Désolé, vos streameuses préférées ne sont pas vos amies

Cette impression d'être pote avec des influenceurs est ce qu'on appelle une « relation parasociale » et ça peut parfois devenir un vrai problème.

L’histoire commençait pourtant bien, lorsque Sami, une jeune streameuse néerlandaise, reçoit pour la première fois un message de l’un de ses admirateurs. Dans un petit texte rempli de bienveillance, un jeune homme qu’elle ne connaît pas lui exprime son soutien face aux vagues de harcèlement dont elle fait régulièrement l’objet. « Je pense que tu es très talentueuse, ne laisse pas la haine t’atteindre » lui écrit un certain Nick sur Twitter. Un message touchant auquel la jeune créatrice répond d’un chaleureux remerciement. Sauf que là, tout s’emballe. 

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Fort de ce premier échange, le garçon poursuit et lui envoie régulièrement de nouvelles questions et propositions. Le genre de messages qu’on réserve généralement pour ses plus proches amis. Finalement, lorsque la jeune femme décide de ne plus répondre à ses avances, ce dernier décide tout simplement de la menacer. « Tu veux la jouer comme ça ? Tu vas le regretter. Je sais à quoi tu ressembles grâce à tes streams, je vais te retrouver. » 

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Ce comportement violent n’a rien d’exceptionnel et pour de nombreuses célébrités du web, il fait partie du quotidien. « Lorsqu’on devient célèbre en ligne, certaines personnes ont une fausse impression de proximité avec nous, comme si on était des amis, raconte Laure Valée, une des plus grandes figures de l’esport en France. La majorité des membres de notre communauté arrive à respecter les limites de cette relation mais d’autres peuvent vite devenir violents si on ne répond pas à leurs attentes. Ils vivent ça comme une trahison, comme si on leur devait quelque chose. Certains se sont même mis à me menacer ou me harceler dans la rue. » 

Ces situations sont extrêmes bien sûr, mais elles mettent en lumière un phénomène bien plus large. Cette impression de fausse proximité que chacun d’entre nous peut avoir vis-à-vis d’une célébrité est ce que les spécialistes des sciences de la communication appellent une « relation parasociale ». Une relation fantasmée qui nous donne cette étrange sensation de connaître un acteur lorsqu’on le croise dans la rue - quand bien même vous ne l’auriez jamais rencontré auparavant.

Ce phénomène, généralement associé à l’essor des médias de masse dans les années 1950 est définie pour la première fois par deux chercheurs américains Donald Horton et R. Richard Wohl. Dans leur article intitulé « La communication de masse et l’interaction parasociale : observations sur l’intimité à distance » publié en 1956, ils décrivent justement la proximité qu’entretiennent les téléspectateurs avec certaines figures médiatisées - notamment celles qu’ils retrouvent régulièrement devant leur écran comme des présentateurs ou des acteurs. À la télévision, de nombreuses émissions proposaient aux spectateurs des programmes qui se voulaient intimes, dans un cadre chaleureux et rassurant. Des formats qui donnaient souvent au spectateur d’assister à une conversation informelle entre amis. 

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Cette illusion de proximité par écran interposé est ce que les deux chercheurs appellent une « interaction parasociale ». Plus ces interactions deviennent fréquentes, plus elles peuvent donner naissance à de véritables « relations parasociales ». Certains chercheurs parlent même de « rupture parasociale » lorsque cette relation prend fin. Dans une étude parue en 2006, des scientifiques ont ainsi analysé la réaction d’un groupe de fans de la série Friends à l’annonce de l’arrêt de sa diffusion. Selon eux, le sentiment de perte ressenti par ces personnes était relativement le même que celui ressenti par des personnes ayant vécu une séparation dans la vie réelle. 

« Il ne faut pas se leurrer, il y a un certain nombre d’influenceurs ou créateurs de contenus qui encouragent ce genre de relations » - Léo Grasset, créateur de la chaîne YouTube Dirty Biology

Depuis quelques années, l’explosion des réseaux sociaux comme YouTube, Twitch, Twitter ou Instagram a largement amplifié ce phénomène. Certains métiers comme influenceur ou streameur reposent d’ailleurs principalement sur la construction de telles relations pour gagner leur vie. Sur ces différents réseaux, il est en effet beaucoup plus aisé de monnayer ces interactions entre fans et célébrités. 

Sur Twitch, il est possible de faire des dons adressés directement à la personne médiatisée. En échange, les créateurs pourront offrir un contenu personnalité à leurs spectateurs en lisant son message ou en citant son nom pour le remercier - une façon de le faire sortir de l’anonymat. Les fans les plus assidus pourront alors participer à des tirages au sort, débloquer des contenus bonus ou avoir la chance de rencontrer cette célébrité lors d’un événement exceptionnel. Une façon de récompenser leur loyauté mais aussi d’entretenir cette relation parasociale, si importante pour le créateur. 

Aujourd’hui, la vitalité de ces liens parasociaux est devenue d’une importance cruciale pour l’économie de nombreux métiers du web. En témoigne d’ailleurs la façon dont les études marketing se sont emparées de la notion pour proposer des guides d’engagement sur les réseaux sociaux. « Il ne faut pas se leurrer, il y a un certain nombre d’influenceurs ou créateurs de contenus qui encouragent ce genre de relations, estime Léo Grasset, vidéaste et créateur de la chaîne YouTube Dirty Biology. Notamment parce que ça peut rapporter énormément d’argent. Il y a beaucoup d’entreprises et de marques qui paient très cher pour utiliser la confiance qui s’est installée entre un créateur et ses fans pour faire passer des idées dans tous les sens. C’est extrêmement dangereux. »

Alors que les interactions entre les célébrités et leur public sont longtemps restées relativement distantes, le développement de ces nouveaux médias a renforcé l’accessibilité de ces nouvelles stars du web. Par le biais de commentaires postés sous une vidéo ou dans le chat d’un créateur de contenus, de messages envoyés sur le compte personnel d’une célébrité, l’interaction qui était restée  alors purement du domaine de l’imaginaire.  

