Avec quatre personnes en procès pour avoir hébergé des migrant·es

« La solidarité m’a conduit à passer plus de huit mois en prison. Mais si c’était à refaire, je referais tout pareil. »

19 May 2021, 11:46am

Zakia, Walid, Youssef, Myriam, Mustapha, Hassan, Anouk, Alaa, Mahmoud, Mohammed et Hussein sont lié·es par ce qui a rapidement été rebaptisé « le procès de la solidarité ». Le 20 octobre 2017, ces onze personnes (sept personnes migrantes et quatre hébergeur·ses) ont vu les forces de l’ordre débarquer à leur domicile - ou celui dans lequel elles étaient hébergées. Accusé·es de trafic d’êtres humains et de participation à une organisation criminelle, iels se battent depuis pour que justice leur soit rendue. 

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En 2017, Myriam, Anouk, Walid et Zakia décident de retrousser leurs manches et de venir en aide aux centaines de migrant·es du parc Maximilien. À de nombreuses reprises, iels leur permettent de trouver un refuge pour la nuit et de quoi se nourrir. Des actes qui ne sont nullement répressibles par la loi belge. En effet, il n’est pas interdit d’aider des personnes en situation irrégulière tant que c’est pour des raisons humanitaires. Sauf qu’aux yeux de la loi, ces quatre personnes ont franchi « la ligne rouge ». Elles sont, entre autres, soupçonnées de s’être fait de l’argent sur le dos des migrant·es en les aidant à passer illégalement en Angleterre. Pour les accusé·es, ces imputations n’ont aucun sens et, pour leurs avocates Selma Benkhelifa et Loïca Lambert, les dossiers vides de preuves probantes sont le reflet d’un acharnement juridique. 

En 2018 se tenait leur procès. En première instance, quatre personnes ont été acquittées (dont deux sur demande du Parquet général de Bruxelles). Les autres ont été condamnées à des peines allant de 12 à 40 mois de prison, parfois avec sursis. Certain·es, dont Zakia et Walid, avaient déjà fait entre 2 et 13 mois de détention préventive. 

À la surprise générale, le Parquet a décidé de faire appel contre l’ensemble du jugement. Le procès en appel a débuté fin mars de cette année. Certain·es risquent désormais jusqu’à dix ans de prison. Beaucoup considèrent qu’il ne s’agit de rien d’autre qu’un « procès pour l’exemple », autrement dit, pour faire peur. « Par ces actions contre ses propres citoyen·nes, l’État belge cherche à donner une vision négative à la fois des exilé·es et des personnes qui leur viennent en aide. Nous tenons à rappeler ici que si les citoyen·nes belges se mobilisent pour venir en aide aux migrant·es, c’est d’abord parce que le gouvernement belge manque lui-même à ses obligations juridiques tant au niveau national qu’international. », rappelle le collectif Solidarity is not a crime, créé pour venir en aide financièrement et moralement aux personnes poursuivies. 

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Quelle que soit l’issue de ce procès – qui se tiendra fin mai – les hébergeur·ses ont vu leur vie partir en éclats. Walid a perdu son domicile et tous ses meubles, Zakia a sombré dans une dépression contre laquelle elle lutte encore aujourd’hui, Anouk et Myriam sont endettées. 

VICE a rencontré ces quatre citoyen·nes, jugé·es pour avoir voulu tendre la main, afin comprendre comment iels se reconstruisent après une telle épreuve.

Zakia (34 ans, assistante sociale), a hébergé des dizaines de migrant·es et passé deux mois en prison

Haie d'honneur de Solidarity is not a crime

« J’ai été arrêtée le 20 octobre 2017 et j’ai vu débarquer une dizaine de personnes à mon domicile à l’aube. Mon premier fils était alors âgé de deux ans. Depuis quelques mois, j’accueillais des personnes migrantes du Parc Maximilien dans le besoin d’un domicile. C’est dans ma nature d’aider les autres et je trouvais ça normal de leur venir en aide dans la mesure du possible. On m’a embarquée en me disant que j’étais soupçonnée d’appartenir à une organisation criminelle et d’avoir tiré profit d’un trafic d’être humains. Les enquêteurs ont directement cherché de l’argent - vu que j’étais, selon eux, à la tête d’une entreprise criminelle. Ils ont très vite constaté que mes comptes étaient plutôt en constante baisse, mais n’ont jamais voulu faire marche arrière. 

