Le jour où du fromage français a voyagé dans l’espace pour la première fois

En juin 1996, Columbia s’élève dans le ciel de Cap Canaveral avec à son bord, en plus des traditionnels astronautes, une dizaine de picodons.

30 mars 2021, 7:50am

Dans un pays composé de 66 millions de procureurs et de plus de mille variétés de frometons, la « journée nationale du fromage » qui tombait ce samedi 27 mars passe généralement pour une pirouette marketing tristounette qui sollicite surtout les community managers de grandes surfaces. À cette occasion, demander aux Français d’élire leur fromage préféré, c’est un peu souffler sur les braises d’une hypothétique guerre civile entre adorateur de Mont d’Or et fans de reblochon. En plus, s’il ne fallait en retenir qu’un, on choisirait haut la main celui qui a fait le tour de la Terre en navette spatiale.

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Ce fromage, c’est le picodon. Quand, le 20 juin 1996, Columbia s’est élevée dans le ciel de Cap Canaveral, il y avait à son bord, en plus des traditionnels astronautes, quelques échantillons du petit fromage au lait cru de chèvre, spécialité de plusieurs régions de l’Hexagone (Drôme, Gard, Vaucluse et surtout Ardèche). Durant ce 20e voyage, intitulé STS-78, fruit de la collaboration entre la NASA et les agences spatiales européenne, française, canadienne et italienne, le frometon sera resté en orbite pendant 16 jours, comme ses camarades de voyage Robert Thirsk, Susan Helms, Richard M. Linnehan et surtout, Jean-Jacques Favier, scientifique français de 47 ans, spécialiste de charge utile sur le vol.

Parmi les missions dévolues à l’équipage et décrites dans les archives de la NASA, pas de trace du picodon mais des dizaines d’expériences réalisées à l’intérieur du Microgravity Spacelab mettant à contribution muscles et méninges pour, in fine, mesurer les changements physiologiques qui se produisent dans l'environnement si particulier du voyage spatial - notamment l’atrophie musculaire. Les astronautes ont ainsi collecté des échantillons de biopsie de tissus musculaires avant et après le vol puis subi des examens d'imagerie par résonance magnétique (IRM) presque immédiatement après l'atterrissage.

D’autres recherches ont été menées – la première étude complète jamais réalisée sur les cycles de sommeil a dévoilé son lot d’enseignements, sachant que les engins spatiaux en orbite autour de la Terre traversent 16 levers et couchers de soleil en une seule période de 24 heures – mais aucune sur le petit fromage, totalement absent du résumé de la mission faite par les astronautes dans la vidéo ci-dessous :

Pourquoi partir en orbite avec des picodons ? Est-ce le fruit d’un lobbying forcené de la part du syndicat des producteurs ? Une manière de célébrer l’appellation d’origine protégée obtenue la même année ? Était-il plus intéressant d’observer les réactions d’un fromage au lait cru plutôt qu’un autre au lait pasteurisé en situation de microgravité ? Est-ce que Favier en était tout simplement un avide consommateur, l’astronaute possédant de surcroît une résidence près de la commune de Saoû qui dédie chaque année une fête au picodon comme le rappelle Jean-Noël Passal dans son ouvrage L’esprit de la chèvre ?

On ne sait finalement que bien peu de choses sur le petit frometon de l’espace. Même le nombre d’échantillons emportés diffère selon les sources ; 14, 17 et parfois un seul – lyophilisé. Qu’importe, pour l’histoire, le choix du frometon se serait fait « au grand dam de marques alimentaires prestigieuses » selon Passal, et pour le plus grand bonheur de la laiterie de Crest qui les produit. L’équipage de Columbia, en déplacement en Europe, aurait même été reçu à Saoû quelques mois après la mission, affirmant devant les locaux que les picodons avaient parfaitement supporté l'état d'apesanteur.

Le coup de projecteur est bienvenu pour ce petit palet qui fait partie, selon ses partisans, des plus vieux fromages connus. Et de citer Ronsard (qui parle de « picaoudou »), des chansons traditionnelles du XIXe, des lettres de poilus drômois et ardéchois qui en réclament sur le front ou des tessons de poteries perforées qui auraient pu servir à la confection et la conservation du fromage, découvertes près de Saoû et datant de 3 000 ans avant J-C.

Aujourd’hui, le fromage est une sorte d’évidence alimentaire en orbite et si on ne compte plus les morceaux qui se sont arrimés aux frigos de la Station spatiale internationale, on ne parle plus des picodons. Quelques années avant eux, c’est un morceau de parmesan qui avait pris place à bord d’Ariane 5. Depuis, Space X et sa meule de brouère ou l’inénarrable Thomas Pesquet et ses 300 grammes de comté d’anniversaire jurassien se sont succédé. En février dernier, les médias belges se gargarisaient de la passion pour les frometons de Flandres de l’astronaute américaine Shannon Walker.

Bien loin des premières rations en tube qui ressemblaient à un cauchemar de survivaliste et accompagnaient les astronautes dans les années 1960, le voyageur moderne profite de l’expertise des plus grands chefs. L’espace est devenu un haut lieu de gastronomie comme un autre, on y retrouve encore et toujours Thierry Marx, Alain Ducasse ou Pierre Hermé pour penser des menus spécifiques. Mais malgré toutes leurs étoiles, aucun ne détrônera dans nos cœurs le petit picodon, premier satellite français de lait cru.

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par Hervé Lequeux; photos Hervé Lequeux; propos rapportés par Pierre Longeray