Candyland : la vie secrète d’un baron de la coke à Tokyo

Alors que les Yakuzas perdent en influence, les criminels étrangers s’emparent du marché japonais de la drogue. L’un d’entre eux explique comment.

À Tokyo, les barons de la drogue veulent la tête de Jason White. En particulier les Roumains. C’est que le gars le mérite ; il a débauché leurs clients.

White est, de son propre aveu, « une pourriture » ; un expatrié nord-américain et un fugitif international qui vend de grandes quantités de cocaïne dans la ville la plus peuplée du monde. Mais c’est aussi un homme d’affaires. Et, en ce moment, les affaires marchent plutôt bien.

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« Ici, tous ceux qui bossent dans la finance, les avocats, les banquiers, les étrangers qui ont du fric, tous ces putain de types ne veulent que de la chatte japonaise et de la coke », déclare White, que VICE a accepté de désigner sous ce pseudonyme. Je m’entretiens avec lui par téléphone, lors d’un appel crypté en provenance d’un café du centre de Tokyo.

« En ce moment, notre business tourne comme jamais », dit-il. « Mais il pourrait potentiellement y avoir quelques problèmes, parce qu’un gros morceau de la clientèle que j’ai gagné faisait partie de celle [des Roumains]. Les mecs ne sont pas très contents. »

Le biz de White est « le plus grand réseau de distribution de cocaïne en activité dans le centre de Tokyo », comme il me l’a expliqué lui-même par e-mail en novembre 2020. Malgré ses lois strictes sur les stupéfiants, sa politique gouvernementale de tolérance zéro et sa réputation de dead zone en matière de drogues, le Japon voit fleurir le commerce de substances illicites. Et tandis que l’influence des célèbres Yakuzas s’estompe, ce sont des acteurs étrangers comme White qui semblent prendre les rênes.

« Le Japon aime dire qu’il est un pays à faible taux de criminalité, mais cette affirmation est loin d’être vraie. J’y commets les pires crimes tous les jour. »

Quelques semaines après avoir reçu ce premier email, on téléphone à White pour en savoir un peu plus sur ce qu’il a à proposer : une plongée rare dans le très secret commerce de la drogue au Japon — une galaxie de coke, de méthamphétamines et de pilules d’ecstasy qui remplissent les poches des gangs locaux et font tourner la tête aux banquiers étrangers.

« Le Japon aime à faire valoir qu’il est un pays à faible taux de criminalité, mais je voudrais que le monde entier sache qu’une telle affirmation est loin d’être vraie », explique-t-il. « Il y a beaucoup de crimes au Japon. La plupart d’entre eux ne sont pas signalés et ne font pas l’objet de poursuites judiciaires, mais sache qu’il y a autant, voire plus, de crimes ici que partout ailleurs où je suis allé. »

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« Ce que je te dis n’est pas une théorie, mais une affirmation en provenance du front », ajoute-t-il. « Tous les jours dans ce pays, je commets les pires crimes. »

White a transmis d’autres affirmations, dont beaucoup n’ont pas pu être vérifiées de manière indépendante par VICE. Il parle avec une franchise brutale et un humour potache, mais reste évidemment méfiant lorsqu’on lui pose des questions qui pourraient compromettre son anonymat. Il y a des limites qu’il refuse de franchir. Pourtant, si les détails les plus intimes de sa vie personnelle restent des sujets interdits, il y a de bonnes raisons de croire que le portrait qu’il brosse du monde criminel de Tokyo est très proche de la vérité.

Au cours d’une correspondance d’un an, ponctuée de périodes de silence sporadiques, White a raconté son histoire, fournissant des détails obscurs et précis sur sa vie. Il a envoyé des dizaines de photos qu’on ne pourrait pas publier ici : des cailloux de crack, des godemichés et des femmes à poils s’offrant à son appareil, l’une d’entre elles décorée d’une liste de tarifs pour l’« ecsta » et la « coke », inscrite au feutre noir sur son cul.

D’autres photos montrent des repaires de dealers de l’intérieur et de grosses liasses de billets de milliers de yens. Finalement, après des mois de correspondance et de questions sur des détails qu’il ne voulait pas voir publiés, il propose de se rencontrer à Tokyo, afin de voir « comment ça se passe ».

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Cette rencontre n’aura jamais lieu. Près d’un an après notre première conversation, White disparaît pour de bon.

