J’ai visité le premier musée LGBTQ virtuel au monde

Le LGBTQ+ VR Museum répond à une nécessité : se créer un espace de représentation dans un monde majoritairement hostile.

Je me tiens dans une zone liminale indéterminée avec une icône arc-en-ciel qui flotte devant mes yeux. Sous moi se trouve le Milky Way (la Voie Lactée), une vue astrale spectaculaire qui fait de notre galaxie une simple poussière dans un océan d’étoiles. Pour une fois, cette vision n’est pas le résultat d’une méchante dose d’acide prise en after le lendemain de la Pride, mais bien celle du hall d’entrée du premier musée en réalité virtuelle de l’histoire LGBTQ+.

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Conçu par Antonia Forster — militante, conférencière, codeuse autodidacte et autrefois déclarée l’une des personnes les plus influentes de Bristol — le LGBTQ+ VR Museum propose une exposition culturelle basée sur les contributions de la communauté queer, du sud-ouest de l’Angleterre, du Danemark et du Ghana. Chaque œuvre est constituée d’un scan 3D d’un objet, accompagné d’un message vocal de son propriétaire racontant son histoire et sa signification. C’est ici qu’une collection de vernis à ongles devient un acte de défiance, un micro de karaoké un avatar pour la communauté et un exemplaire de Giovanni’s Room, le roman de James Baldwin, une tentative subtile (et ratée) de coming-out.

Comme tant d’autres moments qui marquent un tournant culturel, le musée d’Antonia Forster a pris vie lorsqu’elle-même n’en trouvait nulle part ailleurs. Depuis un café de Brislington, à Bristol, elle me raconte qu’elle était certaine que quelqu’un d’autre avait déjà pensé à faire un truc pareil. Mais ce n’était pas le cas. À l’époque au Royaume-Uni, il n’y avait pas de musée dédié aux LGBTQ+ (Queer Britain a depuis ouvert ses portes en tant que musée physique, où le projet d’Antonia fera une apparition en juillet). Elle a donc décidé d’en créer un.

En plus de vouloir fédérer la communauté, le projet était aussi intensément personnel. Après avoir été invitée à prendre la parole lors d’un événement TEDxTalk en 2017, Antonia a réalisé qu’aux yeux de sa famille, son discours constituait son coming-out en tant que bisexuelle et polyamoureuse. La plupart des conversations qu’elle a eues avec eux se sont assez mal passées ; certaines, me dit-elle, se sont transformées en chantage, insultes et menaces. « On m’a donné le choix de manière très explicite : “Nous continuerons à te soutenir, mais seulement si tu restes dans le placard”. Et moi, je ne voulais pas. Ma stratégie a donc été de devenir ingénieur en logiciel ».

« Je n’ai jamais vu d’œuvres d’art relatant des histoires d’hommes aimant des hommes. Si ce genre de représentations avaient existé, je suis sûr que ça m’aurait aidé à me trouver. Et maintenant, c’est le cas » - Thomas Terkildsen

Cette initiative a permis à Antonia d’acquérir les connaissances et les ressources nécessaires pour créer et accéder à des mondes virtuels, tout en lui donnant le pouvoir de rendre service à sa communauté. Thomas Terkildsen a fait partie de la vague de contributeurs ayant répondu à son appel sur les réseaux sociaux, et il est rapidement apparu que son expérience dans le développement et la VR ouvrait des possibilités de collaboration plus approfondie sur le projet.

« Je savais que c’était un projet gigantesque pour une personne seule — et avec le recul, c’était aussi un énorme projet pour deux personnes qui, à côté de ça, on un job à temps plein », dit-il. « Je me souviens d’excursions scolaires dans des musées où je voyais des peintures d’hommes et de femmes amoureux. Je n’ai jamais vu d’œuvres d’art relatant des histoires d’hommes aimant des hommes. Si ce genre de représentations avaient existé, je suis sûr que ça m’aurait aidé à me trouver. Et maintenant, c’est le cas. ».

L'intérieur du musée LGBQ+ VR Museum. Photo : PR

En pénétrant dans le musée, l’expérience d’entrer dans une réalité alternative transcende la beauté technique de ses surfaces immaculées et de ses œuvres colorées. C’est la première fois que j’utilise un casque Meta Quest 2, et sa qualité immersive est franchement suffisante pour me convaincre que je suis sur le point de tomber de la marche menant au jardin extérieur, plusieurs fois de suite. Mais ce qui est vraiment remarquable, c’est le sentiment d’occuper un espace queer qui n’est pas temporaire, alors que les événements LGBTQ+ sont si souvent organisés à l’arrache, fourrés dans des bars hétérosexuels ou des lieux artistiques standards. Il s’agit ici d’un espace qui leur est entièrement dédié, et dont l’absence au Royaume-Uni se fait cruellement ressentir une fois le casque enlevé.

