Danser sous champis, au nom de l’art et de la science

L’artiste Grace Ndiritu a mené une expérience sécurisée sous champis, le tout sur une bande-son spécialement composée par Jeff Mills.

17 August 2021, 10:43am

Cet été marque le retour des événements festifs et culturels dont on a été privé·es l’année dernière. Connue pour son festival de musique qui a lieu en septembre, l’organisation belge Horst a déjà débuté sa programmation artistique en présentant une exposition sur le site de la base militaire abandonnée de l’ASIAT. Le corps étant le thème principal, l'artiste britanno-kényane Grace Ndiritu y présente son deuxième film Becoming Plant qui retrace l’expérience de six danseur·ses sous l’effet de psychédéliques

Par le biais de projets engagés, d’essais littéraires et de performances chamaniques, Grace Ndiritu travaille depuis plus de vingt ans sur les questions de care et de vivre ensemble. Après avoir étudié les recherches sur les bienfaits des psychédéliques consommés dans un cadre thérapeutique, elle a proposé à des danseur·ses de vivre une expérience sécurisée sous champignons hallucinogènes sur le site de Horst et de la filmer. Avec ces corps en train de triper pour ensuite danser sur la bande-son composée par le légendaire Jeff Mills, le film Becoming Plant questionne notre perception à chacun·e.

Le film Becoming Plant est à voir durant la Horst Exhibition jusqu’au 11 septembre.

VICE : Salut Grace, c’est quoi le point de départ du projet Becoming Plant
Grace Ndiritu :
Je mène depuis longtemps une recherche sur les tribus indigènes, et j’ai moi-même vécu dans des communautés hippies et spirituelles. En 2012, j’ai décidé de tout plaquer à Londres pour aller vivre dans la nature et de ne revenir en ville qu’en cas de nécessité. Ce moment a été décisif, j’ai ensuite vécu comme une nomade pendant six ans, jusqu’au moment où je suis venue en Belgique pour monter ma marque de vêtements COVERSLUT© . Becoming Plant est à la fois la continuité de mon travail d’artiste visuelle, mais aussi de ma recherche sur les modes de vie et de mes propres expériences. 

« Je voulais que cette expérience soit comme un essai clinique fait en toute sécurité, de la même manière que les médecins font ce genre de tests dans les hôpitaux. »

Quelles ont été les étapes pour créer le film ? 
J’ai d’abord travaillé avec l’organisation d’art F.eks au Danemark, puis, grâce au Musée Rønnebæksholm, j’ai rencontré la psychiatre danoise Birgit Bundesen qui travaille avec des personnes atteintes de psychose. J’ai toujours été très intéressée par l'utilisation de psychédéliques lors d’essais cliniques psychiatriques. Par exemple, la psilocybine contenue dans les champignons hallucinogènes peut être utilisée pour traiter la dépression et l’anxiété. Ces bienfaits ont été découverts dans les années 1960 aux États-Unis, puis toutes les recherches ont été stoppées jusqu’à il y a 15 ans, et ces drogues sont devenues illégales. Birgit s'était aussi beaucoup intéressée à ce sujet, donc je l’ai interrogée sur les effets de la psilocybine et sur la santé en général. Cette interview est la base de la bande son du film. 

J’ai ensuite contacté Evelyn Simons, la conservatrice d’exposition de Horst, dans le but de trouver un cadre pour réaliser ce projet. Elle avait participé à une de mes anciennes performances et était très intéressée. Elle est devenue la productrice principale du film. J’ai trouvé un chorégraphe (Ezra Fieremans) et rencontré des danseur·ses qui avaient déjà eu ce genre d’expérience. Je les ai interrogées et j’ai examiné leurs profils psychologiques, notamment leurs stabilités émotionnelles et physiques - il ne s’agit pas de personnes qui devaient être « healed » avec les champis. Je voulais que cette expérience soit comme un essai clinique fait en toute sécurité, de la même manière que les médecins font ce genre de tests dans les hôpitaux. 

« Quand on vit en communauté, certaines choses ne peuvent pas être contrôlées. Lorsqu’on prend des champignons hallucinogènes en groupe, c’est pareil. Mon film incarne cette tension entre la dynamique individuelle et la dynamique collective. »

Horst a pris l’initiative de l’inclure Jeff Mills dans le projet. C’était comment de travailler avec lui ? 
C’était un honneur de collaborer avec Jeff Mills, et ça a donné une grosse ampleur au film. Il est très pro, précis et généreux. Comme il n’y avait pas de script précis, je lui ai juste donné des mots clés et des idées cinématographiques. Il a cru en ma vision et a composé douze tracks pour que je puisse en sélectionner. Il y a une variété de sons dans le film qui, mêlés au discours de la psychiatre, créent des ambiances tantôt de clip vidéo, tantôt de films d’Hitchcock. Grâce à ça, la musique évolue tout au long du film et intensifie l’expérience visuelle. 

