On a demandé à des fans de foot ce qu'ils pensent de la Super League

Des 12 clubs dissidents à l'UEFA, tout le monde en prend pour son grade.

20 avril 2021, 7:40am

Avril 2026, les Gunners d’Arsenal, entraîné par Andrey Arshavin, joue contre le Manchester United d’Aleksander Golovin, sa recrue phare. Un match que le community manager d’un site de paris en ligne a rebaptisé « Gazpromico » dans un tweet, déclenchant le rappel de l’ambassadeur russe à Moscou et les excuses officielles du ministre des Affaires étrangères, Manuel Valls. Ce n’est que la 12e fois de la saison que les deux équipes se rencontrent, en comptant la Carabao Cup, la FA Cup, la Premier League (qui a été obligée de les réintégrer après intervention du Tribunal arbitral du sport) et surtout, la Super League.

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Cinq ans plus tôt, alors que son acte de naissance venait d’être révélée dans les colonnes du New York Times, la toute jeune compétition avait déclenché l’ire du monde du football. Ses parents, 12 clubs « historiques » parmi lesquels le Real Madrid, Barcelone, Liverpool, le Milan AC ou la Juventus de Turin, faisaient sécession et décidaient de snober les compétitions internationales organisées par l’UEFA pour créer leur propre terrain de jeu. Une Super League réservée à l’élite, quel que soit les résultats de ses membres dans leur championnat respectif, et un projet qui aura réussi l’exploit de réunir contre lui les chantres du football vrai, les éditorialistes de RMC, les supporters lambda et le président de la République. Emmanuel Macron saluait dans un communiqué dimanche 18 avril « la position des clubs français de refuser de participer à un projet de Super Ligue européenne de football menaçant le principe de solidarité et le mérite sportif ». Il adressait un bon point au PSG et à son président, Nasser al-Khelaïfi, passé dans un renversement de valeurs nécessitant une certaine souplesse de fossoyeur de la Ligue 1 à ange gardien capable de « protéger l’intégrité des compétitions fédérales qu’elles soient nationales ou européennes ».

Qu’est-ce que la Super League si ce n’est ce serpent de mer brandi depuis plusieurs décennies par les grands clubs dès qu’il s’agit de négocier une nouvelle répartition des droits télé ou de mettre un petit coup de pression aux institutions (UEFA notamment) ? Qu’est-ce que la Super League si ce n’est le prolongement de ces interminables tournées d’été (coucou l’International Champions Cup) sur les terrains en synthétique d’Orlando, Floride ou ceux douchés par des pluies diluviennes de Macao ? Est-ce la mort du foot que l’on connaît ou l’occasion de se débarrasser de ces encombrants géants qui trustent les trophées dans des compétitions déjà bien hermétiques ? Pour en avoir le cœur net, on est allé demander aux fans ce qu’ils en pensaient.

Andréa, (26 ans, supportrice du PSG)

Si ça se fait et qu’on n’est pas dedans… Pour botter en touche, je dirais que ça ne va pas se faire justement, que c’est un moyen de pression pour soutirer plus de fric à l’UEFA. Ça montre surtout que certains clubs ont été rachetés par des pipes qui ne comprennent rien à l’essence de ce sport. C’est Agnelli [président de la Juventus, un des clubs créateurs de la Super League] qui disait que le public avait changé, que ses enfants n’avaient pas la patience de rester 90 minutes devant un match de foot. Du coup ça ne serait qu’une idée pour séduire les jeunes ? Les matchs vont être diffusés sur TikTok ? Moi, je suis pour un projet de championnat européen, avec plusieurs divisions, des montées, des descentes et plus aucune compétition nationale. Ça serait une chouette utopie, surtout au moment où la crise sanitaire est en train de faire exploser l’Europe. Et en tant que supportrice du PSG, je préfère aller rencontrer des compétiteurs qui nous respectent plutôt que des joueurs de district qui taclent comme des chiens. Mais c’est un avis personnel et j’imagine que ça n’arrivera pas non plus. Peut-être qu’on finira par exclure les clubs créateurs de la Super League de leur championnat respectif. L’argent irait avec l’argent. Comme quoi, on peut être contre le foot business et pour ce projet finalement.

