Sous l'œil de David LaChapelle, tout le monde se prend pour un dieu

Le photographe atypique parle de son Kanye en Jésus, de son mentor Andy Warhol et du processus créatif nécessaire pour sortir une image de légende.

David LaChapelle pense être le vaisseau d’une puissance supérieure. « Il y a des photos avec lesquelles je n’ai pas grand-chose à voir. Je me suis juste réveillé au beau milieu de la nuit avec une image en tête, juste après avoir prié pour trouver l’inspiration », nous a confié le photographe lors d’une conversation téléphonique. S’il a d’abord été surprenant d’entendre un artiste à la longue et brillante carrière parmi les hyperstars insister sur sa propre humilité — LaChapelle a été élève d’Andy Warhol, photographe de Whitney Houston, Elizabeth Taylor ou Tupac Shakur, et a rendu célèbres Paris Hilton et Amanda Lepore —, il s’avère en fait que c’est l’éthique de LaChapelle, tant sur le plan artistique que personnel.

« Je suis très heureux d’avoir une exposition à New York, c’est là que j’ai grandi », a déclaré le photographe à propos de make Believe, sa première grande expo solo aux États-Unis. « New York, c’est un public difficile, vous savez… if you can make it there… », a-t-il commencé à chantonner nonchalamment, avant de sauter à deux pieds dans le tube de Frank Sinatra. La rétrospective, qui s’est ouverte à Fotografiska New York le 9 septembre dernier, présente 150 œuvres réalisées au cours de quatre décennies.

« Naomi Campbell : Have You Seen Me? » (1999, New York) - © David LaChapelle, avec l'aimable autorisation de Fotografiska New York

Dans les années 1980, LaChapelle, alors âgé de quinze ans, quitte sa maison du Connecticut pour s’installer à Manhattan. Il fait ses débuts en tant qu’artiste dans l’East Village, où il s’immerge dans la vie nocturne et fait ses dents au célèbre magazine Interview dirigé par Andy Warhol. Alimentées par l’incertitude existentielle liée à l’épidémie de VIH/sida, ses premières œuvres mettent en scène ses amis malades habillés d’ailes d’ange et baignant dans une lumière sacrée.

« Je ne passe pas tellement de temps sur Instagram. Je fais très attention à ce que je digère avec mes yeux et je ne veux pas regarder des trucs moyens en scrollant au hasard. »

Plus tard, LaChapelle s’aventure dans la captation de mises en scène fantastiques à gros budget, y compris la photographie de mode commerciale, et explore les thèmes de l’artificialité et de la rêverie suburbaine. Une photo de 2002, intitulée « I Buy A Big Car For Shopping », place une femme blonde dans un paysage de McMansion, debout devant un SUV écrasé sur une canette de Coca-Cola géante. Puisqu’il s’agit d’une production de LaChapelle, le modèle en sang et débraillé semble quand même prêt à nous faire un défilé.

'I Buy a Big Car for Shopping' (2002, Los Angeles) - © David LaChapelle, avec l'aimable autorisation de Fotografiska New York

À travers ses portraits somptueux pour les magazines, le travail de LaChapelle a imprégné le concept de célébrité d’iconographie religieuse : Kim Kardashian est Marie-Madeleine pleurant une rivière de larmes chatoyantes, tandis que Kanye West s’affiche en Christ à la couronne d’épines.

Le style de portrait mis au point par LaChapelle peut être considéré à la fois comme une célébration surréaliste de la culture contemporaine et comme une satire insolente qui rappelle aux Américains leurs péchés les plus graves. Pour la carte de Noël des Kardashian-Jenner shootée en 2013, il a rassemblé 500 magazines à sensation arborant les visages omniprésents de la famille et a réparti les sœurs et leur compagnie dans un paysage post-apocalyptique qu’elles ont elles-mêmes façonné de toute pièce.

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Outre la photographie, LaChapelle a réalisé des clips vidéo pour un Rolodex de divas du Top 40, ainsi qu’un documentaire sur la street dance dans le centre sud de Los Angeles en 2005, sans oublier la publication de nombreux livres d’art. Il a cependant fait une pause dans son taf commercial au milieu des années 1980, quittant New York pour une ferme isolée à Maui. Certaines de ses œuvres les plus récentes s’inspirent de thèmes religieux et explorent la sérénité divine qui émane des paysages verdoyants d’Hawaï. 

"Light Within' (1986, New York) - © David LaChapelle, avec l'aimable autorisation Fotografiska New York

Sa nouvelle exposition, make Believe, est l’aboutissement de cette carrière dynamique et interdisciplinaire. VICE s’est entretenu avec le photographe au sujet de la rétrospective, de l’évolution de ses inspirations et de ses sentiments à propos de son héritage.