PENDANT UN ÉCHANGE D’UN AN AVEC UN JOURNALISTE DE VICE, WHITE LUI A RÉGULIÈREMENT ENVOYÉ DES PHOTOS DE SON BUSINESS. PHOTO : JASON WHITE

PARTIE 1 : Rouge et Blanc

300 grammes. C’est la quantité qu’il a fallu à White pour transférer son trafic de drogue sur plus de 6500 kilomètres à travers l’océan Pacifique, de l’Amérique du Nord aux rues du Japon. 300 grammes de cocaïne, fourrés dans une poignée de capsules Kinder Surprise et présentés comme une forte dose de médicaments contre les hémorroïdes. Il n’est pas Tse Chi Lop, dit-il, ni l’El Chapo de l’Asie, encore moins un mafioso international faisant passer des cargaisons massives de contrebande par-delà les frontières. Son trafic est, et a toujours été, un trafic de rue.

White a commencé à vendre de la drogue à l’adolescence. Il « se faisait 600 dollars par semaine, se tapait des nanas, gagnait peu d’argent, mais pensait que c’était le top ». Après avoir quitté l’école, il a été pris sous l’aile du frère d’un ami — un « homme de main bien entouré » —, et a été embauché comme dealer pour un groupe de trafiquants locaux. Vers vingt ans, il rejoint un autre cartel réputé pour sa violence.

À ce moment-là, White gagne entre 15 000 et 20 000 dollars par mois en vendant de la drogue : coke, méthamphétamine, kétamine, herbe. Mais la période de prospérité est de courte durée. Très vite, les méthodes commerciales rapaces et voraces du cartel le rattrapent.

« Faire passer ces drogues était la chose la plus facile du monde.  Je me suis dit un truc genre “mission accomplie”. Et puis je suis allé chier dans un love hotel. »

« Un type est mort, et un tas de trucs vraiment foireux se sont produits après ce décès », raconte White en pesant soigneusement ses mots. « Quand je dis mort, je veux plutôt dire mort comme le verbe qui commence par A. C’est la pire chose qui puisse arriver, parce qu’à ce moment-là, la police commence à rappliquer et à fourrer son nez partout. »

C’est ainsi que White s’est retrouvé sur un vol pour le Japon, à une date qu’il ne souhaite pas divulguer (quelque part au milieu des années 2010), avec une dose de cocaïne suffisante pour tuer 10 adultes nichée derrière sa prostate. Il avait empilé ses fringues dans une valise, placé 9 300 dollars en liquide dans un sac de sport Gucci et s’était envolé avant que la police ne puisse l’accuser d’un crime si grave qu’il refuse toujours d’en parler. Dans quelques heures, il allait retrouver la terre ferme et marcher, cuisses et cul serrés, sous le soleil de Tokyo.

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« Honnêtement, faire passer ces drogues était la chose la plus facile du monde », se souvient-il. « Je me suis dit un truc genre “mission accomplie”, et puis voilà. Je suis allé chier dans un love hotel. »

Il n’a pas fallu longtemps à White pour trouver ses marques, s’enraciner et recommencer à vendre de la coke. Une fois sur place, il commence par se trouver un appart dans le centre de Tokyo. Il s’inscrit ensuite dans une salle de sport de combat, fréquente les bars d’expatriés locaux et bosse comme agent de sécurité dans un pub britannique.

Sa réserve de coke s’envole en quelques semaines, mais pendant ce temps, il n’a pas seulement gagné de l’argent, il a aussi tissé les liens dont il aura besoin pour mettre un pied dans les bas-fonds de Tokyo : via son job, sa salle de sport et, surtout, via une hôtesse dans un bar.

« J’étais barman dans un pub, et cette fille m’a dit : “T’es un bad boy toi hein ?”, en se moquant de moi », se souvient White. « Puis elle a continué en me disant qu’il fallait vraiment que je rencontre les gens avec qui elle traînait, parce qu’elle avait deviné quel genre de type j’étais. »

Il s’avère que la meuf en question faisait figure d’autorité dans le milieu des types comme White. Avec le temps, elle a présenté White à l’un des barons de la drogue les plus prolifiques de Tokyo.

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« Tu dois rencontrer Red », lui a-t-elle dit. « C’est un Anglais. »

Edward James Montague Reid a étudié à Oxford et est titulaire d’un triple diplôme en mathématiques, physique et chimie, et d’une maîtrise en études orientales japonaises. Jusqu’à récemment, il était aussi l’un des plus gros trafiquants de drogue de Tokyo. Après avoir été arrêté par la police japonaise en juillet 2017, il purge actuellement une peine de 12 ans pour possession et trafic de substances illicites.

