Comment j’ai cramé 250 000 euros dans les jeux d’argent

Un jeune Français raconte comment son addiction aux jeux, au casino, et aux paris sportifs lui a coûté ses relations avec sa famille, ses amis, ainsi qu’un paquet de thunes.

26 juillet 2021, 7:59am

Je n’ai jamais trop aimé l’école. Disons que mon comportement ne correspondait pas trop à ce que l’Éducation nationale attendait. Je me suis alors mis rapidement à travailler. À 17 ans, j’ai monté une petite boîte de réparation de téléphone. Rapidement, trop rapidement peut-être, l’argent commence à rentrer, si bien qu’en 5 mois j’ai fait 50 000 euros. Forcément, mon rapport à l’argent se modifie. Puisque ça rentre facilement, ça ne me pose pas de souci de le faire sortir tout aussi aisément. Je sors en permanence, je claque mon blé, j’achète un T-Max à crédit.

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À mes 18 ans, je découvre avec des potes un monde qui m’était encore inconnu : le casino. Vu que je gagne, j’y reste, et sans trop m’en rendre compte je deviens addict. Au début j’y vais seulement le soir, puis je me retrouve à y passer mes journées. De toute façon, au casino tu as l’impression que le temps ne s’écoule pas. Quand les tables de poker sont fermées, je décale vers la roulette. Chaque jour je claque entre 1 000 et 2 000 euros. Résultat, en un mois j’ai cramé les 50 000 euros comme on finit un paquet de bonbons.

C’est seulement une fois que mon compte en banque affiche zéro que je capte ce que je viens de faire. Sentant que ma relation naissante avec le casino n’est pas franchement saine, je prends rendez-vous au commissariat du coin. Je veux qu’on m’interdise l’accès aux casinos et aux sites de paris en ligne. Pour me protéger de moi-même. Problème, la procédure n’est pas immédiate. Comme un drogué, je me retrouve à enchaîner les visites au casino. Dans ma tête, je me dis que je vais me refaire. Il faut que je puisse au moins rembourser le crédit du T-Max. Mais ma chance a tourné. Pour arrêter les frais, je revends le scooter. Là, vous vous dîtes, c’est bon il rembourse son prêt et il reprend sa vie. Mais non, comme un cinglé je joue les sous du T-Max en paris sportifs. Fortuna n’est toujours pas de mon côté.

« À chaque fois que je passe devant le casino, il agit comme un aimant »

Je n’ai plus rien. Encore moins que rien, en réalité, mais pendant six mois, j’arrive à décrocher. Je trouve un taf, je rachète un scooter avec l’aide de mon père. La vie suit son cours. Mais j’ai envie d’autre chose. Je décide alors de partir en Australie – comme pas mal de mes jeunes compatriotes. Février 2018, je débarque à Sydney avec toutes mes économies. Je trouve rapidement un job – je répare des scooters. Le problème, c’est que pour m’y rendre je passe devant un casino. Puis, niveau perso je ne suis pas au mieux. Ma relation avec ma copine n’est pas au top. Bref, à chaque fois que je passe devant le casino, il agit comme un aimant. Il faut que je rentre dedans. Juste pour voir.

Sans surprise, je replonge. Le casino est ouvert tous les jours, 24h/24, les tables de poker ne ferment jamais. Je continue à aller au taf, de 9h à 17h, mais dès que ma journée touche à sa fin je vais m’installer à une table. Je joue toutes les nuits, jusqu’à 6 heures du mat avant d’aller faire une petite sieste au taf. Quand je perds j’appelle mon banquier en France, je lui raconte que j’ai besoin d’augmenter mes plafonds de dépenses parce que j’ai des frais. Je bats mon triste premier record, je crame 30 000 balles en à peine deux semaines de jeu.

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Forcément, mon état n’est pas mieux et ça doit se voir sur mon visage – les nuits passées attablé devant des cartes n’aident pas. Mon boss s’en rend compte et me met au placard. Il ne m’appelle plus pour travailler. Je n’ai plus de rentrées d’argent, impossible de payer mon loyer. Mes proprios que je paye au black, me prennent mes papiers d’identité. Ils me les rendront uniquement quand ils auront reçu leur fric. Dos au mur, je sollicite un peu à contrecœur mes petits frères, qui me prêtent 3 000 euros pour payer mon loyer, les frais du fameux crédit du T-Max et un billet retour vers la France.