VICE : Vous avez travaillé pour le magazine Interview d’Andy Warhol dans les années 1980. Avez-vous appris quelque chose de cette expérience qui vous sert encore aujourd’hui ?
David LaChapelle :
Warhol est venu confirmer une idée qui stagnait déjà dans mon cerveau. Alors que j’étais dans son bureau, il m’a dit : « Fais ce que tu veux, mais fais en sorte que tout le monde soit beau. »

'Andy Warhol: Last Sitting' (1986, New York) - © David LaChapelle, avec l'aimable autorisation de Fotografiska New York

J’ai aussi appris une leçon bien plus importante. À l’époque, mes amis qui étudiaient à Parsons ou à la FIT étaient terriblement méchants avec Andy. Ils me disaient sans cesse « Pourquoi tu travailles pour lui ? Ce mec est dépassé ». C’était vraiment des personnes cyniques.

Quand Andy est mort, le monde artistique ne l’appréciait pas vraiment. L’Europe et l’Asie l’appréciaient, oui, mais pas New York. Lui voulait seulement une exposition au Musée d’Art Moderne. Ça l’a rongé toute sa vie, et pourtant son vœu n’a été exhaussé qu’après son décès. Ça a été la plus grande expo de l’histoire du musée, mais ils ont attendu qu’il soit mort. Tout le monde se promenait en disant : « Oh mon Dieu, ce type est un génie ! ». Moi je pensais juste aux gens qui se moquaient de lui. Il sortait tout le temps, faisait la fête, et j’entends encore les critiques d’art se demander comment on pouvait le considérer comme un artiste sérieux.

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J’ai assisté à ce changement. Au fil des ans, on a finalement compris que si Picasso régnait sur la première moitié du 20e siècle, Andy Warhol possédait la seconde. 

Une de vos séries précédentes représentait des hommes atteints du sida sous forme d’anges célestes. Comment avez-vous conçu cette œuvre ?
Les personnes qu’on peut voir sur les photos étaient des amis à moi. Au début des années 1980, j’ai soudainement pris conscience de ce fléau. [Le CDC, de manière irresponsable], appelait [les personnes exposées au sida] le club des quatre H : héroïnomanes, homosexuels, hémophiles et Haïtiens. Très tôt, j’ai eu cette prémonition que ce truc allait être un fléau, et que ce serait énorme. Aujourd’hui, [plus de] 33 millions de personnes en sont mortes.

Mon pressentiment était vraiment réel. Je n’en ai eu que trois comme ça dans ma vie. C’est arrivé un soir alors que j’assistais à une expo de Robert Mapplethorpe. J’étais assis dans un coin à tripper devant les images et les portraits. J’ai ressenti un truc étrange. En rentrant chez moi sous la pluie, je pleurais si fort et j’ai eu la prémonition que cette petite chose allait devenir un fléau biblique mondial et massif. Et puis, bien sûr, les gens ont commencé à tomber malades. Mon petit ami est mort du sida en 1984, j’avais 21 ans et lui 24, et j’étais certain de l’avoir chopé moi aussi.

« Fly On My Sweet Angel Fly on to the Sky » (1988, Farmington, Connecticut) - © David LaChapelle, avec l'aimable autorisation de Fotografiska New York

Je n’aurais jamais imaginé que j’allais rester ici-bas aussi longtemps, alors j’ai voulu donner un sens à ma vie. Il ne s’agissait pas d’argent ou d’héritage. Je voulais léguer de belles images au monde, et c’était ces images d’anges. J’ai donc dépensé tout l’argent que j’avais pour faire confectionner ces ailes. Je voulais photographier l’esprit des anges. Je suis devenu très proche de Dieu. Je suis proche de Dieu depuis mon enfance. Mais c’est à ce moment-là que j’ai été vraiment confronté à la mort. Je pensais que j’allais mourir. Pourquoi pas moi ? On ne se protégeait pas pendant nos rapports sexuels. Personne ne le faisait. 

« 1 Samuel 18:1: … the soul of Jonathan was knit with the soul of David and Jonathan loved him as his own soul » (2021, Los Angeles) - © David LaChapelle, avec l'aimable autorisation de Fotografiska New York

Vous avez également intégré l’iconographie religieuse dans des photos pop culture. Pour la couverture de Rolling Stone par exemple, où l’on peut voir un Kanye West en Christ ensanglanté. Pouvez-vous nous parler un peu plus de cette représentation des célébrités en tant que divinités ?
À cette époque, j’avais déjà mon Jésus méditerranéen et mon Jésus anglophone. Comme je devais photographier Kanye pour Rolling Stone, j’en ai profité pour faire une photo pour moi. C’était l’année de la sortie du film de Mel Gibson, La Passion du Christ, et je l’ai parfaitement reproduit. Le fond, puis toutes ces épines qu’on a mis sur sa tête, c’était vraiment comme sur l’affiche. Mais je ne pensais pas que le magazine allait l’utiliser pour la couverture.

