La vie après l’armée

Dans son livre « 1000 jours de garde », l’ancien soldat et photographe Scott A. Laurent solde ses trois années passées dans la Grande muette entre camaraderie et ennui.

Que reste-t-il de mille jours – et autant de nuits – passés dans l’armée ? Des expressions militaires sibyllines pour les civils, le sentiment d’avoir changé (sans vraiment savoir s’il s’agit d’une bonne ou une mauvaise chose), une sensation de liberté retrouvée ou encore un soulagement mêlé à la perception d’être moins utile ? Un peu de tout ça en même temps sans doute. 

Pour Scott A. Laurent, qui a passé trois ans dans l’armée française entre chasseurs-alpins et opérations extérieures au Sahel au rang de soldat première classe (avant de devenir caporal), son contrat passé avec la Grande muette a pris fin en octobre dernier. Et le retour à la vie civile se fait brusquement, comme ça, en un claquement de doigts.

« Quand t’es sur le départ, on t’assigne un peu moins de tâches au cours des deux dernières semaines, puis tu passes pas mal de temps à faire le tour des bureaux pour signer et remplir des papiers, » rembobine celui qui est rentré dans l’armée avant tout pour prendre des photos. « Tu rends ton équipement lourd – gilet pare-balle, casque – tu fais ton pot de départ un soir, puis le lendemain midi tu sors en civil après avoir porté le treillis jusqu’au dernier moment. » 

Ce vendredi où l’armée s’arrête, Scott a simplement le sentiment de partir en weekend, puis dans les jours qui suivent vient la réalisation. « Ce qui m’a marqué dans les premiers jours, c’est de ne plus avoir peur de mon téléphone. Parce que dans l’armée, t’es toujours de garde, en alerte. Si ton chef décide le soir de Noël ou pendant tes vacances qu’il a besoin de toi, et bien tu as 12 heures pour être là. » 

Corollaire de cette disponibilité exacerbée pour une institution où tout est réglé, une légère perte de repères s’ensuit. « Dans l’armée, tu as un cadre très rigoureux et hiérarchisé qui régit une bonne partie de ta vie. On te prend vraiment par la main, tu connais ton rôle pour la journée, puis au sein de l’institution. » Sortir de ce carcan peut alors être un peu vertigineux. « Pour la première fois, tu deviens ton propre chef. » Libre donc, mais « t’as un peu l’impression de ne servir à rien. » 

Surtout que le départ de l’armée se fait sans accompagnement. « Si tu n’as rien déclaré comme symptômes ou parlé avec des médecins pendant ton passage à l’armée, tu pars en mode “Bon vent, ciao !” Personne de l’administration ne fait de suivi ou ne prend de tes nouvelles – que ce soit d’un point de vue personnel ou professionnel. Une fois que t’es parti, t’es parti. » 

Si Scott n’a pas l’impression d’avoir particulièrement besoin d’un suivi psychologique, il admet pudiquement qu’il ressasse souvent son expérience dans le désert sahélien. « À mon niveau je n’ai pas vu de choses horribles, mais tu aperçois la misère et les ravages du conflit. Puis tu vis pendant quatre mois un quotidien très particulier, à dormir dans une tente, à te poser des questions sur le sens de tout ça, ton utilité, ce que tu fais là-bas. En revenant tu te dis que la vie est un peu futile parfois. Forcément, c’est quelque chose qui te reste. »

Pour tirer le bilan de son passage dans l’armée, Scott se plonge dans les centaines de photos prises quand il était soldat. Il scanne ses clichés, les organise, écrit un petit texte. Pour donner naissance à un livre auto-édité baptisé « 1000 jours de garde », recension de l’esprit de camaraderie et des innombrables moments d’attentes qui émaillent la vie de soldat. 

« Ce livre, c’est un peu une catharsis, pour mettre l’armée derrière moi et passer à un autre monde. Parce que, que tu le veuilles ou non, l’armée est quelque chose qui te définit après y être passé. » Pas simple pourtant quand le vocable militaire ressurgit parfois de nulle part. « À l’armée quand on t’appelle, tu dis “Présent !”, et bien quand ma mère m’appelle ça m’arrive de répondre encore machinalement “Présent !” ».

Un ensemble d’expressions propres aux soldats dont l’une ouvre son livre : « On va pas s’en rajouter ». « C’est une expression qu’on utilisait beaucoup dans notre groupe. En gros, cela signifie qu’on va faire le travail comme il faut. Mais les chefs aiment toujours rajouter des conneries en plus de la tâche fixée. Et vu que mon chef était du genre pointilleux, on le sortait souvent pour le titiller. Ça fait un peu branleur, mais l’idée c’est de dire que c’est suffisamment la galère parfois qu’on va pas s’en remettre par-dessus. » 

Un visage de l’armée et de ses soldats qui tranche avec les communications standardisées délivrées par les nombreux services com’ de la Grande muette. Dans les clichés de Scott, « le soldat est un peu laid, fatigué, exaspéré, mal habillé, mal rasé, il souffre quand ses supérieurs voudraient le voir sourire, il rit alors qu’il est censé souffrir », écrit-il. À rebours donc des mythes entretenus par la communication militaire qui donnent à voir des soldats beaux, forts, sereins et plein d’envie. « Alors que ce n’est pas la réalité du terrain, où les galères et l’ennui sont souvent présents », glisse dans un sourire l’ancien soldat. 

1000 jours de garde de Scott A. Laurent (auto-édité).

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