Plongée dans le Londres de Marvin Bonheur 

Le photographe qui a précédemment documenté la vie en Seine-Saint-Denis a traversé la Manche pour aller voir comment les jeunes des quartiers populaires londoniens vivent. 

25 février 2021, 8:05am

Après avoir consacré une trilogie au 93 jusqu’en 2019, le photographe Marvin Bonheur s’est rapidement mis en chasse d’un nouveau coin où poser son boitier. L’objectif devait rester le même : « Photographier une population un peu ignorée en allant là où les grands médias ne vont pas – ou du moins, quand ils y vont, ils montrent mal ce qu’il s’y passe. » 

A day in east London.

En regardant un clip du rappeur londonien Novelist, Endz (« quartier » en slang local), le jeune photographe originaire d’Aulnay-sous-Bois s’est aperçu qu’« il y avait pas mal de codes de rue que je retrouvais aussi en France ». Du coup, Marvin Bonheur prend un billet d’Eurostar, et direction Londres pour aller voir de plus près à quoi ressemble la vie dans les quartiers populaires de la capitale britannique. « Je pensais vraiment tomber sur quelque chose de très différent des quartiers français, mais à force de faire des aller-retours entre Paris et Londres j’ai commencé à trouver de nombreuses similitudes : les codes sont les mêmes, seuls les mots sont différents », rembobine Bonheur.

La rencontre de Mona.

« Les problématiques sociales sont semblables en un sens : les immigrés sont aussi majoritairement dans les quartiers, et sont animés par cette double-culture : à la fois britanniques, mais aussi nigérians, jamaïcains ou autre », explique le photographe. « Puis il y a une culture européenne qui nous relie ». Sur des choses parfois d’apparence futiles, mais qui charrient une expérience de vie commune. « En France, quand t’as les crocs vers 21 heures après avoir un peu fumé, tu vas au grec avec tes potes. Et bien eux, ils n’ont pas trop cette culture du kebab, mais ils vont au chicken spot pour taper une barquette à 2 pounds 30. » 

Tax team.

« Les magasins sont aussi un peu les mêmes dans les quartiers populaires, t’as des laveries, des fast food pas chers… mais visuellement ce n’est pas exactement la même chose : c’est plus bas, t’as peu de tours, de barres. Eux, c’est plus des immeubles de trois étages en brique, ou des logements de type ouvriers, comme des maisons. Alors qu’ici les pavillons, c’est un peu plus classe moyenne », analyse le photographe, qui s’est baladé dans les quartiers de Stratford, Brixton, Camberwell, ou encore de Kennington pour photographier leurs jeunes habitants.

Hood house.

« Parfois, j’oubliais même que j’étais à Londres. Un soir, dans le quartier de Kennington, je discutais avec des jeunes du quartier, et tout était semblable à chez moi. Ça parlait de filles, de foot, de musique. La situation était identique d’une soirée à Aulnay, sauf que la brique avait remplacé le béton et que les gens parlaient anglais », se marre Marvin, qui note à chaque passage à Londres de nouvelles similitudes. « Comme nous, tous les gens des quartiers vont taffer dans un genre de Châtelet local pour leur premier taf alimentaire. Comme nous, ils vont chercher les joggings et les nouvelles paires, sauf que nous on va chez Foot Locker et qu’eux vont chez JD Sports. Mais le code est le même. » 

Ian East London.

En montrant son travail dans le 93 à celles et ceux qu’il photographie à Londres, Marvin se rend en revanche compte que ces nombreux points communs sont en réalité inconscients. « On est un peu comme des voisins qui écoutent la même musique, vivent sensiblement les mêmes choses, mais qui ne se parlent pas. » Les jeunes londoniens n’ont pas forcément idée que de l’autre côté de la Manche, d’autres partagent une expérience commune. « Ils ne savaient vraiment pas à quoi pouvait ressembler un quartier en France, mais ça avait l’air de beaucoup leur plaire. » Ses photos de Seine-Saint-Denis l’ont aussi pas mal aidé à se crédibiliser auprès de ceux qu’ils voulaient immortaliser sur papier glacé. « Ils voulaient montrer leurs quartiers. En gros, je sentais qu’ils se disaient "On veut voir chez nous comme il a fait voir chez lui." » 

London vibe.

Si une certaine pudeur par rapport à l’image se dégage dans les quartiers londoniens, les jeunes défilent avec plaisir devant l’objectif de Marvin. « Londres est une ville où la justice fonctionne beaucoup avec les images de vidéo-surveillance, donc pour ceux qui sont dans des trucs un peu illicites, on sent qu’il y a un tabou de l’image, mais tous les autres sont généralement ravis de poser. »

Sooty.

Dans sa série, des anonymes et des têtes de pont du mouvement drill londonien – comme Pa Salieu ou BackRoad Gee – défilent, grâce à l’entremise d’une amie de Marvin, Johanna Pirila, productrice dans la musique. « Mais mon idée n’était pas de faire de la promotion d’artistes, je voulais parler d’eux en tant que Londoniens, de leur expérience de vie, de leur enfance. Et pas les photographier en tant que rappeur. » 

Hermez4k bande.

En attendant de pouvoir exposer cette nouvelle série, Marvin réfléchit à divers moyens de resserrer les liens entre les quartiers français et londoniens – quelque peu renforcés avec l’influence récente de la drill dans l’Hexagone. « J’aimerais bien faire venir des rappeurs de là-bas pour l’expo et intégrer quelques photos de France pour comprendre les liens qui peuvent exister entre ces deux endroits. Parce que pour le moment, on a le sentiment qu’on se répond en terme d’influence et de culture, mais la déconnexion subsiste. » 

Le travail de Marvin Bonheur est visible sur son site Internet et son compte Instagram.

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