On a discuté avec des casteurs de télé-réalité

« Si la meuf pleure, c’est quasiment gagné. »

16 décembre 2020, 9:01am

Une musique de centre commercial agresse vos tympans, un drone vous fait survoler une villa inutilement grande située dans un pays quelconque lorsque Raphael, Coralie, Sarah, Tarek, Melanie, Andreane, Aurelie, Nadege, Nicolas et Jeff de l'émission Les Anges de la Téléréalité débarquent au ralenti. Bronzés, excessivement musclés et montés sur des talons de plusieurs décimètres pour avancer dans le sable, ces derniers vous feront partager leurs cris, leurs amours et leurs rêves pendant plus de 80 épisodes.

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Ils sont le nouveau cru savamment choisi dans l’ombre par une équipe de casteurs au nez fin. Toujours à la recherche « d'évidences », selon leurs mots. Les casteurs s’efforcent de débusquer des personnages qui font l’unanimité dans le milieu : ceux que le téléspectateur désire, méprise, déteste, admire, pourvu qu’ils suscitent de l’émotion. En gros, trouver la prochaine Nabilla, ou au pire la prochaine Amélie.

Comme bien des personnes nées dans les années 90, le cerveau de Julien a barboté dans le jacuzzi du Loft Story. Après un « stage d'infiltration dans ce milieu bizarre » pour un mémoire lors de ses études de sociologie, il est rappelé comme casteur. « J’ai dit oui ! Depuis, je fonctionne au réseau. C’est notre statut d’intermittent qui veut ça. Il y a les casteurs junior, intermédiaire et senior. Plus ta base de données est fournie en candidats potentiels, plus tu grimpes dans la hiérarchie et plus tu es sollicité. »

La matière première d’un casteur, c’est un fichier bien nourri à force de prospections « dans les clubs fréquentés par la jet-set et sur les réseaux sociaux ». À chaque émission son storytelling, et son casting adéquat. Pour la télé-réalité façon huis clos à Cancun, Julien aiguise son regard pour repérer les belles gueules télévisuelles. « Il me faut du beau sourire, des mecs baraqués, des femmes fines mais avec des formes », égrène le limier, mine de rien. Une esquisse de candidat, mais pas suffisant pour trouver la perle. « Je ne peux pas juste vendre des muscles à mon directeur de casting. Concrètement, je fais un Powerpoint avec une description physique sommaire et une petite étiquette : la girl next door un peu naïve ou encore le beau gosse connard qui a mal vécu sa première relation. »

« Si le mec lance sa marque de vêtements, tu lui parles du nombre de spectateurs ou tu essayes de le convaincre qu’il va trouver l’amour là-bas. C’est un peu du lavage du cerveau »

Pour un programme dit de “témoignages”, notre homme part à la pêche au pathos. « Il faut une problématique. Un truc comme : “J’ai perdu ma maman et elle ne sera pas à mon anniversaire”. Si la meuf pleure parce que sa mère la regardera depuis là-haut, c’est quasiment gagné », raille le chasseur. Mais le plus dur reste à faire. Caster, c’est aussi faire preuve de diplomatie face à des individus pas toujours partants pour se jeter dans la fosse aux lions. « Il faut vite enclencher ses arguments. Si le mec lance sa marque de vêtements, tu lui parles du nombre de spectateurs ou tu essayes de le convaincre qu’il va trouver l’amour là-bas. C’est un peu du lavage du cerveau. »

Sans cœur les casteurs ? « Non, se défend Julien, tu ne peux pas faire ce métier sans affection pour eux. » Bénéficiant de l’intimité du premier contact noué, les casteurs travaillent comme des « nounous » sur les tournages. Ils couchent les candidats, les réveillent, répondent à leurs besoins. Bref, ils dorlotent leurs poulains.

