La Thaïlande et le commerce morbide des souvenirs nazis

Malgré la prudence des vendeurs et les controverses passées, les T-shirts à l'effigie d'Hitler trônent toujours sur les stands de marché.

Dec 7 2021, 8:42am

Bibelots tape-à-l’œil, amulettes rouillées, pantalons pattes d'eph ringards, shorts de muay-thaï, maillots de foot… À première vue, cette boutique ressemble à n'importe quelle autre boutique de souvenirs du marché tentaculaire de Chatuchak, à Bangkok

Mais une fois à l'intérieur, l’ambiance se veut plus sombre. On y trouve des drapeaux militaires et des bannières du Troisième Reich, des répliques de dagues SS et de couteaux à cran d'arrêt, des T-shirts à l’effigie d'Adolf Hitler et des symboles skinheads de suprématie blanche, des paquets de patchs et des brassards brodés de croix gammée rouge et noire. 

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Avant la pandémie, la vue de souvenirs nazis attirait l'attention, et parfois la colère, des milliers de touristes qui passaient chaque année par ce grand marché de la capitale thaïlandaise.

La boutique de Ton au marché de Chatuchak. Photo : VICE World News

Aujourd'hui, le nombre de touristes a diminué, mais le gérant de la boutique, Ton, est bien conscient des risques qu'il court en continuant à vendre ce type de marchandises en 2021. Il raconte que ces dernières années, des artistes et des commerçants thaïlandais ont fait les gros titres de la presse mondiale pour avoir vendu et promu des articles à thème nazi. 

« Nous devons être vigilants parce que les gens, en particulier les étrangers des pays européens, sont sensibles sur le sujet. Ils pourraient nous dénoncer aux ambassades, et nous ne voulons pas que cela arrive, dit-il. Ce serait mauvais pour les affaires. »

Mais dans l'ensemble, Ton et ses deux associés continuent de mener une existence discrète, alors qu'ils font ouvertement commerce de l'iconographie fasciste. 

« Nous ne recevons que des clients sérieux », dit Ton, alors qu'il prépare une commande en gros pour un acheteur anonyme au Japon. Comme beaucoup de Thaïlandais, il se fait appeler par un surnom ludique. « La Thaïlande reste l'un des rares endroits au monde où l'on peut acheter des objets nazis librement et légalement, sans être jugé. »

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Alors qu’il remplit son bon de commande, il dit faire des affaires avec des collectionneurs privés de pays comme les États-Unis, le Canada et l'Ukraine, et compte même parmi sa clientèle le scandaleux Marilyn Manson, connu pour son affection pour les objets nazis

« La Thaïlande reste l'un des rares endroits au monde où l'on peut acheter des objets nazis librement et légalement, sans être jugé. »

Selon Ton, Manson, qui fait actuellement l'objet d'une série d'accusations d'agression sexuelle et de violence domestique, ne s’est jamais rendu lui-même au magasin. Ce sont ses assistants, ses amis et ses relations féminines qui le faisaient pour lui. 

« Ils étaient très dépensiers, raconte Ton. Ils nous montraient sa photo et achetaient des accessoires, des petits articles comme des couteaux à cran d'arrêt en son nom et nous disaient que c'était pour les fans lors de ses concerts et spectacles. »

Vue aérienne du marché de Chatuchak. Photo : Mladen ANTONOV/AFP

Si certains peuvent s'étonner que le commerce se poursuive malgré les controverses répétées, l'intérêt et la relative tolérance de la Thaïlande pour l'imagerie nazie sont bien connus. Les critiques attribuent cela à de l'ignorance et à une fascination déplacée pour les régimes fascistes. Des cas de parades et d'expositions sur le thème nazi, de marquage de produits et même d'événements scolaires ont été signalés au fil des années, faisant la une des journaux et suscitant l'indignation internationale. 

Parmi les cas les plus controversés, citons une pop star thaïlandaise qui a porté un T-shirt nazi comportant des croix gammées lors d'une prestation télévisée en direct quelques jours seulement avant la Journée de commémoration de l'Holocauste en 2019, et un film de propagande commandé par la junte militaire thaïlandaise alors au pouvoir en 2014, qui montrait de manière inexplicable un jeune garçon dessinant un portrait d'Hitler devant une croix gammée. 

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En 2011, Hut, un jeune créateur local de streetwear, connu pour ses T-shirts à l'effigie d'Hitler, s'est attiré les foudres de l'ambassadeur israélien en Thaïlande de l'époque, qui a perdu son sang-froid et s'est rendu dans sa boutique pour le confronter au sujet de ses T-shirts best-seller « McHitler ». L'ambassadeur a été accueilli au stand par un mannequin d'Hitler répétant le salut nazi en boucle avec son bras électrique.