Selon les mots de White, Red était « tout le contraire de l’image qu’on se fait habituellement d’un gangster » : un « english boy avec une tête d’intello » qui aimait faire la fête en prenant de la coke, de l’ecsta, de la ice et un stimulant psychédélique appelé 2C-I, et qui a finalement été aspiré dans le vortex du monde criminel de Tokyo.

« Ce qui se passe à Tokyo est unique. Les marges bénéficiaires sont deux fois et demie plus élevées, et le risque de fusillade en plein jour est de 1 %. »

« Red était mon boss, c’était mon gars sûr : le type le plus barré au monde », rapporte un White enjoué. « J’ai commencé à travailler pour lui, et c’est lui qui m’a tout appris sur cette ville. »

À son apogée, les autorités pensaient d’abord que Red vendait du matos à une quarantaine de clients dans le quartier des clubs de Roppongi, acceptant les paiements en Bitcoin pour couvrir ses traces. Ça n’a malheureusement pas suffi. Lorsque la police métropolitaine de Tokyo fait une descente dans son appartement fortifié du centre-ville, elle saisit 239 grammes de cocaïne, 92 grammes de méthamphétamine, 467 grammes de marijuana et 750 pilules de MDMA. Selon le journal local Tokyo Reporter, « la résidence contenait ce qui pourrait être décrit comme le matos qu’on s’attendrait à trouver dans une foire aux drogues illégales ». La valeur de revente collective était d’environ 20 millions de yens, soit un peu plus de 182 000 dollars.

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White me dit qu’après cette descente, il a immédiatement fait profil bas, convaincu que la police l’identifierait grâce aux images de sécurité de la base principale de Red. Pour des raisons inconnues, la police n’est jamais venue frapper à sa porte, et lorsqu’il est finalement sorti de sa cachette six mois plus tard, c’est lui, l’apprenti, qui a repris le flambeau et absorbé la majorité de la clientèle de Red : un milieu aisé composé principalement d’avocats, de banquiers et de cadres informatiques étrangers.

White prétend maintenant être le roi du game, et y faire un tabac.

« Ce qui se passe à Tokyo est unique, rien de semblable avec ce que j’ai connu auparavant », me dit-il. « Les marges bénéficiaires sont deux fois et demie plus élevées, et le risque de fusillade en plein jour comme il y en a constamment chez nous est de 1 %. »

« Ici on se marre. C’est Candyland. »

WHITE DIT AVOIR HÉRITÉ DE LA CLIENTÈLE D’EDWARD JAMES MONTAGUE, UN DEALER BRITANNIQUE ARRÊTÉ PAR LA POLICE DE TOKYO EN 2017. PHOTO : JASON WHITE

PARTIE 2 : Banquiers blindés et flics mous

La politique japonaise de tolérance zéro en matière de drogues a favorisé l’émergence d’un marché lucratif et à fort enjeu pour les substances illicites, où les dealers prêts à se lancer dans la course sont rémunérés par des clients prêts à payer un prix majoré. L’offre est faible, la demande élevée, et tant que vous ne vous faites pas pincer en dealant, c’est, pour reprendre les mots de White, « du gâteau ».

Mais le mec ne s’est pas implanté là-bas pour le fric. Le Japon, pays réputé pour son insularité, est également devenu un refuge relativement sûr pour une cohorte de hors-la-loi internationaux, notamment parce qu’il a conclu des accords bilatéraux d’extradition avec seulement deux autres pays — les États-Unis et la Corée du Sud — et qu’il extrade rarement les criminels internationaux, même pour des infractions graves. Tokyo est un repaire de fugitifs, et White, qui n’est ni citoyen américain ni citoyen sud-coréen, peut se cacher à la vue de tous dans la mégalopole est-asiatique sans craindre d’être traduit en justice pour ses crimes en Occident.

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En ce qui concerne les démêlés potentiels avec la police locale, la date la plus risquée de l’agenda de White est le « jour de recharge », une journée qui a lieu tous les deux mois et au cours de laquelle il doit réapprovisionner l’équipe en se procurant de la drogue en gros auprès d’importateurs internationaux. Il refuse d’entrer dans les détails pour savoir qui sont ces importateurs et où ils se trouvent, révélant seulement qu’il commande les recharges à l’avance — généralement environ un kilo de cocaïne et autant de pilules que possible — avant de s’arranger pour les rencontrer dans un lieu de rendez-vous spécifique.

