Pourquoi Bruxelles a besoin d’ouvrir une salle de shoot

Dans les salles de consommation à moindre risque, on voit un projet de société qui considère les usager·es comme des êtres humains

27 September 2021, 9:21am

Dans une grande ville comme Bruxelles, on se croise sans forcément faire attention à qui on a en face. Que ce soit sur un grand boulevard ou dans une toute petite ruelle, certaines personnes vivent cette invisibilisation au quotidien et s’isolent pour subir leur malheur. En plein cœur de la capitale, j’ai vu plus d’une fois des gens se cacher pour consommer leur drogue.

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Pour lutter contre ce problème dans l’espace public et tous les risques que ça comporte, la ville de Bruxelles a décidé – en partenariat avec Bravvo (le service de prévention de la ville), la Maison d’accueil socio-sanitaire et la police – d’ouvrir en décembre prochain la première salle de consommation à moindre risque de la ville, dans le quartier de Bruxelles-Midi. Le projet est géré par l’ASBL Transit, un centre d’accueil et d'hébergement pour personnes en situation d'extrême vulnérabilité, précaires et dépendantes des drogues dures.

En 2018, la ville de Liège avait déjà instauré ce concept dans le pays en ouvrant sa propre salle. Fermée depuis le 1 septembre dernier dans l’attente d’un renouvellement des autorisations communales, ce lieu a fait ses preuves en fournissant des résultats positifs.

VICE a rencontré Bruno Valkeneers, chargé de communication pour l’ASBL Transit, pour parler de l’importance d’ouvrir une salle de consommation à moindre risque à Bruxelles.

VICE: Bonjour Bruno, quelles sont les différentes missions de Transit ?
Bruno Valkeneers :
L'ASBL fonctionne avec un minimum de prérequis. On ne demande pas de papiers. On ne fait pas de contrat, il n’y a pas de conditions. On propose de l’accueil, des repas, la possibilité de prendre une douche, de rester quelques heures. L’ASBL fonctionne avec une logique de réduction des risques et ne porte pas de jugements sur la consommation. L’idée c’est d’établir du lien social, parce que tout part de là. Les gens qui consomment des produits illégaux sont fortement stigmatisés, se retrouvent souvent marginalisés ; ils font des actes qui sont considérés comme criminels, du coup ils ont tendance à se cacher, ce qui parfois les empêchent de faire une démarche de soin. On est un peu le dernier filet qui permettra de raccrocher ces gens dans la galère. Toute démocratie à besoin de ça : le droit à la santé, le droit à la dignité humaine, le droit à un traitement correct. 

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On travaille comme ça depuis plus de 25 ans et malheureusement, il manquait un chaînon. Le seul problème pour les travailleur·ses social·es c’est de laisser les gens consommer dans la rue. Il y a toujours ce constat de « Je donne le matos mais je ne peux pas apporter des soins au moment où quelqu’un consomme ». Il faut savoir que souvent les infections sont dues au fait que les personnes consomment dans l’espace public et que cet espace est sale. Par exemple, on a eu des cas de personnes qui se piquaient en utilisant l’eau du canal pour s’injecter leur drogue parce qu’ils n’avaient pas d’eau stérilisée.

« La disponibilité des produits est devenue énorme. Aujourd’hui, c’est possible de fabriquer des drogues dans son arrière cuisine avec peu de matériel. »

Le chaînon manquant, c’est la salle ? 
Oui, pour éviter de consommer dans ces environnements sales et surtout pour leur éviter de se faire agresser par des personnes malveillantes ou se faire contrôler par la police. À partir du moment où il y a un certain confort, ça permet de préparer sa consommation en sécurité et d’être accompagné·e par un·e travailleur·se social·e plutôt que de le faire dans l’espace public. 

Il faut comprendre que ces gens sont des gens biens, qui dès qu’ils ont l’opportunité de prendre soin de leur santé ils le font, d’où l’importance d’avoir un accompagnement au plus proche d’eux pour les informer et les diriger vers des structures de soin parce qu’en fait, ils ne veulent pas mourir. La santé c’est un déterminant du bien-être en société parce que ça leur permet de recréer du lien, trouver un logement, un travail, revoir leur famille...

