Grandir à Séez, une station de ski entre nature, sport-étude et grand luxe

À la montagne, j’évoluais entre deux mondes : les chalets ultra-luxueux et la nature galopante.

22 novembre 2021, 9:05am

Je m’appelle Anna. Je suis née à Bourg-Saint-Maurice, en Savoie. À trois kilomètres, il y a Séez, mon village, une commune au pied de la Rosière, à deux pas de l’Italie, c’est là où j’ai grandi. Chez moi, il faut être organisé et autonome. Vivre en hauteur l’impose. Un exemple bête : mieux vaut ne pas oublier la liste de course sur la table de la cuisine. Quand on rejoint Bourg-Saint-Maurice [7 200 âmes, un Super U et un Intermarché], on y va pour y faire le maximum de courses. On cale ses rendez-vous, on regarde si on a des fringues à acheter et on remplit le caddie. Les supérettes au pied des pistes, franchement, ça t’allume le porte-feuille.

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Vous devez vous dire que c’était vraiment le bout du monde chez moi. Je vous rassure, une mairie administre la station. Comme partout, aux élections, les bureaux de vote s’ouvrent au petit matin et la vie communale peut suivre son cours. Pour régler la question dès à présent, Séez a toujours été plutôt marquée à droite. A l’élection présidentielle, Emmanuel Macron a fait un gros score. Ça vote Rassemblement National, aussi. On n’a jamais eu de problèmes d’emplois, on n’a jamais vu un migrant, mais ça vote extrême…

« On ne se posait pas la question des enlèvements ou des gamins écrasés au passage piéton »

J’ai toujours été copine avec les enfants des propriétaires des cinq résidences de mon quartier. Toutes les familles se connaissent. Il y avait la famille des jumelles en face de chez moi qui élevait des poneys. L’été, dès qu’elle partait en randonnée au bord du lac, elle venait toquer à la porte. Mes parents sautaient sur l’occasion pour se débarrasser de moi. Ils me mettaient trois gourdes de compotes et un sandwich dans le sac à dos et je m’enfonçais dans la nature.

Lorsqu’on partait à l’aventure (sans les parents cette fois), on enfilait nos bottes de pluie puis on rejoignait la forêt à quelques centaines de mètres. L’objectif ? S’enfoncer dans les flaques de boue. Je me souviens de la fois où on est parvenus à passer les cuisses. Quand tu y repenses, on aurait pu rester coincés et faire la une du canard local. On ramassait les animaux morts puis on les trainait sur plusieurs mètres. Lorsque je songe à cette enfance libre, heureuse, je ne peux m’empêcher de penser que j’ai été privilégiée. On ne se posait pas la question des enlèvements ou des gamins écrasés au passage piéton, c’était un truc de la ville. Aujourd’hui, de grands complexes hôteliers de 1 200 places sortent de la terre des forets à vitesse folle, cela change nos habitudes et appauvrit les paysages de la montagne. C’est dommage.

Anna et ses amies.

Plus petite, l’hiver, mes parents m’emmenaient à l’école en luge pour éviter de me porter, c’était bien plus simple. Plus confortable. A la fin des cours, on jouait dans la neige. Le bonhomme avec la carotte, l’iglou, les batailles de boules, c’était les vacances toute l’année. On se faisait engueuler quand il fallait rentrer. Je me rappelle parfaitement de la quantité de neige qui s’amoncelait sur la terrasse de la maison. 1 mètre. 1 mètre 50, certains hivers. Les biches et les cerfs se posaient parfois dans le jardin. Aujourd’hui, lorsqu’on a quarante centimètres, nous sommes heureux. En l’espace de quinze ans, à Séez, on le voit concrètement le réchauffement climatique.

Avec les bonhommes de neige, mon autre passion c’était le ski. Tous les week-ends, c’était ski. Même l’été. Au collège, comme je pense un bon tiers des gamins de mon âge, j’ai intégré un ski-études. Cours le matin de 8h à 12h. Ski, l’après-midi. Le soir, pour faire ses devoirs, c’était dur. J’avais mal aux jambes, il fallait prendre le rythme. C’était physiquement d’autant plus éprouvant que l’exigence était élevée. Et plus tu grandis, plus tu dois faire des résultats. Tu devais faire de la musculation, de la gymnastique, de la course à pied. L’esprit de compétition était moins développé que dans certains établissement où les coachs étaient tyranniques, mais cela restait difficile.

Certains ont été massacrés. A cet âge-là, tu ne devines pas encore que tu joues ta carrière. De ce fait, j’en garde de bons souvenirs. Par exemple, le ski-étude était sponsorisé par une marque de biscuit. On s’empiffrait de gâteaux au retour de l’entraînement. Les gouters, c’était quelque chose. On rigolait tous ensemble. Faut dire, on avait la même passion, on venait des mêmes endroits.

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Quoique, dans la cour du lycée, je commençais à observer une grande différence entre les gens des petites et ceux issus des grosses stations. L’établissement était situé à Moutiers [3 600 riverains et une étape indispensable sur la route vers les stations pour les vacanciers]. Il abritait deux mondes distincts. Ma mère était éducatrice spécialisée. Mon père installait les box dans les chalets. Il synchronisait le réseau internet dans les luxueux hôtels de Val d’Isère ou de Courchevel. Quelques copines, qui portaient des vestes dépassant le millier d’euros, vivaient là-bas. J’adorais aller dormir chez elles. Le cadre était à couper le souffle. Tout était beau.

Anna avec son frère.

Il y a un truc qu’il faut savoir tout de même et j’insiste là-dessus : ce n’était le grand luxe pour les gens qui y travaillent. En saison, les familles qui gèrent les plus gros chalets du domaine vivent dans 60 mètres carré à quatre. Ils font de la place aux clients et économisent pour le reste de l’année : tous ont des résidences secondaires à Annecy, à Nice, à Montpellier ou dans le sud-ouest. Certaines familles possèdent quatre à cinq résidences secondaires aux quatre coins de la France, voire à l’étranger. Il y a des fractures importantes au sein des différentes stations.

Quand je regarde un peu en arrière et qu’il est temps de faire le bilan, je constate que tous les enfants de Séez connaissent des parcours différents. Avocat d’affaire à Paris. Grosses boites d’évènementiel. Ingénieur, kiné, médecin du sport comme ma voisine. Il y aussi ceux comme moi qui sont saisonniers, attachés à Séez. Ils vendent des beignets, l’été, donne des cours de ski, l’hiver. En sortant du lycée, j’avais voulu voir autre chose, me faire violence. J’étais partie loin de ma montagne et de mon sport, à Lille. Me retrouver dans une grande ville, aller au cinéma, faire du shopping, me faire livrer de la bouffe… C’était fou. Mais j’ai très vite eu envie de revenir même si, ici,  on est contraints d’aller jusque Chambéry pour voir le dernier James Bond… Cet hiver, je serai sur les pistes. Je ne sais pas encore où je vivrai, plus tard, mais ça ne sera jamais loin de ma montagne.

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