Mais même ces transactions importantes sont invraisemblablement normales. Elles ne se déroulent pas sur le siège arrière d’une voiture ou dans des ruelles sombres, mais dans des pubs, des restaurants, des cafés et parfois même au Starbucks. Lorsque White et le grossiste se rencontrent sur le lieu de dépôt désigné, l’échange est décontracté. Ils fument, boivent un café, échangent leurs porte-documents sous la table et se séparent.

« Les flics ne pigent pas bien le milieu — ils pensent que si vous êtes dans la came, vous êtes forcément un homme noir avec un jean déchiré et des dreadlocks. »

La seule mesure de précaution prise par White, c’est de porter une chemise soigneusement boutonnée, « pour essayer d’avoir l’air d’un chic type ».

« Les flics ne pigent pas bien le milieu — ils pensent que si vous êtes dans la came, vous êtes forcément un homme noir avec un jean déchiré et des dreadlocks, le style qui se promène en ayant l’air totalement déphasé », explique-t-il. « Ils ont des idées très stéréotypées sur le game et ils ignorent comment ça fonctionne vraiment ».

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White dépeint la police de Tokyo comme des tigres de papier : des disciplinaires édentés et sans vergogne, trop éloignés de la criminalité liée à la drogue pour faire appliquer les lois rigoureuses qu’ils sont censés représenter. Selon lui, cela s’explique en partie par l’incapacité ou la réticence des détectives locaux très traditionnels à innover et à se réconcilier avec tout ce qui est « nouveau » ou « étranger ».

White vend de l’ecstasy, de la méthamphétamine et de la cocaïne, mais c’est avec cette dernière qu’il fait le plus de blé. Grâce à une petite équipe de dealers et de livreurs, il transporte plus d’un kilo de coke par mois et engrange environ 400 000 dollars de bénéfices bruts. À titre de comparaison, la même quantité aux États-Unis se vend généralement pour 120 000 dollars.

Il gère son business à partir d’un système de téléphones portables en rotation, transfère notre correspondance sur un nouveau compte de messagerie cryptée toutes les deux semaines, et est extrêmement sélectif quant aux personnes autorisées ou non à entrer dans le petit cercle restreint de sa clientèle — sélectionnant les clients avec le genre de critères d’admission VIP impitoyables que l’on attendrait d’un club hyper sélect.

« Vous n’avez pas ces types qui vous appellent pour de petites quantités tout au long de la nuit. Ce sont des gars matures et professionnels qui gèrent aussi leur consommation de drogue de manière mature et professionnelle. »

White refuse de vendre à des touristes ou à des travailleurs qui font des allers-retours en avion, et préfère consolider sa base de contacts de longue durée qui connaissent bien la ville et risquent moins de se faire arrêter. L’un de ses clients est le patron d’un fonds spéculatif qui achète en gros des doses de 500 000 yens (4 500 dollars). White planifie un dépôt, le patron du fonds spéculatif paie, et le marché est conclu.

« C’est généralement comme ça que ça se passe ici », m’explique White. « Vous n’avez pas ces types qui vous appellent pour de petites quantités tout au long de la nuit. Ce sont des gars matures et professionnels qui gèrent aussi leur consommation de drogue de manière mature et professionnelle. »

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Dans son pays, il s’adressait à un marché tentaculaire de ravers, d’étudiants, de « crackheads » et de « racailles ». Au Japon, sa clientèle est plus restreinte, mais plus solide, composée d’expatriés aisés qui achètent surtout de grosses quantités en une seule fois. « Le meilleur moyen de se faire pincer, souligne-t-il, c’est d’avoir une clientèle négligente. » Et en termes de professionnalisme et de pouvoir d’achat, 20 clients à Tokyo en valent autant que 200 en Amérique.

