En RDC, de vastes territoires tombent sous l’emprise du M23

Les rebelles du M23 sont de retour. Résultat : des milliers de personnes déplacées, et des craintes de voir une nouvelle vague de violence déferler sur le pays.

En République démocratique du Congo (RDC), les combats qui font rage entre un mouvement rebelle bien connu et les autorités gouvernementales laissent craindre une nouvelle escalade de la violence dans plusieurs grandes régions du pays, pour la première fois en dix ans.

Voilà près de deux semaines que Baraka Mwaore a fui Bunagana, un village du nord-est de la RDC. Des heures durant, il a marché aux côtés de voisin·es et d'inconnu·es parti·es par centaines, et qui fuyaient le M23, un groupe rebelle violent qui guerroie dans la région depuis une décennie.

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« Les combats ont éclaté au beau milieu de la nuit, j’ai directement pris mes jambes à mon cou », a raconté Baraka Mwaore à VICE World News par téléphone alors qu’il se faisait enregistrer auprès des autorités dans le camp de transit de Nyakabande, dans l’ouest de l’Ouganda.

Camp de transit de Nyakabande, en Ouganda. Photo : Joshua Moturi

Ce n'est pas la première fois que M. Mwaore doit fuir un assaut du M23. En 2012, il avait déjà quitté ses terres pour l'Ouganda, où il est resté plus d'un an en tant que réfugié.

« Je suis fatigué de toujours fuir le conflit et je prie pour que le gouvernement fasse tout ce qui est en son pouvoir pour fournir de l'aide et résoudre ce conflit une bonne fois pour toutes », lance-t-il. Selon le HCR, l'agence des Nations Unies pour les réfugié·es, 10 000 personnes ont franchi la frontière ougandaise il y a deux semaines afin d’échapper à de nouveaux combats.

Actuellement, des centaines de troupes de l'armée sont déployées dans l'est de la RDC pour faire face aux combattants du M23, qui ont mis la main sur de vastes territoires à Rutshuru - l'épicentre de cette résurgence. Les combats ont débuté le 28 mars, lorsque les rebelles du M23 ont attaqué des postes de l'armée congolaise, sous prétexte que le gouvernement n'aurait pas respecté un accord de paix signé en 2014, lequel devait permettre au groupe et à ses combattants de réintégrer la société civile.

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Un hélicoptère des Nations Unies en mission de reconnaissance a été abattu dans le Rutshuru. Toutes les personnes à bord ont péri. L'armée congolaise attribue l’attaque au M23, mais la faction réfute cette accusation et reproche à l'armée congolaise de l’avoir elle-même perpétrée afin que la Force de maintien de la paix de l'ONU soit autorisée à combattre directement les rebelles. Un porte-parole du M23 a déclaré à VICE World News que le groupe allait « bientôt » divulguer des éléments prouvant qu'il n'était pas impliqué dans l'accident. La mission de l'ONU n'a quant à elle pas encore désigné de responsable, précisant que des enquêtes sont en cours. 

Des soldats de l’armée congolaise à Tchanzu, dans l’est de la RDC. Photo : Austère Malavika

Dimanche, les dirigeants du M23 ont publié une déclaration annonçant leur intention de se retirer des territoires qu'ils avaient récemment envahis, s’engageant également à « livrer tous les (soldats) de l'armée nationale capturés sur la ligne de front au Comité international de la Croix-Rouge, afin qu'ils reçoivent les soins appropriés ». Le mouvement déclare ainsi vouloir donner une chance au dialogue.

Qui sont les rebelles du M23 ?

Le mouvement du M23 est né d’une rébellion de Congolais d’ethnie tutsie au Nord-Kivu, soutenue par le Rwanda et l'Ouganda. Les insurgés, majoritairement tutsis, entretiennent des liens étroits avec le Rwanda voisin.

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Le nom du mouvement provient d'un accord de paix signé le 23 mars 2009 entre le gouvernement congolais et un groupe armé appelé Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), dirigé par Bosco Ntaganda, surnommé « Terminator ». L’accord prévoyait d’incorporer les combattants du CNDP à l’armée régulière congolaise, les FARDC. 