Dans quelle situation se trouve la Belgique par rapport aux personnes en situation de dépendance ?
Il y a beaucoup de consommateur·ices qui n’ont pas de « problèmes » – qui ont un boulot, qui sont intégré·es et qu’on ne verra jamais dans notre ASBL. C’est la majorité, 80% voire plus. Ce qu’on voit, c’est le trafic qui a explosé et le COVID a exacerbé ça. On est en pleine ubérisation du trafic de drogues : les dealers à domicile se font concurrence. Il y a une politique marketing très agressive qui suit les mêmes logiques que le marché : 3 grammes achetés et le 4ème est offert, des produits d’appel, l’usage des réseaux sociaux…

La criminalisation, la prohibition, elle a ça comme effet pervers ; on ne peut pas attendre de ces dealers de faire la promotion de la santé. Iels vont même en vendre aux mineur·es s’iels sont en galère de client·es. T’en as même qui vont créer des pénuries sur certains produits pour faire augmenter la demande et vendre autre chose en substitut. La porte d’entrée de la cocaïne et des psychostimulants explose. Anvers, c’est des saisies 14 fois supérieures en 6-7 ans. C’est des tonnes qui rentrent et ce qu’on saisit n’est qu’une infime partie. Le spectre de drogues est en pleine expansion et la disponibilité des produits est devenue énorme, notamment avec l'avènement d’internet. Aujourd’hui, c’est possible de fabriquer des drogues dans son arrière cuisine avec peu de matériel, on le voit avec les research chemicals ou encore les labos clandestins en Flandre et aux Pays-Bas. On est dans un phénomène qui dépasse une armada législative totalement inefficace. C’est une guerre perdue d’avance. 

« On a pris conscience que la criminalisation crée une discrimination à l’accès aux soins. »

Il y a autre chose qu’internet qui peut expliquer cette augmentation ? 
La vraie question sous-jacente, c’est la motivation de l’usage de drogues. Ça pose de vraies questions sur la société dans son ensemble. Ça ne m’étonne pas qu’une société qui survalorise l’individu, l’individualisme, la performance, se retrouve à voir un essor des drogues qui boostent la performance comme la cocaïne – qui ne se consomme pas que dans le milieu festif mais aussi au travail, pour la productivité. Questionner la consommation, questionner le trafic, c’est questionner les valeurs de la société et le projet de société. Ce qui est intéressant dans les salles de consommation, c’est qu’on voit un projet de société qui considère les usager·es comme des êtres humains. C’est un premier pas vers une politique plus globale et cohérente en matière de drogues.

Concrètement, une personne dépendante franchit la porte de la salle de shoot ; qu’est-ce qu’il se passe après ?
La personne va avoir un entretien avec du personnel spécialisé : des médecins, des infirmier·es, des psychologues, des assistant·es social·es, des éducateur·ices. Cette étape est cruciale afin d’éviter d’avoir des gens qui vont découvrir une drogue dans la salle ou des personnes mineures qui se retrouvent là alors qu’elles ne devraient pas y être. Si la personne correspond aux critères d’admission, elle sera inscrite avec un identifiant anonyme et on pourra commencer à travailler avec elle sur le lieu de consommation. C’est un endroit totalement hygiénique et on va les responsabiliser ; c’est les personnes elles-mêmes qui vont nettoyer leur table après usage, puis elles vont passer dans un sas de détente. On ne va pas remettre quelqu’un sous influence sur la voie publique. C’est pour prévenir les syncopes et les overdoses mortelles. On va discuter avec la personne pour savoir si elle est en capacité de sortir. Si c’est pas le cas, on la laisse en observation mais toujours avec du lien social.