« Il y a des acteurs puissants derrière la logistique et le pipeline, ils gèrent certainement beaucoup plus de matos que nous », dit-il. « Mais concernant le trafic de rue avec un apport régulier, j’ai l’impression que nous sommes les plus actifs. Ce que je fais, c’est diriger une équipe qui distribue beaucoup de matos avec des marges bénéficiaires ridiculement élevées. »

« J’ai suivi un cours de marketing à l’université quand j’étais gosse », ajoute-t-il. « Ça a porté ses fruits. »

WHITE VEND DE L’ECSTASY, DE LA MÉTHAMPHÉTAMINE ET DE LA COCAÏNE. PHOTO : JASON WHITE

PARTIE 3 : Gangs tokyoïtes

Si dans la capitale nippone, l’équipe de White n’est composée que de dix personnes — un groupe hétéroclite d’étudiants, d’employés de café et de livreurs Uber Eats — il affirme qu’ils traitent ensemble une part importante de la cocaïne distribuée dans le centre de la ville. Cela dit, il est loin d’être le seul dans le game.

White divise les clans de la drogue en une petite poignée de tribus ethno-géographiques : les Africains, les Colombiens, les Iraniens, les Roumains, les Russes, les Turcs et les Vietnamiens. Parmi ses concurrents, on trouve les Africains qui dirigent le quartier de Roppongi et vendent du matos bon marché aux touristes peu avertis, et les Iraniens, un peu plus avisés, qui vendent le meilleur matos qui soit.

« Ils ne sont pas du genre à te tirer dessus en pleine rue, mais si je devais craindre de me faire poignarder, ce serait par ces chiens d’Iraniens. »

Les premiers ne l’empêchent pas de dormir : les trafiquants et les dealers africains sont toujours en train de s’affronter pour des broutilles et de petits conflits territoriaux. Il n’a pas non plus à s’inquiéter d’un commerce qui s’adresse principalement aux touristes d’un jour. Mais pour les derniers, c’est une autre histoire.

« Certains Iraniens sont assez fous », me dit White. « Pas du genre à te tirer dessus en pleine rue, mais si je devais craindre de me faire poignarder, ce serait par ces chiens d’Iraniens. »

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Et puis il y a l’infâme équipe roumaine, celle qui veut le sang de White.

« Ils ressemblent comme deux gouttes d’eau aux mafieux d’Europe de l’Est que l’on voit dans les films », me dit White. « En fait, il ne faut pas se frotter à eux. Ces sont des putain d’allumés. »

Mais pourtant, même les différends les plus chauds débouchent rarement sur de graves actes de violence à Tokyo.

« Personne ne va se précipiter dans ce café et tirer sur ma meuf — et je te dis ça en toute confiance », me dit-il.

Le cartel criminel le plus tristement célèbre du Japon est, semble-t-il, celui qui préoccupe le moins White : ceux que la police appelle Bōryokudan, ou « groupe violent », mais que le reste du monde désigne simplement sous le nom de Yakuzas.

Ce mot a acquis une réputation redoutable, associée aux tatouages sur tout le corps, aux rituels d’auto-ablation des doigts et à la violence des gangs. Aux yeux de White, cependant, tout ça n’est que légende.

« Les Yakuzas sont les enfoirés les moins dangereux que j’ai rencontrés durant mon séjour ici », me dit-il. « Encore un conte de fées old school. »

Cette soi-disant mafia japonaise est en effet en voie d’extinction, car de nouvelles lois interdisant à ses membres l’accès aux comptes bancaires, aux bureaux et aux circuits commerciaux respectables ont réduit ses rangs officiels. Ils sont passés de 180 000 membres dans les années 1960 à moins de 30 000 aujourd’hui. Cette diminution est en grande partie due à la loi Anti-Bōryokudan de 1992 : une campagne qui a vu la police cibler systématiquement les Yakuzas, et qui continue de donner des résultats aujourd’hui. Dans son rapport annuel, l’Agence nationale de police du Japon s’est vantée d’avoir arrêté 14 281 Yakuzas dans 26 761 affaires sur l’année 2019.

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La mainmise du groupe sur la pègre de Tokyo s’est donc peu à peu relâchée. Des criminels étrangers comme White, les Iraniens et les Roumains — des groupes d’étrangers connus sous le nom de « Hangure », qu’on peut traduire par « à moitié délinquant » ou « dans la zone grise » — sont venus combler ce vide.

Dans une interview de 2017 dans le Nippon Japan, Shibata Daisuke, un ancien patron du groupe Hangure Kantō Rengō, déclarait que le style de vie Yakuza « ne semblait tout simplement plus attrayant ou cool » aux yeux des jeunes.