Des membres du M23 en 2014. Photo : Isaac Kasamani / AFP via Getty Images

Trois ans plus tard, en avril 2012, le général Ntaganda et 300 soldats congolais se sont toutefois mutinés, au motif que le gouvernement congolais n’aurait pas tenu ses engagements. Le mouvement visait au départ à protéger la population tutsie congolaise, mais des luttes intestines ont rapidement entraîné la désintégration du groupe en deux factions, ce qui a conduit Ntaganda à fuir et à trouver refuge au sein de l'ambassade des États-Unis à Kigali, d'où il a finalement été extradé à La Haye. Il attend à présent son procès devant la Cour pénale internationale, pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité présumés.

Le M23 n’a pas cessé d’exister pour autant. Sultan Makenda, le colonel qui a pris les rênes du commandement début 2012, est toujours à la tête du groupe. Sous la houlette de l’actuel président rwandais Paul Kagame, le colonel Makenda a combattu aux côtés des rebelles tutsis qui ont pris le pouvoir au pays au mille collines en 1994, mettant fin à un génocide qui aura coûté la vie 800 000 personnes, principalement tutsies. Il a ensuite rejoint les forces soutenues par le Rwanda lors de la prise de Kinshasa, qui s’est soldée par l’éviction de Mobutu Sese Seko, l’indéboulonnable dirigeant de la République démocratique du Congo.

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Durant son mandat de chef de file du M23, Sultan Makenda a fait étalage de ses solides compétences militaires. Au total, la rébellion a duré 19 mois, et les insurgés ont fini par s'emparer momentanément de Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu, en novembre 2012. Après une lutte acharnée, les forces armées congolaises, soutenues par la Brigade d'intervention de l'ONU, ont finalement eu raison du groupe fin 2013. Les combattants du M23 ont fui vers le Rwanda et l'Ouganda, où ils ont été placés dans des centres de détention militaires après avoir déposé les armes. Les organisations de défense des droits de l'homme ont accusé le groupe de crimes de guerre généralisés, notamment d'exécutions sommaires, de viols et de recrutement forcé d'enfants. Près de 800 000 personnes ont été déplacées et des centaines d'autres tuées.

Si les interrogations demeurent quant à la force de frappe et au nombre d’effectifs du M23, les analystes s’accordent à dire que la résurgence du groupe a de quoi inquiéter. Le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a qualifié d' « alarmantes » les informations faisant état de la réapparition du mouvement.

PHOTO: Austere Malavika

Résurgence

La dernière attaque en date n'est pas le premier fait d’armes des rebelles du M23 depuis leur défaite face aux forces nationales congolaises et à l'ONU en 2013. Le groupe a reçu les faveurs du président Joseph Kabila, qui refusait de quitter le pouvoir au bout de son deuxième mandat, afin d’écraser toute dissidence.

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En 2016, Human Rights Watch a accusé des agents de sécurité haut placés du régime congolais d'avoir recruté des centaines d'anciens combattants rebelles du M23 dans les camps de réfugiés en Ouganda et au Rwanda, où ils sont retranchés depuis la défaite de novembre 2013.

Selon le rapport de HRW, les combattants du M23 ont reçu de nouveaux uniformes et de nouvelles armes en vue d'être intégrés à la police, à l'armée et, pour certains, à la garde présidentielle. Le rapport ajoute que les combattants ont reçu l'ordre explicite d'utiliser la force meurtrière, y compris à « bout portant » si nécessaire. Pendant les affrontements, pas moins 62 personnes sont mortes et des centaines d'autres ont été arrêtées dans les villes de Kinshasa, Goma et Lubumbashi.

Fin janvier 2022, les combattants ont pris pour cible un poste de l'armée congolaise dans le territoire de Rutshuru, à quelques kilomètres au nord de la ville de Goma, tuant près de trente soldats congolais et provoquant le déplacement de plus de 2000 personnes.