Sarah, casteuse junior et journaliste de formation, se décrit d’ailleurs comme « une avocate chargée de défendre ses profils devant le directeur de casting ». Hors de question de prendre un candidat qui ne serait pas sincère. Car le succès de la télé-réalité a créé de véritables vocations. Pour réaliser leur “rêve”, certains prétendants se présentent sous un faux jour, tentant vainement de correspondre à ce qu’ils imaginent être le cahier des charges d’un candidat de télé-réalité. « Ceux-là, on les évite. Le public voit directement si quelqu’un joue un jeu. » Alors notre dénicheuse de Nabilla manie les arcanes de l’entretien. « Pour débusquer des gens authentiques, il faut briser la glace. Durkheim, Bourdieu, moi j’ai tout lu ! Si le mec te parle avec un langage soutenu je fais pareil. Une fois le bon canal trouvé, généralement ils se déballent. » À force de profiling, Sarah dit exceller dans l’art de cerner les gens. « Sur Tinder, les charos je les capte vite », ajoute-elle.

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Le premier contact établi, Sarah passe la deuxième avec les castings vidéo. On somme les castés de « prendre la pose, se mettre en maillot de bain et de danser un peu devant la caméra », explique-t-elle d’un air détaché. Un rituel un brin sordide qui fait office de premier tri. « Si la personne est trop gênée, on sait qu’elle va mal vivre le truc donc on la prend pas. » La jeune femme admet ne pas être infaillible : « Parfois, ils sont marrants et ouverts en casting. Et une fois arrivés sur le tournage, ils se renferment complètement. S'ils partent au bout de 3 jours d'émission, ils sont considérés comme obsolètes. Le challenge, c’est de trouver des candidats qui durent. »

« Notre but, c’est de trouver le nouveau Zack Efron qui fera mouiller les 15-25. Il faut que des couples se forment »

Dans le mot télé-réalité, il y a une promesse trahie. Et les castings y sont pour beaucoup, tant les photos de classe des Anges et autres Marseillais demeurent uniformes au fil des saisons. Un statu quo que regrette Sarah : « Le milieu est encore conservateur. J’aimerais bien ramener des nanas avec des rondeurs, mais je sais que ça passe difficilement. » Constat partagé par Carmen, directrice de casting pour les mastodontes de la TNT. « C’est aussi le reflet de la société. La télé-réalité est plus exigeante avec l’âge et le physique des filles que pour les garçons, regrette-t-elle, amère. Il ne faut pas oublier que la matrice des émissions c’est souvent l’amour. Notre but, c’est de trouver le nouveau Zack Efron qui fera mouiller les 15-25. Il faut que des couples se forment. Par exemple, un mec de banlieue qui “parle mal” ça peut être un frein parce qu’on estime qu'il ne plaira pas aux nanas. »

Alors à la fin, qui sélectionne réellement les profils ? Si les casteurs veulent ramener des profils atypiques, ils doivent affronter une pyramide prompte à la censure. « Parfois, je suis frustrée. Le producteur ou la chaîne de télévision peuvent faire sauter nos choix », déplore Carmen sans vraiment dévoiler pourquoi. Mais les raisons logiques à un candidat recalé restent les antécédents judiciaires et la prostitution. « On demande toujours un casier judiciaire aux candidats, mais parfois on se fait berner. »

La trentenaire pointe aussi la “consanguinité” du milieu : « Les émissions capitalisent sur des têtes déjà connues. Souvent, ils les mélangent avec des nouveaux en espérant que les premiers vont driver les derniers qui connaissent moins le métier ». En cause, des producteurs frileux, forcément obsédés par la rentabilité de leurs programmes, et qui ne jurent que par des candidats bankable. Une recette qui ne fonctionne plus selon la directrice de castings lorsqu’elle regarde les audiences : « Pour moi, l’avenir, c’est le sang neuf, la génération Wejdene : des jeunes streets et urbains qui défoncent tout sur Snapchat ou TikTok » .

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