Le corps est un thème principal de l’exposition. Au vu de l’année qu’on a passée, comment t’as interprété ce thème ? 
Ce qui m’intéresse, c’est le corps en tant que groupe, le corps politique. Comment est-ce qu’on fonctionne et réfléchit en collectif ? C’était important que le film soulève cette notion de collectivité par ces corps qui bougent dans l’espace et dans le temps en formant un tout harmonieux. 

Ton travail parle beaucoup de communauté, quelle dimension ça prend ici ? 
Quand on vit en communauté, certaines choses ne peuvent pas être contrôlées. Lorsqu’on prend des champignons hallucinogènes en groupe, c’est pareil. On peut créer un environnement sûr, mais on ne peut pas contrôler ce que chaque personne va voir et ressentir. Chacun·e aura sa propre expérience au sein du groupe. Le film incarne cette tension entre la dynamique individuelle et la dynamique collective, ainsi que la manière dont elles peuvent fonctionner ensemble. 

« Les images et le son ont été travaillés de manière à ce que les spectateur·ices aient l’impression de faire visuellement partie du trip. »

Pourquoi avoir intégré la danse ?  
La danse est un moyen de créer un lien au sein d’une communauté. Comme le Horst Festival est d’abord un festival de musique, j’ai fait automatiquement le lien avec la culture club. Dès le départ, je visualisais des corps qui forment un ensemble abstrait à partir de mouvements faisant écho à la danse en club, à celle que tout le monde peut faire. Je voulais aussi honorer l’histoire de Jeff Mills qui a joué dans de grands clubs. 

Dans la première partie du film, les corps dansent ensemble mais chacun·e est dans une forme d’individualité. Une unité de groupe devait se former au fur et à mesure des scènes. Dans la deuxième partie, il y un passage qui incarne cette union, avec des mouvements issus de la chorégraphie du clip vidéo de Rhythm Nation de Janet Jackson et des danses sacrées écrites par le Saint arménien Georges Gurdjieff. Ces mouvements très précis effectués en rythme sont comme une connexion spirituelle. 

Les notions de healing et de care sont aussi au cœur de ton travail. Comment est-ce que tu questionnes ces deux notions ?
Il y a deux types de guérison : la guérison individuelle – guérir son propre mental, son propre corps – et la guérison en lien avec l’extérieur – avec les gens, la nature, la société. Mon travail parle du besoin de guérir en tant qu’individu, mais surtout de la nécessité de soigner la société dans laquelle nous vivons. J’ai beaucoup interrogé la notion de guérison avec le projet Healing The Museum que j’ai commencé en 2012. Je trouvais que les musées étaient en train de mourir car complètement déconnectés de ce qu’il se passe dans le monde réel. J’ai donc voulu amener des méthodes non rationnelles, comme le chamanisme, au sein de ces institutions pour faire vivre au public des expériences méditatives en utilisant des tambours de chamane. Becoming Plant est en quelque sorte l’étape suivante car cette fois j’ai utilisé des plantes médicinales pour guider les danseur·ses dans une expérience psychédélique.

Donc tu considères l’expression corporelle à la fois comme un moyen de guérison et de revendication ?
La gestuelle est un moyen de se connecter aussi bien à soi-même qu’aux autres. Il y a l’expression dance therapy qui désigne des méthodes thérapeutiques où la danse joue un rôle essentiel. L’expression par le corps peut faire partie d’un processus de guérison, de la même manière qu’on ne peut pas protester sans le corps. Quand il y a un groupe de personnes qui se déplacent dans les rues pour manifester, c’est aussi une sorte de chorégraphie. 

« L’expression par le corps peut faire partie d’un processus de guérison, de la même manière qu’on ne peut pas protester sans le corps. »

À travers ce film et les enjeux qu’il soulève, quel regard poses-tu sur notre société ?
Avec la pandémie, les gens se sont intéressé·es davantage aux questions de communauté, de healing et de spiritualité et ont remis en question certains aspects de notre société. Maintenant que des choses ont été mises en avant, il faut voir s’ils vont continuer à y prêter attention, où s’ils vont retourner vers le schéma capitaliste dans lequel on a été éduqué·es. Je pense que les psychédéliques, dans un contexte thérapeutique, peuvent être un outil important pour permettre au gens de percevoir les choses différemment, d’avoir un autre rapport aux autres et au monde. 

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