Matthieu, (22 ans, supporter du SC Bastia)

Je n’avais pas trop suivi les histoires autour de la réforme de la Ligue des champions parce qu’avec Bastia, je suis assez loin de tout ça – généralement, je ne regarde qu’à partir des huitièmes de finale, comme un bon footix. La Super League, on en entendait parler depuis longtemps mais c’était un peu une chimère. Que ça devienne concret aussi vite après la publication du papier du New York Times c’est un peu fou. Presque autant que le casting d’ailleurs. Mais bon pourquoi pas ? Je vois ça avec humour, j’imagine que ça plaira aux gens qui ont des bas de survêt de Chelsea ou du Real Madrid. On aurait été en Ligue 1, je t’aurais probablement tenu un tout autre discours. Maintenant, il faut exclure les équipes concernées par la Super League des compétitions nationales. Si les clubs veulent y aller, pas de problème mais qu’ils paient les pots cassés. On se contentera d’une Ligue des champions « intertotoïsée » à laquelle pourront prétendre des clubs comme le Bétis Séville ou West Ham. Le titre de champion sera plus accessible partout et donc l’Europe aussi. D’un point de vue très pragmatique de supporter d’un club amateur, c’est une bonne chose. Le fait de pouvoir jouer une compétition où l’ogre sera incarné par le RC Lens, ça fait tout de suite un peu moins peur – malgré la présence de Yannick Cahuzac et de Jean-Louis Leca [anciens joueurs du SC Bastia].

Romain Molina, (supporter d’un foot non-criminalisé, auteur de The Beautiful Game, des footballeurs face au destin)

Même si ce n’est pas une surprise – c’est quelque chose qui se tramait depuis un moment déjà – le timing est assez atypique vu que la saison n’est pas terminée. En coulisse, il se dit que le grand vainqueur de cette mascarade, c’est la FIFA. Moi ce qui me choque le plus, ce sont certaines réactions. C’est vraiment le bal des hypocrites. L’UEFA qui est en train de plancher sur l’équivalent d’une Super League en Afrique et qui essaie de passer pour un martyr ? Le Borussia Dortmund qui pille les centres de formation et qui ose parler ensuite des valeurs du football ? C’est facile de dire aujourd’hui qu’il y a le feu à la baraque alors que ça fait bien longtemps qu’il a été allumé. Allumé par ceux qui ont fait entrer le loup dans la bergerie ; tous ces fonds vautours, comme Elliot Management au Milan AC, qui ont été accueillis avec bienveillance et qui aujourd’hui ne cherchent qu’à maximiser leur profit.

Ce que prouve tout ça, c’est surtout que le foot est un instrument de pouvoir qui fait réagir les gouvernements. Par contre, quand il s’agit d’abus sexuels, de matchs trafiqués ou de fédérations corrompues, personne ne s’offusque. Pour moi, la Super League c’est l’ultime crachat à la gueule du supporter. Et pourtant, il est cocu depuis longtemps si tu me permets l’expression. C’est l’amour du foot qui aveugle et qui fait qu’on pardonne tout. Qu’on refuse de voir l’évidence et qu’on ferme les yeux sur ce qu’il se passe dans l’arrière-cuisine. On a tout devant nous pour se rendre compte que c’est un milieu criminel. En France, on a des clubs qui dénoncent leur propre fan pour des fumigènes. Aujourd’hui, ils vont dans le sens du vent en défendant une certaine idée du football pour se donner une bonne image. Mais qu’est-ce qu’ils en ont à foutre ? Je n’ai jamais vu un monde aussi pourri. La seule solution pour mettre fin à tout ça, c’est qu’un organisme international soit chargé de surveiller ces instances. Le foot est mort depuis longtemps mais ça serait pas mal que le système vérolé crève aussi.