État de siège

Le M23 de Makenga est loin d'être la seule source de conflit dans une région marquée par l’instabilité depuis l'indépendance du pays. Selon le Kivu Security Tracker (KST), un projet conjoint du Congo Research Group et de Human Rights Watch, il existe plus de 120 groupes armés actifs et milices localisées dans l'est du Congo. Nombre de ces groupes sont responsables de massacres ethniques, de viols, de recrutement forcé d'enfants ainsi que de conflits pour le contrôle de précieuses ressources minières qui ont entraîné le déplacement de millions de personnes.

Un homme blessé lors des combats dans le Rutshuru. Photo : Guerchom Ndebo / AFP via Getty Images

Dans leur volonté de mettre fin au conflit, les gouvernements congolais successifs ont tenté d’incorporer certains de ces combattants rebelles dans les rangs d’une armée unifiée, en vain. La dernière tentative du gouvernement du président Félix Tshisekedi, qui visait à mettre en œuvre un programme efficace de désarmement, de démobilisation et de réintégration de plusieurs milliers de combattants issus de divers groupes armés, a échoué. De nombreux insurgés sont alors retournés dans le camp rebelle. À présent, les combattants du M23 exigent une réaffectation intégrale dans l'armée congolaise ainsi qu’une reconnaissance, comme convenu lors des pourparlers de 2013 et 2019. Le nouveau programme de désarmement ne permet néanmoins pas d’accéder à ces revendications. « Le M23 reste très impopulaire en RDC, et il serait donc difficile pour tout gouvernement de se plier à de telles exigences, car d'autres groupes armés pourraient également en demander autant », a déclaré Reagan Miviri, analyste des conflits chez KST, à VICE World News.

La mission de maintien de la paix de l'ONU, vieille de deux décennies et forte de plus de 18 000 hommes, n'a pas non plus réussi à stabiliser la région ni à assurer la sécurité de la population civile. « Il y a un besoin urgent de protection des civil·es, car les populations de cette région ont été les plus grandes victimes de ce conflit. Toutes les parties – l’armée régulière congolaise, la MONUSCO des Nations Unies et le M23, ainsi que les acteurs régionaux que sont l’Ouganda et le Rwanda - devraient en faire une priorité », poursuit l’analyste. La présence d’autres forces armées, telles que les Forces de défense du peuple ougandais (UPDF), ne fait que compliquer la situation, préviennent les groupes de défense des droits humains. En décembre dernier, l'Ouganda a envoyé plus de 1 000 soldats au Congo pour entreprendre des opérations conjointes contre les ADF - une coalition islamo-ougandaise armée active en RDC qui a été liée à ISIS - à la suite d'attaques meurtrières revendiquées par le groupe en Ouganda.

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Au regard de cette violence permanente, le président Tshisekedi a déclaré l’an dernier un « état de siège » dans les provinces du Nord-Kivu et de l'Ituri, remplaçant de facto l'administration civile par des autorités militaires et policières. Les critiques avancent néanmoins que cette mesure a été largement inefficace, car les meurtres et les déplacements se poursuivent sans relâche.

« La peur est omniprésente au sein de la population de cette région. Les familles ont été déplacées à maintes reprises et, dans cette spirale de la violence sans fin, les habitant·es paient un lourd tribut », indique Thomas Fessy, chercheur principal sur la RD Congo pour Human Rights Watch, à VICE World News.

Thomas Fessy tire la sonnette d’alarme : manifestement, la situation dans l’est du Congo ne fait que s’aggraver, et le nombre de personnes déplacées et de groupes armés atteint un niveau record. « Ce qui est clair, c'est que le régime militaire n’assure pas une sécurité adéquate aux civil·es, car même des communautés déplacées dans des camps censés être des lieux sûrs font l’objet d’attaques dans ces deux régions »

Le chercheur ajoute que la RDC a également besoin de se doter d’un appareil judiciaire digne de ce nom, afin de contraindre les criminels à rendre des comptes. « Tant que nous n'aurons pas une justice capable de mettre un terme à des années d'impunité au Congo, il sera difficile de voir comment le cycle de la violence pourra prendre fin. »

Baraka Mwaore, l'homme qui a fui son village, a perdu tout espoir. « La guerre s’éternise et se répète », a-t-il déclaré à VICE World News. « Les gens se font tuer, et le gouvernement ne les protège pas comme il se doit. »

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