« J’ai envie de parier sur tout ce qui bouge »

De retour en France, j’ai une idée – pas terrible l’idée. Je fais un crédit à la consommation pour racheter un T-Max que je revends dans la foulée pour avoir du cash. Je rembourse mes frères et la banque. Je reprends la réparation de téléphone, où l’argent est facile. Puis vient l’été 2018, c’est la Coupe du monde de football. Je me retrouve rapidement pris dans l’euphorie de l’épopée française. Sans surprise, l’envie de parier revient me titiller. Pour les demi-finales, je mets 1 000 euros sur la première, j’empoche deux milles. Pour la suivante, celle de la France, je me chauffe. 3 000 euros sur les Bleus. Le but d’Umtiti me met bien. En une semaine, je me suis fait beaucoup de fric. Mais je me suis surtout inoculé à nouveau le virus du jeu.

J’ai envie de parier sur tout ce qui bouge. Je sens que je suis en verve et que rien ne peut m’arriver. C’est bon, la chance a tourné à nouveau. Je me demande à mon frère de m’ouvrir un compte sur un site de paris. Première mise, je prends 300 balles. Je suis bien. Je vois que le site propose aussi du poker. Les souvenirs d’Australie remontent. L’envie aussi. J’enchaîne les parties express. En une heure, j’ai récupéré 3 000 euros. Puisque cet argent ne vaut rien pour moi, je rejoue dans la foulée les 3 000 euros. Je les perds.

La petite ritournelle du « Encore une partie, je me vais refaire » recommence à trotter dans ma tête. Forcément que je vais me refaire. Cinq jours plus tard, je ne me suis pas refait. J’ai même creusé mon trou. J’ai dépensé 25 000 euros. Cette somme qui pourrait faire bondir n’a pas d’effet sur moi. J’ai juste envie de jouer. Mon inconscient occulte toute sensation de culpabilité. Je chope la carte de crédit de mon frère de 18 ans. Je claque 2 000 euros. Je les perds. Là, je ne me demande pas comment je vais faire pour le rembourser. Je m’en fous. Je pète juste un plomb parce que je n’ai plus d’argent à jouer. Il me faut du fric. C’est sur la carte de ma mère que je tombe. Je plombe son plafond de 4 000 euros. Je les crame en un éclair. Le fond n’est plus bien loin. Je passe une semaine seul, dans le noir. Sans jouer.

« Toutes ces bonnes intentions délivrées dans le but d’avoir de la thune, je les oublie dès que je passe devant un bureau de tabac »

En sortant de mon hibernation, je me décide à appeler mon père. Je lui dis tout. Je préviens mon frère et ma mère. Ils ne comprennent pas ce que je leur raconte. Ma mère pète un plomb. Après avoir volé mon frère et ma mère, je contacte mon grand-père. Sympa, il me prête 7 000 euros pour rembourser mes crédits et découverts. J’utilise ce qui reste pour m’acheter une voiture pour aller au travail. Mais impossible de travailler. Je sais que je taffe uniquement pour payer les dettes que j’ai contractées auprès de mes proches. Puis l’argent rentre moins rapidement qu’au poker. D’autant plus que la facture continue d’augmenter et que les huissiers sont à mes trousses. Si je ne paye pas, c’est direction le tribunal. Je suis pris au piège. Je tente à nouveau le seul truc que je sais faire, demander de l’argent. Mon grand-père accepte.

Toutes ces bonnes intentions délivrées dans le but d’avoir de la thune, je les oublie dès que je passe devant un bureau de tabac. Tous les jours, je vais parier sur des trucs improbables, qui n’ont aucune chance d’aboutir. Nouveau record, je claque 3 000 euros par jour. C’est toujours le même circuit de réflexion qui se met en place, sans que je sois capable de l’inverser. Quand je récupère de l’argent, je me dis que je vais le jouer pour mieux rembourser. Ma famille pense pourtant que j’ai remboursé tout le monde et que je suis prêt à repartir sur de bonnes bases. Je peux mentir un temps, mais un jour la vérité finit par éclater. Je n’ai plus rien. Dès que de l’argent tombe sur mon compte il est bloqué. Mais j’ai une dernière carte à jouer : jouer les 500 euros qu’il me reste. Et là, arrive enfin ce que je cherchais. Je gagne 10 000 euros : le prix de ma fuite. Je prends un avion pour Majorque avec l’idée de devenir prof de surf. Puis d’arrêter de toucher aux jeux d’argent. Mais non, rebelote, je reperds tout.

Retour en France. L’heure des calculs. Entre ce que j’ai volé à ma famille, ce que j’ai gagné, j’ai dépensé en quelques années d’addiction 250 000 euros. Je dois toujours 100 000 euros de dettes à ma famille et aux huissiers. Maintenant, j’essaye de retrouver une vie normale, entrecoupée de rechutes au tabac ou sur des sites de pokers en ligne.

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