« À Liège, au cours de la première année, il y a eu plus de 20.000 actes de consommation dans la salle. On peut considérer que c’est autant d’actes qui n’ont pas eu lieu dans la rue et il n’y a jamais eu d’overdose mortelle. »

Pourquoi vous avez choisi d’implanter le dispositif maintenant et ici, à Bruxelles ?
C’est une volonté politique de la ville. Ça fait 25 ans qu’on essaye et que ça ne bouge pas, mais au fur et à mesure les mentalités ont changé ; même au niveau des Nations Unies, qui régulent les drogues au niveau mondial. Autant avant on ne voyait la toxicomanie que sous l’angle criminel, maintenant la dimension de santé s’est installée petit à petit et ça a fait beaucoup de bien. On a pris conscience que la criminalisation crée une discrimination à l’accès aux soins. Dans certains États, on a même encouragé la décriminalisation pour favoriser l’accès aux soins. Les gens ont compris que la réponse strictement pénale n’est plus adaptée.

Vous vous appuyez sur ce qu’à été fait à Liège. Ça donne quoi les résultats là-bas ?
C’est un succès. Pour des autorités publiques, le but est de soustraire à l’état public la consommation de drogues qui présente des risques sur les individus : la présence de seringues dans les parcs, les bacs à sable… À Liège, au cours de la première année, il y a eu plus de 20.000 actes de consommation dans la salle. On peut considérer que c’est autant d’actes qui n’ont pas eu lieu dans la rue et il n’y a jamais eu d’overdose mortelle. On voit aussi en termes d’impact ; par exemple en France, une grande étude de l’INSERM est sortie et on y lit que les gens qui fréquentent ces salles sont moins propices à commettre des délits par rapport à ceux qui ne les fréquentent pas. 

« Comme ce dispositif, aux yeux de la loi, pourrait amener des poursuites, on travaille avec le parquet et la police pour faire une circulaire qui va contourner cette loi. »

La consommation de drogues est illégale, pourquoi s’associer avec la police ?
La crainte pour le voisinage et l’opposition politique c’est de voir naître le concept de l’appel d’air : « c’est la porte ouverte à… ». Si on veut éviter cet appel d’air et le fait de se retrouver avec les dealers qui viennent vendre leur consommation à la porte de la salle, il va falloir adopter une tolérance zéro par rapport à ça. C’est pour ça qu’il y a un travail avec la police.

Mais surtout, parce que le dispositif, aux yeux de la loi fédérale, est illégal. La loi date de 1921 et elle a été très peu réformée. Elle a été aménagée pour permettre les traitements de substitution mais il n’y a pas eu d’évolution dans la doctrine de la loi. À l’époque, c’était pour lutter contre les fumeries d’opium, c’est d’un autre siècle. Les drogues ça concernait l’élite artistique, politique et on était sur très peu de produits. Dans l’article 3 de la loi, il est spécialement indiqué que « sera poursuivi de peines de prison quiconque mettra à disposition un local pour faciliter l’usage de drogues ». En interprétant ça, de manière restrictive, on pourrait dire que la salle facilite l’usage. Mais je n’y crois pas. Une loi doit toujours être interprétée et appréciée selon l’évolution de la société. Ici, on est dans un dispositif socio-sanitaire qui ne facilite pas ; la personne va consommer mais de manière responsable. On ne va pas chercher les gens pour les inciter. 

Comme ce dispositif, aux yeux de la loi, pourrait amener des poursuites, on travaille avec le parquet et la police pour faire une circulaire qui va contourner cette loi. En Belgique les matières de santé sont régionalisées et certaines régions ne sont pas si progressistes, mais la région de Bruxelles a considéré que pour sa population ce dispositif est efficace, donc elle a rendu possible de mettre en place ça en négociant avec le parquet et la police.

La salle de consommation à moindre risque a été approuvée par le conseil communal et ouvrira ses portes en décembre 2021. Le dispositif s’appellera GATE et sera situé au 9 rue de Woeringen (quartier de Lemonnier) dans le but de s’implanter au plus près des zones de consommation dans l’espace public.

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