Si je voulais tant faire le portrait d’un Jésus Noir, c’est parce que je désirais représenter le Christ de différentes manières et avec différentes couleurs de peau. La Bible nous dit que nous sommes tous faits à l’image de Dieu, mais nous sommes aussi tous différents les uns des autres. C’est quelque chose que j’ai trouvé très intéressant. Ma façon de travailler est vraiment intuitive, je fais simplement ce que j’aime. J’ai toujours eu la chance de pouvoir suivre mon cœur. 

« Mary Magdalene : Abiding Lamentation » (2018, Los Angeles) et « Kanye West : Passion of the Christ » (2006, Los Angeles) - © David LaChapelle, avec l'aimable autorisation de Fotografiska New York

Vous avez débuté avec la photo analogique et les médias imprimés. De nos jours, une grande partie de la photographie est consommée et médiatisée sur Instagram. La technologie des smartphones a-t-elle changé votre approche de la production de ces fresques plus grandes que nature ?
Non, pas du tout. Je ne voulais pas d’Instagram et j’ai résisté pendant des années. Je refusais que mes photos soient vues en aussi petit. Je voulais que les gens fassent l’effort de feuilleter un livre ou d’aller à une expo. Mais pendant la tournée de promotion d’un livre, Johnny Byrne, mon assistant de studio, m’a dit : « Il faut vraiment que tu t’y mettes ».

Au bout d’un moment, je me suis motivé. Et ça a été très utile, lors de la tournée du livre, d’avoir un lien avec le public. Je ne passe pas tellement de temps sur Instagram à observer le contenu des autres, ça ne me fait pas du bien. Je fais très attention à ce que je digère avec mes yeux, et je ne veux pas regarder des trucs moyens en scrollant au hasard.

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Enfant, je possédais le livre de Richard Avedon qui rassemblait ses meilleures œuvres. Il l’a édité et assemblé page par page. Chaque image déployait les coiffures les plus élaborées, les plus beaux make-up et un stylisme recherché. J’ai supplié mon père de me l’acheter quand j’avais 14 ans. Je vous jure que je connaissais chaque photo par cœur. Par osmose, j’ai tout absorbé. La différence entre regarder un livre d’Avedon et ouvrir Instagram, c’est qu’il nous faut maintenant passer au crible énormément d’images médiocres, bizarres et mal faites. Avec le livre, il n’y avait rien à jeter.

« My Own Marilyn » (2002, New York) - © David LaChapelle, avec l'aimable autorisation de Fotografiska New York

Comme je n’ai jamais suivi les tendances, même mes premiers travaux restent d’actualité et peuvent être exposés dans un musée. Je faisais mon propre truc. Tout le monde [dans les années 1980] avait les cheveux courts et hérissés et moi je voulais vraiment explorer la Renaissance, faire du Botticelli. Actuellement, il y a tellement de jeunes qui font référence à des choses qui ont été faites la semaine ou l’année dernière. Consultez les livres d’histoire et inspirez-vous des arts et de la peinture. Il n’y a pas d’histoire de l’art sur Instagram. 

Au milieu des années 1980, vous vous êtes écarté de la photographie commerciale. Qu’est-ce qui vous inspire et vous stimule en ce moment à produire davantage ?
Honnêtement, je prie. Je prie pour avoir de l’inspiration, et elle vient. C’est pourquoi je n’ai pas pu donner de master class. On m’a pourtant bien demandé, m’affirmant que j’allais me faire beaucoup d’argent. Mais je n’aurais pas pu être honnête et parler de mes prières pour l’inspiration comme faisant partie de mon processus. Ne pas en parler aurait été mentir, mais si je l’avais fait, les gens aurait voulu récupérer leur fric. 

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Vous voulez dire que ça vient de l’intérieur ?
Ça vient de Dieu.

C’est pourquoi toutes ces histoires de fierté — je suis fier de mon travail, fierté, fierté, fierté — ça revient à dire que l’humilité est importante. L’humilité. Je ne parle pas ici de fausse humilité. C’est une bénédiction d’avoir cette opportunité, de pouvoir faire mon art. Il y a tellement de gens dans le monde qui vivent la guerre, la pauvreté, la faim et la souffrance et qui désirent en faire de l’art. Je ne suis pas fier. Je suis béni. C’est un don. C’est quelque chose dont il faut être reconnaissant ; il faut avoir foi en Dieu. Personne ne peut me dire le contraire. Je ne peux parler que pour moi-même. Je sais d’où vient mon inspiration, et ce n’est pas de moi.

« Tupac Shakur : To Begin Again 1 » (1996, Los Angeles) - © David LaChapelle, avec l'aimable autorisation de Fotografiska New York

L’entretien a été édité par souci de clarté.

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