Hamza (22 ans, supporter du Real Madrid)

Dragan, (52 ans, supporter d’Hadjuk Split)

Je n’en pense que du mal de cette Super League. Et je fais aussi partie de ceux qui estiment que l’UEFA est à l’origine du projet sans en être l’instigatrice. Franchement, de quoi se plaignent-ils ? On est arrivé au bout de leur logique. Les précédentes réformes de la Ligue des champions tendaient déjà vers une compétition fermée où tout est fait pour que les plus gros se partagent le gâteau. Il n’y a plus aucune surprise, plus d’accident de la route. Tout est balisé. Quand j’étais petit, il y avait des « petits pays » qui allaient jusqu’en finale de coupes d’Europe, les Glasgow Rangers, Anderlecht, Ferencvaros. Aujourd’hui, ils ont été rayés de la carte. Ils ont l’air de s’inspirer du basket, le premier sport qui a fait une Ligue des champions sans équipes championnes [Euroligue]. À l’UEFA, il y a eu un premier schisme suite au départ de Platini. Le Barça et la Juve ont profité de cette vacance du pouvoir pour consolider leur position. J’ai l’impression que l’institution ne s’en est jamais remise. Même le fair-play financier a été tourné de façon à ce que les nouveaux riches ne puissent pas menacer économiquement les clubs historiques qui vivent pourtant à crédit. C’est un vieux truc de noblesse européenne. Le Milan qui serait dans les 12 alors qu’ils sont incapables de se qualifier en LDC depuis 7 ans ? Ça n’a aucun sens. Je pense que les gouvernements vont mettre la pression sur les clubs qui ne feront pas sécession mais que l’UEFA va de nouveau céder. Ma solution ? Je pense qu’il faudrait en finir avec les poules et revenir aux matchs à élimination directe dès le premier tour. Radical.

Eric, (35 ans, supporter du FC Metz)

Je suis dégoûté car j’étais persuadé que Carlo Molinari [ancien président du FC Metz] avait réussi à dealer une place au sein de la Super League auprès de l’arrière petit-cousin du demi-frère d’Agnelli. Sur une note un peu plus sérieuse, je ne pense pas qu’on puisse être amateur de foot et appeler ce nouveau format de compétition de ses vœux. Ça a l’air aussi chiant que d’acheter des habits avec des gros logos. En plus, grand fan d’Intervilles, je suis persuadé que les vraies rivalités footballistiques sont nationales. En Italie, le championnat – enfin surtout niquer la Juve – est dix fois plus important que n’importe quelle coupe d’Europe pour les supporters. Et puis, le vrai délire c’est de voir Lens ou Metz en Ligue des champions. Je ne peux m’empêcher d’observer à travers cette Super League une évolution qui irait dans le sens de cette société incapable de prendre son pied autrement que devant un blockbuster. Une évolution qui va peiner beaucoup de gens ; ceux qui supportent les équipes de leur ville, qui suivent le foot depuis longtemps ou qui aiment les petits films un peu cool. Mon seul espoir, c’est que les spectateurs se lassent et que cette Super League meurt aussi vite qu’elle est née pour qu’on puisse retourner à nos petits Maribor-Porto entre esthètes.

Nikhil, (28 ans, supporter du PSG)

Je suis grave contre la Super League pour la simple et bonne raison que ça fait beaucoup trop de matchs à mater. Aujourd’hui, c’est l’overdose. Je n’ai pas le temps de tout regarder alors j’imagine même pas avec une sorte de deuxième championnat à suivre dans l’année – on pourrait aussi en profiter pour passer à une Ligue 1 à 14 clubs. J’ai une petite nostalgie du match de Ligue des Champions sur TF1 qui rendait le moment si unique, presque sacré. En plus, si c’est pas déconnant d’envisager faire des déplacements à Nantes ou à Angers, je ne vois pas comment tu peux t’y retrouver financièrement avec la Super League. Je veux bien croire que ça nous pendait au nez mais s’il y a des trucs à changer dans le foot ça serait plutôt du côté des diffusions à des horaires chelous et des matchs dits « de merde » – je n’irai pas jusqu’à suggérer d’augmenter la valeur des buts inscrits depuis l’extérieur de la surface comme un ancien président de club mais il y a peut-être une réflexion à mener pour éviter de se taper des purges. Moins de matchs, c’est aussi une façon de créer l’événement. Tu regarderais les Jeux olympiques si c’était tous les ans ?

