Plus un zeste : quand les agrumes valaient de l'or

Véritables « joyaux du monde végétal », citrons, oranges et mandarines ont longtemps été convoités par les rois, les nobles et les bourgeois.

04 mars 2021, 8:10am

« Quand la vie vous donne des citrons, faites de la citronnade ». Ce vieil adage stoïcien, qui aurait été utilisé pour la première fois en 1915 par Elbert Green Hubbard dans sa nécrologie de l’acteur de petite taille Marshall Pinckney Wilde puis repris par les fans d’Ayn Rand, n’est valable que depuis deux siècles. Avant, si la vie vous donnait des citrons, c’était uniquement parce que vous étiez membre d’une caste de privilégiés ou botaniste à la cour du roi.

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Les agrumes sont longtemps restés inaccessibles au commun des mortels – ceux qui n’habitaient pas dans les zones chaudes et humides d’Asie où l’on suppose que les fruits de la famille des citrus sont nés il y a 5 à 6 millions d’années. En Occident, on découvre l’orange, le cédrat ou la mandarine en même temps que s’établissent les premières routes commerciales vers l’Orient. À cause de leur rareté et du coût élevé de leur transport, ces fruits sont d’abord réservés à une élite. Ils deviennent de fait un symbole de luxe et de pouvoir. 

C’est pour recenser toutes les variétés connues à son époque – et pour le prestige – que le botaniste allemand Johann Christoph Volkamer publie entre 1708 et 1714 une somme sur les agrumes intitulée Nurenberg Hesperides, descriptions complètes du noble citron, lime et orange amère. Comment, ici et dans les environs, planter correctement, maintenir, et produire ces fruits, ouvrage titanesque composé de gravures représentant les fruits grandeur nature.

Cedro grosso Bondolotto Nuremberg Copyright: © Stadtarchiv Fürth, Germany.

Volkamer sait que les nobles d’Europe vouent un véritable culte aux agrumes. Certains ont même développé une passion qui frise la syllogomanie, rivalisant d’ingéniosité pour dénicher le fruit le plus gros ou le plus bizarre, sans se soucier des dépenses. Cette fascination va de pair avec la prise de conscience de la valeur des jardins. Dès le début du XVIe siècle, on sait comment planter certains fruits exotiques pour qu’ils surmontent les rigoureux hivers du nord. C’est Pacello Mazzarotta, le jardinier italien du roi Charles VIII, qui a l’idée de la « culture en caisse » permettant aux premières oranges de France d’être abritées du froid à l’intérieur d’un bâtiment.

Toujours de ce côté du Rhin, le naturaliste Antoine-Joseph Dezallier d’Argenville (1680-1765) dédie lui aussi plusieurs chapitres de La théorie et la pratique du jardinage aux seuls agrumes : « L’on distingue plusieurs sortes, comme le Citronnier ou Balotin, le Limier ou Limonier, le Bigaradier, le Cédrat, le Riche-dépouille, le Poncyre, le Pommier d’Adam, la Bergamote, l’Oranger de Chine. Leurs différences sont peu considérables : elles ne consistent qu’en ce que les uns font des arbres de tige, et les autres des nains ou buissons, ou parce que le fruit des uns est doux et celui des autres plus aigre : ils conservent tous leur beau feuillage. »

Pomo d’Adamo Spinoso Venise – La lagune Copyright: © Stadtarchiv Fürth, Germany.

On peut voir dans cette fascination, un retour aux sources antiques. Une récente étude menée par Dafna Langgut, archéobotaniste à l’université de Tel-Aviv, rappelle que les agrumes avaient déjà une place de choix chez les Romains, où le citron était par exemple utilisé pour ses qualités médicinales, son odeur plaisante ou comme rareté que seuls les plus riches pouvaient s’offrir.

Si les agrumes ont conservé leur aura, c’est parce que, « comme le notent de nombreux auteurs d’ouvrages sur les jardins des XVIIe et XVIIIe siècles, dans les orangeries, ces arbres toujours verts, qui portent à la fois des fleurs et des fruits, évoquent la représentation d’une félicité éternelle et paradisiaque », souligne l’historienne allemande Iris Lauterbach. Son introduction à la nouvelle édition en couleurs de l’encyclopédie XXL publiée chez TASCHEN permet d’apprécier le colossal travail de Volkamer.

Pompelmus Nuremberg, 1. Bärenschanze 2. Bleiweiß. 3. Hôpital Copyright: © Stadtarchiv Fürth, Germany.

D’ailleurs, les riches propriétaires ne chercheraient-ils pas à reproduire leur propre jardin des Hespérides ? Et les « pommes d’or » qu’abrite ce verger légendaire et qu’Héraclès dérobera lors de ses douze travaux – malgré la présence d’un dragon à cent têtes et de trois nymphes – ne sont-elles pas tout simplement des oranges, alors inconnues des Grecs ? « Le mythe antique souligne la préciosité de ces fruits, qui peuvent faire ressembler de simples jardins terrestres au paradis », poursuit Lauterbach.

Les Hespérides offrent des agrumes à Noris, la personnification de Nuremberg. Frontispice Nürnbergische Hesperides, 1708 © Stadtarchiv Fürth, Germany

À travers l’histoire, les agrumes ont souvent été considérés comme les joyaux du monde végétal. Parfois servant de monnaie de grande valeur comme au Moyen-Âge, symboles de pureté et de virginité à la Renaissance dans les tableaux de Cima da Conegliano ou de Giovanni Agostino da Lodi. Sans se départir d’une approche scientifique, Volkamer n’hésite pas lui à représenter sur une de ses planches, l’observatoire de Nuremberg, construit en 1678 par l’astronome et graveur Georg Christoph Eimmart, sous des agrumes, comme pour exprimer l’idée que les fruits sont des astres aussi scintillants que le soleil.

Aujourd’hui, kumquat, citron caviar, main de Bouddha ou combava ont pris racine dans l’Hexagone, plantés par une poignée de maraîchers (Damien Blasco, les Bachès), botanistes ou chefs étoilés (Mauro Colagreco), véritable vestige des « orangeries » de Mazzarotta et de cette vieille tradition qui fait de l’agrume, un attribut presque royal. 

Cedro da Fiorenza Schwabach, Wolkersdorf – Jardin de Christoph Fürer von Haimendorf Copyright: © Stadtarchiv Fürth, Germany

Cedro ordinario Verona – La villa et le jardin Chiodi Copyright: © Stadtarchiv Fürth, Germany.

The Book of Citrus Fruits, J.C. Volkamer, 125 euros.

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