« J’étais, selon eux, à la tête d’une entreprise criminelle. »

Il faut se remettre dans le contexte de l’époque. Au moment de l’arrestation, il y avait un énorme mouvement citoyen au parc Maximilien. Je pense que l’acharnement judiciaire qu’on a vécu et qu’on vit encore vient de là. Bien sûr que c’est un procès pour l’exemple, bien sûr que certain·es citoyen·nes ont pris peur en voyant ce qu’il nous est arrivé.  

Il y a également dans cette affaire un racisme institutionnalisé assez flagrant. Je m’en suis rendu compte quand j’étais détenue en Flandre. Je suis née à Bruxelles, le français est ma langue maternelle et je le parle bien mieux que l’arabe. Pourtant, quand les policiers sont venus me chercher, ils avaient prévu un traducteur arabe-néerlandais et étaient très étonnés que je parle français. J’ai la double nationalité (belgo-marocaine) et à Dendermonde, c’était une réelle obsession. C’était mentionné sur chacun des documents qu’on me transmettait. On m'a bien fait comprendre que si j’étais en prison contrairement à Anouk et Myriam, c’est parce que je n’étais pas que belge. Lorsque l’on a réussi à arracher notre dossier judiciaire à Dendermonde – et je dis bien arraché – pour le transférer à Bruxelles, ça a été un réel soulagement. Je suis certaine qu’on aurait déjà été condamné·es s’il était resté là-bas. 

« Cette affaire est une épée de Damoclès constante au-dessus de nos têtes. »

Cette affaire dure depuis quatre ans et elle n’est pas sans conséquence sur mon quotidien. Je suis en arrêt maladie depuis plus de deux ans. Quand je suis finalement sortie de prison, j’ai dû retourner travailler, car j’étais toujours sous contrat. Sauf que le choc post-traumatique prenait trop de place. En tant qu’assistante sociale, j’étais confrontée quotidiennement aux problèmes des autres. Dès que j’étais face à des papiers administratifs barrés du logo de la police ou de celui de la justice, ça me provoquait des nausées et des crises d’angoisse. Cette période a été terrible. 

Je suis tombée enceinte et, après mon accouchement, j’ai fait une dépression de laquelle je ne me suis jamais vraiment relevée. Le système carcéral est pensé pour vous faire culpabiliser et vous martèle que, si vous êtes passé·e par la case prison, c’est que vous avez forcément quelque chose à vous reprocher. 

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Cette affaire est une épée de Damoclès constante au-dessus de nos têtes. Elle a impacté nos santés physiques et psychiques. J’ai pris mes distances avec le militantisme à ce moment-là, sans pour autant me désolidariser. Et puis quand j’ai construit ma défense et que je me suis entourée de personnes bienveillantes, j’ai été réhabilitée. Mon combat est aujourd’hui toujours le même. Se battre, ça donne de l’énergie et une hargne infinie. »

Myriam (55 ans, journaliste), a hébergé une cinquantaine de personnes

Myriam

« Avant d’accueillir plus d’une cinquantaine de migrant·es à mon domicile à Bruxelles en 2017 après le démantèlement de la jungle de Calais, j’y avais passé plusieurs mois pour un reportage. En mettant un pied dans la jungle, j’ai mis le doigt dans l’engrenage et c’était parti. À la fin, je dormais sur place. Quand, tous les soirs, on a des dizaines de fenêtres Messenger qui s’ouvrent avec des gars qui demandent de l’aide, on ne peut pas faire autrement. Cette situation existe à cause d’une réalité que tout le monde préfère nier : la migration économique. Si on traitait les animaux comme on traite les migrant·es, une importante partie de la population se soulèverait, même la justice monterait au créneau. 