« Plus personne ne veut être un Yakuza. Aujourd’hui, les adolescents japonais rêvent tous de devenir YouTubers. »

« Alors que le durcissement de la législation a envoyé l’emprise des Yakuzas sur le tapis, la jeune génération voit le monde différemment », expliquait-il. « Pour les gens comme moi, ceux qui sont nés et ont grandi à Tokyo et ont commencé à Shibuya ou Roppongi, le style de vie des Yakuzas n’était pas impressionnant. »

White partage son avis.

« Plus personne ne veut être un Yakuza », dit-il. « De nos jours, les adolescents japonais veulent tous être des YouTubers ; aux yeux de la masse, faire partie des Yakuzas est loin d’être une opportunité professionnelle cool ou lucrative. »

« Ce que la police a fait au Japon, c’est qu’elle a rendu très difficile le fait d’être un gangster, et elle a créé ce nouveau système qui facilite l’épanouissement de la pègre. Les gros gangs que je connais ici, et le gros matos qui transite, ça ne passe plus par les Yakuzas, mais par les étrangers. »

Les données le prouvent : selon un récent livre blanc publié par le ministère japonais de la Justice, les cas d’étrangers inculpés pour des infractions liées à la drogue au Japon ont connu une hausse d’environ 30 % entre 2013 et 2019. Parmi les personnes inculpées en 2019 pour des infractions à la loi japonaise sur le contrôle des stupéfiants et des psychotropes — qui couvre entre autres la contrebande, l’approvisionnement, la possession et la consommation de drogues comme la cocaïne et l’ecstasy — plus d’un quart étaient des étrangers, tandis qu’un peu plus de 10 % étaient des membres ou affiliés des Yakuzas.

Et il ne s’agit que de ceux qui ont été attrapés.

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« Si vous prenez un indicateur comme la saisie de drogues, ce n’est pas comme si l’activité avait disparu — dans certains cas, elle a même augmenté », raconte David Brewster à VICE. Ce chercheur du Centre de recherche en criminologie de l’Université Ryukoku à Kyoto s’interroge : « Cela laisse donc la question en suspens : que se passe-t-il, et qui est derrière tout ça ? »

Brewster admet qu’il est difficile d’y répondre. Selon lui, la campagne menée par la police japonaise contre les Yakuzas n’a fait que créer un vide, que d’autres acteurs du marché noir se sont empressés de venir combler. 

« Je pense tout simplement que nous n’en savons pas assez sur la situation globale des drogues au Japon », dit-il. « Je suppose que les Bōryokudan sont toujours fortement impliqués dans les activités liées au marché de la drogue. Mais si vous réprimez certains groupes, d’autres vont entrer en scène. Une des possibilités est donc l’augmentation des organisations criminelles étrangères. »

« Le Japon aurait dû laisser les Yakuzas au pouvoir. On ne verrait pas autant d’étrangers faire des conneries s’ils avaient continué de gérer le bordel comme ils le faisaient à l’époque. »

Cela concorde également avec les affirmations de White : À Tokyo, les nouveaux magnats de la drogue sont tous des gaikokujin, ou étrangers, des types pour qui le fait de ne pas être japonais est le plus grand atout criminel. Comme il le fait remarquer, « les flics ne connaissent tout simplement pas ce monde-là ».

« Ils ne savent pas comment on parle, ils ne savent pas comment on bouge », dit-il. « Le Japon aurait dû laisser les Yakuzas au pouvoir. On ne verrait pas autant d’[étrangers] faire des conneries si les Yakuzas avaient continué de gérer le bordel comme ils le faisaient prétendument à l’époque. »

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Si l’organisation criminelle n’est plus que l’ombre d’elle-même, on parle tout de même de certains hommes de main du Bōryokudan qui exerceraient encore leur influence dans le noir.

« Red avait des relations avec les Yakuzas, et ce qu’il m’a dit sur leur système d’assassinat m’a fait comprendre qu’ici aussi, c’est la merde », dit White. « On n’en parle pas aux infos, ce ne sont pas des fusillades en boîte de nuit, des tueries en voiture ou des enfants poignardés. Quand ça arrive, il y a juste quelqu’un qui disparaît. »

White a entendu des trucs sur au moins un clan de Yakuzas, le Sumiyoshi Kai. Ses membres coupaient les bras et les jambes de leurs ennemis et les faisaient couler au fond de la baie de Tokyo — les torses et têtes parfois cachés dans des barils, parfois simplement ancrés au fond de la mer.