Mon deuxième argument, c’est la fin des équipes « frissons ». Pas de nouvelles têtes, de petits clubs qui carburent de la D6 à la LDC, d’Atalanta, Leipzig ou de finale Monaco-Porto. C’est triste parce que c’est ce genre d’épopées qui redonne au foot son aspect universel. Je trouve qu’on perdrait vachement en storytelling et qu’on passerait à côté de certains joueurs. Je continuerai de regarder le PSG parce que je ne suis pas pour un foot 100 % communiste non plus, mais j’ai peur qu’on se farcisse un modèle à la NBA où tu allumes uniquement ta télé pour mater les play-offs ou le money time. Aujourd’hui, il y a un certain plaisir à voir les clubs qui ont défoncé l’argent qatari à grands coups de foot populaire et de Bill Shankly se retrouver dans la sauce. Mais sinon bravo à Arsenal et à Tottenham qui ont trouvé une solution pour continuer de perdre et parvenir à jouer la LDC tous les ans. Chapeau l’artiste.

Carl, (28 ans, supporter de la Juventus)

À vrai dire, ce n’est pas tant l’annonce qui m’a surpris que le timing. Andrea Agnelli, notre président, parlait de cette volonté de monter une ligue fermée depuis des mois. Donc, je m’y attendais, mais pas un dimanche après-midi de printemps, en train d’étendre mon linge. Si l’annonce me faisait peur, car j’étais viscéralement contre, elle m’a plongé dans une espèce d’introspection et m’a beaucoup fait réfléchir. En fait, bizarrement, cela a réveillé en moi des sensations similaires à celles que j’ai pu éprouver lors de la relégation de la Juventus lors du Calciopoli en 2006. Un mélange de déception, de tristesse et d’impuissance.

En tout cas, Super League ou pas, je suis convaincu que je ne cesserai jamais de suivre le club. Peut-être moins assidûment, et peut-être avec moins de passion, qui sait. Après, tu sais, quand on a survécu à Amauri et Felipe Melo, on peut tout endurer. J’ai beaucoup de mal à imaginer la Serie A TIM sans la Juventus et ça m’attristerait beaucoup. Mais si ça implique de ne plus vivre des week-ends à se faire pilonner par Benevento à domicile, alors je suis peut-être prêt à étudier cette option. Sinon, à la place de la Super League, je propose un retour à une coupe à élimination directe dès les 16es. Pas de poules. Plus de buts qui comptent double à l’extérieur. Une VAR uniquement pour remater les célébrations de buts les plus réussies. Et l’hymne de la Ligue des champions réinterprété par Bad Bunny.

Tomasz Mortimer (supporter magyar, créateur du site Hungarianfootball.com)

Quand j’ai vu sortir l’info sur la Super League, j’ai d’abord ressenti une profonde exaspération et puis beaucoup de colère. Au début, j’ai cru à une sorte de plan machiavélique pour tenter de récupérer une partie du pouvoir que détiendrait l’UEFA mais après l’annonce officielle, tard dans la nuit, j’ai commencé à saisir l’ampleur du truc. Le foot est déjà une somme d’injustices que l’on doit supporter et ça ne va faire qu’accroître les inégalités. C’est déprimant de voir un si petit nombre de personnes détruire ce sport aimé par des milliards d’autres à travers le monde. Je ne regarderai clairement pas cette Super League même si les promesses d’un football de qualité risquent d’en attirer plus d’un. Par contre, je croiserai les doigts pour que ça se casse la gueule. Pour moi, la solution idoine serait d’imiter ce qui a été proposé aux Pays-Bas et en Belgique. La meilleure solution serait de créer des ligues régionales. À l’est, on pourrait associer les championnats de Hongrie, Roumanie, Croatie et Slovaquie. À l’ouest, la France avec l’Allemagne et l’Espagne avec le Portugal. Le Royaume-Uni se suffirait à lui-même. L’UEFA pourrait distribuer les places de Ligue des champions à ces « ligues » et l’argent serait réparti équitablement aux pays respectifs.

Alexis est sur Twitter et supporter du PSG depuis le berceau

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