques se limitaient au jazz, aux claquettes et à la comédie musicale. Sur scène, j’ai vraiment donné dans la théâtralité. Et je pense que beaucoup de gens ont dû se moquer de moi. Je me trouvais géniale, tu sais, un peu comme quand on a 18 ans. Mais quand je repense à mon premier spectacle sur scène — à tous mes spectacles sur scène au cours des deux premières années, en fait — je me dis que ça devait vraiment être terrible à voir. Mais d’un autre côté, vraiment drôle, style comédie loufoque. Je me souviens de la chanson qui passait lors de mon audition, parce que c’était toujours la même pour tout le monde. No diggity, I like the way you work it, talala. Donc je m’étais carrément retrouvée à faire le truc du chapeau et les high kicks sur « No Diggity ».

JADE. PHOTOGRAPHY © BRONWEN PARKER-RHODES

Y’avait ce gars à [nom retiré]. J’avais 18 ans à l’époque, donc qu’importe la somme, l’argent était le plus important pour moi. Il m’a dit qu’il était un vampire. Il portait plein de bagues et de médaillons, il ressemblait plutôt à un tueur de vampires. Il a bu sa bouteille de bière, me l’a donnée et m’a dit : « Remplis-la de pisse, je vais tout boire puis te filer 50 £ ». Je suis allée directement à la salle de bain pour la remplir, puis je l’ai regardé me fixer dans les yeux et la descendre d’un coup. Ensuite il m’a donné les 50 £ et j’ai dit : « Cool ». Ce sont les 50 £ les plus faciles que je ne me suis jamais faits.

S’il m’avait confié être un vampire, c’est parce qu’il aimait le sang menstruel. Il m’a demandé si j’avais mes règles et s’il pouvait avoir mon tampon, mais je ne les avais pas. J’adore les gens chelou comme ça.

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Un de mes clients préférés avait l’habitude de venir le mercredi, en pleine journée. Tu te souviens de Monsieur Magoo ? Fred, le très vieux type ? Il avait de grosses lunettes et c’était un vrai crado. Il était vraiment très vieux, il devait avoir un truc comme 90 piges. Il venait chaque mercredi et dépensait l’argent de sa pension. Il ne m’en a jamais donné beaucoup, mais je me souviendrai toujours de lui à cause de sa constance. Tous les putains de mercredis. Et tout ce qu’il voulait, c’était, en gros, tu vois cette petite salle ? La cabine privée ? Il s’asseyait au bout et je restais allongée par terre, les jambes écartées pour faire mes exercices de Kegel et faire bouger ma chatte. Ça durait le temps de trois chansons, j’en tirais 60 £ et à la fin il m’offrait toujours une petite menthe. Il me disait : « Tu veux un Mentos ? » Je me souviendrai toujours de lui, un sacré personnage, même s’il ne m’a jamais fait gagner beaucoup de thunes.

CHIQUI. PHOTOGRAPHY © BRONWEN PARKER-RHODES

Chiqui : « Sur scène devant une foule heureuse, c’est là où je me sens le mieux »

Le premier endroit où j’ai dansé était [nom retiré], à Shoreditch. Je préférais les pubs de Londres aux grands clubs. Ce n’était pas l’endroit le plus glamour du monde, loin de là, mais ce genre d’environnement louche me convenait mieux qu’un grand club avec une moquette léopard et une centaine de filles par shift. Alors oui, j’ai commencé là-bas et je gagnais correctement ma vie, à l’époque. C’était en 2003. N’oublions pas que je venais d’Amérique du Sud, donc le peu d’argent que je gagnais représentait beaucoup à mes yeux.

Avant ça, je bossais dans l’hôtellerie, des bars, ce genre de trucs. Alors quand j’ai commencé à me faire un peu de fric, ce n’était peut-être rien comparé aux sommes que touchaient les filles des grands clubs, mais pour moi, c’était vraiment énorme. Et même si l’endroit était horrible, c’était le seul où il y avait vraiment une grande variété de danseuses. Il y avait des grosses, des femmes noires, des jeunes filles asiatiques, il y avait même cette danseuse bangladaise. Quand je regarde en arrière, je le fais avec beaucoup d’amour et de compassion. C’était vraiment cool d’avoir une telle diversité au niveau des filles. C’est l’un des clubs de strip-tease les plus diversifiés où j’ai bossé, en fait. Il y avait aussi cette danseuse qui avait peut-être 70 ans, Mona. Elle était géniale. Je n’ai jamais rien vu de semblable depuis. Par après, le milieu est devenu assez blanc, avec beaucoup de filles au look de poupée.