Mais ce ne sont que des rumeurs.

« J’ai souvent eu l’impression que c’était plutôt des histoires pour effrayer les gens », me dit White. « Remarque, j’ai entendu dire qu’il y avait des putain de meurtres qui étaient simplement comptabilisés comme des “disparitions”. Mais encore une fois, ce ne sont que des trucs qu’on m’a racontés. »

SELON SES MOTS, WHITE ESPÈRE QUE SE CONFIER À VICE « FERA DU BIEN À SON ME ». PHOTO : JASON WHITE

PARTIE 4 : Disparition

Légendes, histoires, rumeurs ou autres, White ne peut pas faire grand-chose pour échapper aux prédateurs qui rôdent dans la jungle de Tokyo. Il a fait le pari du Japon — où aurait-il pu aller ?

« Je ne suis pas rentré chez moi depuis plus de quatre ans, et mon avocat m’a dit qu’à l’heure actuelle, on me refuserait certainement l’entrée dans un autre pays en raison des mandats d’arrêt qui vont surgir aux frontières », dit-il. « C’est comme si j’étais en exil, mais je suis en exil dans un endroit génial. Je baise des salopes toute la journée et j’achète du Louis Vuitton — c’est la prison la plus luxueuse du monde — mais néanmoins, je reste un exilé. »

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White est piégé, peut-être de façon permanente, dans des limbes faustiennes, où le prix de son pouvoir et de sa richesse aura été l’aliénation, l’immobilité et l’exil. À moins de changer d’identité, de fabriquer un passeport et de passer clandestinement la frontière internationale, il n’a aucun moyen de fuir le Japon sans que son histoire ne le rattrape.

Cependant White ne recherche ni la pitié ni la sympathie. Pour lui, on récolte toujours ce que l’on sème.

« Je ne peux pas me plaindre », dit-il. « D’accord, une personne ordinaire qui a un cancer, c’est injuste. Un jeune gamin qui se fait écraser par un conducteur ivre, c’est injuste. Mais un pauvre type de la rue qui choisit de gagner sa vie grâce à la violence ? Il ne faudrait pas encore se plaindre des retombées quand même, si ? »

« Yes bro, je suis là. Vivant et en bonne santé. »

Ce rare moment d’autodérision de la part de White laisse entrevoir une réponse à la question qui aura plané sur toute notre correspondance : pourquoi m’avoir contacté et avoir pris le temps de me raconter tout ça ? Qu’avait-il à y gagner ?

L’absolution, apparemment.

« J’ai fait des choses assez atroces », m’explique-t-il. « Peut-être que faire un truc comme ça, faire la lumière sur la partie sombre de ma vie, pourrait être bon pour mon âme. »

« Je ne suis pas croyant », ajoute-t-il. « Je trouve juste que ça sonne bien. »

Pourtant, on ne sent pas spécialement chez White l’envie de changer de direction. Sans possibilité de rédemption, d’échappatoire ou de stratégie de sortie viable, il va sans doute continuer à faire ce qu’il a toujours fait. S’il ne se fait pas pincer par la police, poignarder par les Iraniens, décapiter par les Roumains ou mutiler par le Sumiyoshi Kai, il continuera de mener la grande vie dans ce qu’on appelle Candyland. Du moins, aussi longtemps que cette grande vie sera possible.

Fin 2021, White a disparu des radars pour ce qui devait être la cinquième ou sixième fois. Après des semaines de silence radio, un mail envoyé à l’une des adresses précédemment utilisées pour communiquer qui lui demandait s’il était toujours là a reçu une réponse. C’était le soir de Noël.

« Yes bro, je suis là. Vivant et en bonne santé. »

Je lui ai répondu en lui demandant le meilleur moyen de le joindre. L’histoire touchait à sa fin, lui avais-je alors expliqué, mais il y avait certains détails que je voulais encore éclaircir. Pendant de longues semaines, mes mails à répétition n’ont rien donné. Jusqu’au jour où, finalement, un message a atterri dans ma boîte de réception. C’était mon propre mail, qui se voyait renvoyer à l’expéditeur.

« L’adresse utilisée n’a pas été trouvée. Le compte de messagerie que vous avez essayé de joindre n’existe pas. »

Gavin Butler est sur Twitter.

Cette histoire a été éditée afin de supprimer tous les détails permettant potentiellement d’identifier les personnes mentionnées dans l’article.

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