Certaines personnes attendaient cet espace depuis plus longtemps que d’autres. L’artiste new-yorkaise Patricia Cronin a fourni une reproduction virtuelle de la statue en marbre qu’elle a créée en 2002. Intitulée « Memorial to a Marriage », elle représente Patricia et sa partenaire Deborah, scellées dans une étreinte amoureuse après la mort, à une époque où il leur était encore interdit de se marier. Il s’agit du premier et unique monument au monde consacré au mariage pour tous. « Le défi de cette œuvre était de trouver un équilibre entre un haut niveau d’exécution formelle et une protestation politique pointue », peut-on l’entendre expliquer dans le musée. « Ce que je ne pouvais pas avoir dans la vie, je l’aurais pour toujours dans la mort ».

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Vingt ans plus tard, alors qu’elle et Déborah sont heureuses et mariées, elle constate toujours un manque de visibilité frustrant pour les lesbiennes et la communauté LGBTQ+ au sens large. Comme toujours, le problème est intersectionnel : pour un projet basé à Bristol et lancé la même année que l’affaire Colston (où des activistes ont renversé une statue d’Edward Colston, un marchand d’esclave), la question de savoir qui possède les espaces publics et comment est décidé ce qui y est affiché est plus pertinente que jamais.. 

Une pièce du LGBQ+ VR Museum. Photo : PR

« Je vois rarement mon reflet dans la culture patriarcale hétérosexuelle masculine blanche. Et si ça arrive, c’est à travers des lesbiennes vannées dans un trailer de film ou dans du porno conçu par et pour des hommes hétéros », explique Patricia Cronin. « Donc, en réaction au fait de ne pas voir les femmes honorées dans les monuments publics et l’illégalité du mariage homosexuel aux États-Unis au début du 21e siècle, j’ai décidé d’imaginer un monde où la misogynie et l’homophobie n’existaient pas. » 

L’artiste nous dit qu’elle donne toujours à son entourage les mêmes conseils qu’en 2002 : « Si vous voulez de l’art public permanent, il va falloir acheter le terrain. » Mais elle n’est pas patiente. « Je refuse d’attendre que le monde extérieur, les municipalités locales et fédérales, la culture ou même le monde de l’art hollywoodien me valident. Je le ferai moi-même, merci. J’ai l’imagination radicale nécessaire pour refuser mon absence et insister sur ma présence dans la dignité. »

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C’est peut-être ici qu’intervient la réalité virtuelle : elle permet de créer de nouveaux espaces au-delà de cette dimension étouffante et hétéronormative. Alors que la lutte pour les droits des homosexuels se poursuit IRL, de plus en plus de projets voient le jour (notamment la Uncensored Library de Minecraft) et permettent d’imaginer ce à quoi le futur pourrait ressembler ailleurs. Mais à mesure que le métaverse s’étend, le terme « ailleurs » revêt un caractère de plus en plus nébuleux.

Jusqu’à présent, la réaction d’internet a été celle à laquelle on pouvait s’attendre. « Les deux critiques que j’ai tendance à recevoir quand je fais du militantisme queer sont soit “nous n’avons pas besoin de ça parce que les homos sont traités comme tous les autres”, soit “va crever du sida” », explique Antonia. « Et je me dis, eh bien mon gars, l’un infirme l’autre, non ? » L’industrie technologique elle-même n’est pas totalement inclusive non plus. « Elle fonctionne comme sa propre caisse de résonance parce qu’elle inclut, de base, un groupe démographique biaisé. Je ne connais pas les statistiques sur les personnes queers, mais il y a moins de femmes dans le secteur de la technologie, par exemple, et cela peut être plus difficile pour elles du simple fait qu’elles sont moins nombreuses. »

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Néanmoins, le musée s’avère être un succès international. Ce mois-ci, le projet a remporté le prix New Voices au Tribeca festival de New York, où l’expérience avait été enrichie d’un élément biométrique — le visiteur portait un appareil muni d’électrodes pour mesurer son rythme cardiaque et la conductivité de sa peau, ce qui s’est traduit par une excitation émotionnelle et un grand engagement avec le contenu. En octobre, Forster et son équipe travailleront avec le consulat du Danemark à New York pour créer une version new-yorkaise du musée, qui sera exposée à la High Line.

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Pour Antonia, qui avoue être fan de Donjons et Dragons et de jeux de rôle, les mondes parallèles n’existent pas seulement pour être découverts, ils peuvent aussi être construits. Et ils n’ont pas besoin de fonctionner selon les mêmes règles. « D’après moi, nous sommes encore très prisonniers de nos idées sur ce que pourrait être le monde. Ces idées sont très étroites, car basées sur la vision limitée de notre société actuelle occidentale », dit-elle. « Le concept de la VR m’est apparu comme de la pure sorcellerie — et il l’est toujours. Je peux créer tout ce que j’ose imaginer, en partant de rien. C’est de la véritable magie, de la pure conjuration. »

Le LGBTQ+ VR Museum fait escale au Tribeca Festival 2022 jusqu’au 19 juillet.

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