Dans une interview accordée à France Culture sur le sujet, le chercheur et spécialiste Pierre de Bérail expliquait ceci : « Aujourd’hui, de plus en plus de personnes vont générer des relations parasociales, puisqu'il est plus simple de se médiatiser sur les réseaux sociaux. Il va donc être intéressant de se poser la question des enjeux psychologiques que peut engendrer le fait de se savoir suivi par des milliers voire millions de personnes qui vous connaissent, mais qu'il est impossible de connaître individuellement. » 

« Il y a une petite minorité de personnes à qui je n’arrive pas du tout à faire prendre conscience que tout ça est fantasmé et qu’ils ont une image préconçue de qui je suis » – Laure Valée

« Contrairement à un acteur ou un chanteur, on apparaît comme accessible, poursuit Léo Grasset. On est plus proche des gens. Mais même si je voulais discuter avec tous les spectateurs de ma chaîne, ce serait impossible, il y a beaucoup trop de monde. Ce n’est même pas sûr que tout le monde en ait envie d’ailleurs. » Bien sûr, le fait de développer instinctivement une relation parasociale vis-à-vis d’une célébrité ne signifie pas pour autant que tout le monde souhaite briser son aspect unilatéral. Certains fans estiment d’ailleurs être très heureux en restant dans l’ombre et d’apprécier leurs créateurs préférés sans essayer de devenir leur ami. 

« La majorité des personnes qui me suivent sur les réseaux comprennent la limite de ces relations, poursuit Laure Valée. Mais il y a une petite minorité de personnes à qui je n’arrive pas du tout à faire prendre conscience que tout ça est fantasmé et qu’ils ont une image préconçue de qui je suis. Ils ne veulent pas se rapprocher de moi mais de l’image que je renvoie sur les réseaux. » Cette image fantasmée peut parfois même se retourner contre les créateurs. 

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Plusieurs études ont constaté qu’on avait tendance à attribuer aux personnes connues un rôle hiérarchique et moral plus fort que chez les autres personnes. D’une certaine façon on se dit qu’une personne célèbre doit forcément être cool, sympa ou intelligente. Quand bien même tout ceci ne serait qu’une illusion. Alors forcément avec de grandes attentes morales envers nos personnalités préférées… viennent aussi de grandes déceptions. Des messages d’amour qui peuvent se transformer en haine si les réponses tardent à arriver ou ne sont pas à la hauteur de notre imagination. 

« On dirait qu’à un moment donné certaines personnes se rendent compte qu’en fait on est juste aussi nuls que tous les êtres humains et les gens sont déçus de ça, s’attriste Léo Grasset. Sauf que oui, moi je fais juste du contenu sur Internet, ça ne fait pas de moi quelqu’un de mieux ou moralement au-dessus des autres. Même si j’ai bien conscience que d’une certaine façon ça fait de moi un modèle. »

Pour le chercheur Pierre de Bérail, il faut tout de même prendre en compte une certaine notion d’intensité dans ces relations. Même si certaines formes de relations parasociales peuvent être pathologiques, le phénomène, en soi, ne l’est pas. «Les chercheurs qui s'intéressent aux formes extrêmes de relations parasociales qui, elles, peuvent être dommageables pour l’individu, parlent plutôt de "celebrity worshiping". Dans ces études, il est montré que cela peut avoir des impacts négatifs sur l’humeur, les relations sociales ou le fonctionnement de l’individu. »

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Sur le forum de discussion Reddit consacré à la question du « dépassement des relations parasociales » certains internautes expriment qu’il est parfois facile d’idéaliser ces relations et de s’y réfugier lors de moments difficiles. « C’était une relation idéale (…) Je rêvassais pendant près de 5 heures par jour… Cela perturbait ma vie sociale et mes besoins fondamentaux, je négligeais mon sommeil et mon alimentation pour continuer cette fiction imaginaire », confiait l’un d’eux, fan d’un musicien.  

Que ce soit du côté des célébrités ou de leurs fans, le développement à l’extrême de ces relations parasociales peut avoir des effets extrêmement nocifs. A tel point que certaines personnalités médiatisées ont finalement commencé à s’exprimer sur le sujet et expliquer quels sont les dérives toxiques de ces relations parasociales. « Lorsqu’on se lance sur Internet, on est trop naïfs, on fait confiance à tout le monde, se souvient Léo Grasset. Personnellement j’essaie de limiter au maximum le fait de parler de ma vie privée ou d’entretenir ces relations qui certes me sont utiles dans mon travail mais ne sont pas toujours très saines. Au fond, je pense qu’on a une responsabilité morale vis-à-vis de nos communautés. »

Malgré quelques prises de parole, il faut tout de même se rendre à l’évidence : le débat reste encore timide. « Je comprends que beaucoup de femmes, notamment, essaient de se protéger et décident de ne pas s’exprimer sur le sujet, admet Laure Valée. Comme si le fait d’en parler donnerait trop d’importance au phénomène ou apporterait quelque chose de négatif. J’ai longtemps fait pareil. Aujourd’hui, j’ai pris conscience que c’était important de prendre la parole sur ce sujet pour ne pas le banaliser. On est nombreuses à subir ce genre de violence et de harcèlement qui peuvent même aller très loin dans la vraie vie. Il faut apprendre à s’en protéger. » 

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