Quand je bossais à plein temps, la dernière chose dont j’avais envie était d’avoir une relation avec quelqu’un. J’étais épuisée d’avance. « D’où viens-tu ? Quel âge as-tu ? Depuis combien de temps es-tu ici ? ». J’avais déjà ce genre de conversation 10 fois par nuit au club, alors pendant mon temps libre j’étais juste émotionnellement épuisée. Puis on est tellement dans la performance qu’on ne sait plus quand on joue un rôle ou non. On flirte, on drague et on se comporte en salope insolente pendant six à neuf heures par nuit. Comme ça fait plus d’un an que je n’ai pas pu danser à cause de la pandémie, j’ai enfin pu récupérer un peu d’énergie. Du coup je suis sortie avec un gars pendant sept mois. Mais le truc, c’est que je vois maintenant si clair dans le jeu des hommes que je suis beaucoup moins patiente avec eux. J’ai même du mal à dormir dans le même lit qu’un mec, tu vois. Je baise et ensuite il faut que je rentre chez moi.

PHOTOGRAPHY © BRONWEN PARKER-RHODES

C’est peut-être aussi une question d’âge. J’ai presque 40 ans maintenant, alors je suppose que les limites sont un peu plus strictes, mais oui, ça aide à distinguer les mecs bien des pourris. Je ne mens pas sur ce que je fais dans la vie et d’après moi, la façon dont les hommes traitent un groupe de femmes marginalisées en dit long sur eux. Je le dis toujours à peu près au premier rencard. Je dis : « Voilà ce que je fais comme taf et ça n’est pas prêt de changer, parce que c’est une grande partie de ma vie. »

Je fais plus jeune que mon âge, mais j’ai toujours été honnête à ce sujet. Parfois certains ont un peu les boules parce qu’ils veulent des filles très jeunes, ce que j’ai toujours trouvé assez creepy. Mais j’ai aussi constaté, par exemple, que s’il y a un père et un fils, le père ira avec une strip-teaseuse plus jeune et le fils ira avec moi. Je pense qu’à un moment donné, je suis devenue une source d’expérience pour les jeunes types. Ils se sentent vraiment attirés par ça. J’ai donc occasionnellement des jeunes de 20 ans qui me considèrent un peu comme une déesse du savoir. Mais parfois certains gars plus âgés, tu sais, ceux qui sont relativement décents, se sentent plus à l’aise de danser avec moi qu’avec une fille de 21 ans.

PHOTOGRAPHY © BRONWEN PARKER-RHODES

Je veux voir plus de femmes âgées sur scène. Je veux commencer à organiser des ateliers avec des femmes de 40, 50 ou 60 ans. Parce que je me sens plus sexy que jamais, tu sais, avec toute cette sagesse et ces connaissances que j’ai accumulées. Et je pense que c’est vraiment cool de commencer à briser les frontières sur qui a le droit d’être sexy sur scène. Je pense genre, fuck it. Je vais être sexy sur scène pour toujours. Et chaque fois que je vois une autre femme les seins à l’air sur scène, je pense Fucking good for you. Let’s do this.  

Quel est le sentiment quand on est sur scène ? Pour être honnête, je pense que c’est mon endroit préféré. Comparés à tout le reste, les moments où je suis sur scène devant un bon public sont ceux que je préfère. Plus que le sexe, la bouffe, les voyages. Et Dieu sait comme j’adore découvrir de nouveaux pays, mais même pas ça, non. Je veux juste être sur cette putain de scène. Et que les gens en profitent à fond. Il n’y a rien de tel. C’est ce qui me procure le plus de joie au monde. Plus que tout, même les spaghettis bolognaise, que j’adore. Être sur scène, avec un public qui s’amuse, c’est ça, mon kif.

Wanting You to Want Me par Bronwen Parker-Rhodes et Emily Dinsdale

Photography © Bronwen Parker-Rhodes

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STRIP CLUB, Londres, sexe

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