« Il a froissé une pile de T-shirts et déchiré une de mes cartes de visite », racontait Hut dans une interview accordée en 2012 au Jerusalem Post. Maintenant, quand les étrangers se plaignent de mes représentations d'Hitler, je leur dis que c'est Charlie Chaplin. » 

À plusieurs reprises, des responsables thaïlandais ont présenté des excuses publiques et se sont engagés à faire mieux en termes d'éducation et de sensibilisation du public à l'Holocauste. Même la prestigieuse université Chulalongkorn s'est excusée en 2013 pour avoir autorisé l'affichage sur son campus d'une fresque de « félicitations » représentant Hitler. 

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Mais malgré la colère que ces actes ont provoquée, et les années qui ont passé, la prévalence de l'imagerie nazie dans le pays « reste la même », selon Tul Israngura Na Ayudhya. Ce spécialiste de l'histoire allemande à Chulalongkorn nous explique que l'enseignement de l'Holocauste dans les écoles thaïlandaises reste catasptrophique malgré les promesses très médiatisées faites par le ministère de l'Éducation à l'ambassade d'Israël à Bangkok pour améliorer la sensibilisation.

« Il y a peut-être moins de cas d'épisodes nazis controversés rapportés par les médias, mais l'imagerie nazie est toujours là », dit Tul, ajoutant que la question était toujours « problématique ».

« Aujourd’hui, davantage de Thaïlandais savent qui est Hitler, mais ils le considèrent comme ils considèrent d'autres personnes comme Che Guevera, Mao et Kim Jong-un, et ne voient pas toute l'étendue des atrocités qu’il a commises, ou ce que les victimes de l'Holocauste ont dû subir, poursuit-il. Dans l'imaginaire thaïlandais, l'Holocauste n'est qu'un minuscule appendice, pas plus long que quelques phrases dans les manuels d'histoire, et Hitler, ainsi que son entourage, ne sont pas si mauvais. » 

Nous avons contacté l'ambassade d'Israël à Bangkok au sujet des souvenirs nazis encore vendus par des marchands thaïlandais en 2021.  Les responsables n'ont pas encore répondu à notre demande de commentaire au moment de la publication. 

« Dans l'imaginaire thaïlandais, l'Holocauste n'est qu'un minuscule appendice, pas plus long que quelques phrases dans les manuels d'histoire, et Hitler, ainsi que son entourage, ne sont pas si mauvais. »

Comme d'autres étudiants thaïlandais de son âge, Narupol Chaiyot admet avoir possédé des T-shirts excentriques ornés d’illustrations d'Hitler « avant de comprendre ».

« Les caricatures réalisées par les dessinateurs locaux sont généralement très populaires auprès des jeunes Thaïlandais, explique-t-il. Qu'il s'agisse d'Hitler, de Mao ou même de présidents américains ayant l'air idiot, nous ne cherchons pas de quelconque signification derrière les personnages. Nous aimons aussi porter des slogans et des logos de marques ridicules, donc cela n’a rien d’étrange pour nous. »

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Mais Chaiyot estime que les récents bouleversements en Thaïlande, où des étudiants ont contesté le gouvernement de Prayut Chan-o-cha, soutenu par l'armée, et repoussé les limites de la critique de la monarchie, ont suscité une prise de conscience chez les jeunes Thaïlandais. Il affirme que, personnellement, il est désormais plus conscient des raisons pour lesquelles de tels objets peuvent blesser et offenser.

« L'année dernière à Bangkok, beaucoup de jeunes Thaïlandais ont traversé de multiples manifestations contre le coup d'État militaire et sont contre la dictature. Et la dictature, c'est ce que représente Hitler, dit-il. Aujourd’hui, j'y réfléchirais évidemment à deux fois avant d'acheter quoi que ce soit avec le visage ou les symboles d'Hitler dessus, parce que je ne crois pas au type d'idéologie qu'il a cherché à créer. »

Des souvenirs nazis en vente sur un marché d'antiquités à Bangkok.

De retour à Chatuchak, à quelques allées du repaire nazi de Ton, se trouve une autre petite boutique, « Siam Rare Books and Antiques ». Autrefois dirigée par un Bavarois d'origine, Manuel Finsterer, connu pour avoir vendu des souvenirs nazis rares et des objets historiques qui ont suscité la colère des touristes, la boutique est aujourd'hui fermée, Finsterer étant retourné en Allemagne.

« C'est la pandémie qui l'a poussé à rentrer en Allemagne, pas la colère à propos de son magasin », nous explique un libraire thaïlandais voisin. Mais il a dit qu'il était inquiet de rentrer chez lui après avoir fait des affaires en Thaïlande et il est parti assez rapidement. »

A-t-il eu le temps d'emballer et de vendre toute sa collection controversée de livres et d'objets d'histoire nazie ? Apparemment non. 

« J’ai tout récupéré et j'ai tout mis en ligne à très bon prix, dit l'homme. Tout s'est vendu très vite. »

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Hitler, Thaïlande, nazisme, suprématie blanche, fascisme

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