« Si on traitait les animaux comme on traite les migrant·es, une importante partie de la population se soulèverait, même la justice monterait au créneau. »

Quand je suis rentrée à Bruxelles, Hassan (l’un des migrant·es également sur le banc des accusé·es) m’a contactée car il n’avait nulle part où aller et je l’ai hébergé. Ça a commencé comme ça. Quand il a débarqué de Calais à Bruxelles, il était dans un état déplorable. Mais ce n’était rien comparé à sa situation après sa détention en préventive. Mais il s’en est sorti, et il l’a fait seul. Je n’ai fait que le soutenir. La justice n’a jamais perçu à quel point c’était quelqu’un de bien. Le réel objectif de ce procès, c’est de créer une jurisprudence pour condamner les hébergeur·ses. Il nous arrive souvent de rire avec Zakia en imaginant qu’une loi horrible portant nos noms serve à punir la solidarité. Finalement, tout est rocambolesque dans cette histoire. Vous savez, par nature, les hébergeur·ses font confiance, iels ouvrent leur porte à des personnes qui ne parlent pas leur langue et viennent des quatre coins du monde. Il n’y a pas d’autres vérités que celle-là. 

Depuis le premier procès, j’ai épousé Hassan. Ensemble, on a décidé de reconstruire ce qui avait été saccagé. Grâce au regroupement familial, il a pu obtenir un titre de séjour et trouver un travail ici. Il a fait un parcours incroyable ces deux dernières années. Il a appris le français, trouvé un travail dans une maison de repos pendant le confinement et on a commencé à se reconstruire. 

« Les hébergeur·ses font confiance, ouvrent leur porte à des personnes qui ne parlent pas leur langue et viennent des quatre coins du monde. Il n’y a pas d’autres vérités que celle-là. »

Aujourd’hui, j’ai 55 ans et tout ce qui constituait ma vie d’avant n’existe plus. Si l’on fait l’état des lieux, financièrement c’est une catastrophe. J’ai entre 30 000 et 40 000 euros de dettes et les huissiers me rendent visite en permanence. J’ai dû quitter mon appartement, suivre une thérapie et je vis aujourd’hui dans un appartement de vingt mètres carrés. Mais l’important finalement, c’est l’ambiance que l’on y met, non ? Malgré tout ça, je n’ai jamais été aussi bien qu’aujourd’hui. »

Walid, (45 ans, sans emploi), a accueilli un migrant et passé huit mois et demi en prison

Walid

« Je vis en Belgique depuis 2001 et suis d’origine tunisienne. Quand j’ai été arrêté, je n’ai pas compris ce qu’il m’arrivait. J’ai accueilli une seule personne, Mahmoud, qui fait également partie des accusé·es. Un seul jeune garçon qui était dans le besoin et avec lequel je me suis lié d’amitié au fur et à mesure. Je n’ai pas grand chose, mais j’ai toujours partagé le peu que j’avais. 

On me disait que le jeune dont je m’étais occupé était un passeur, je n’y croyais pas une seule seconde. Il était à la rue, dormait dans ce parc Maximilien. Il n’avait pas d’argent, pas de nourriture. Alors je lui ai ouvert ma porte. Il est venu prendre une douche, un repas, puis il a passé quelques nuits chez moi. J’ai même eu ses parents au téléphone pour les rassurer. La solidarité m’a conduit à passer plus de huit mois dans une prison à Dendermonde. Mais si c’était à refaire, je referais tout pareil. 

« La solidarité m’a conduit à passer plus de huit mois dans une prison à Dendermonde. Mais si c’était à refaire, je referais tout pareil. »

Avant que cette affaire n’éclate, j’étais déjà en dépression suite au décès de mes parents. Et depuis le 20 octobre 2017, je suis détruit moralement et physiquement. J’ai fait des cauchemars pendant des mois dans lesquels je me voyais retourner en prison, aujourd’hui ces pensées continuent de me hanter. Je n’ai rien fait, je ne connais pas de passeur, je n’ai jamais aidé personne à se rendre en Angleterre et je n’ai jamais gagné d’argent pour avoir hébergé. Au contraire, j’ai tout perdu à cause de ces huit mois et demi de prison. Mon logement, mes meubles, tout. En prison, j’ai reçu des dizaines de courriers de soutien. Cette affaire est politique et remplie d’injustices. Tout ce qu’iels ont voulu faire, c’est donner une bonne leçon aux personnes solidaires. 

Aujourd’hui, je me reconstruis petit à petit. J’ai retrouvé un appartement dans lequel je suis bien installé. Je touche le CPAS, mais je suis toujours inapte au travail. Je veux rester positif. Je remercie infiniment les personnes qui nous soutiennent depuis le début. Mon avocate, Selma Benkhelifa, et Thomas Prédour de Solidarity is not a crime, qui est devenu comme un frère pour moi. J’ai aussi encore souvent des nouvelles de Mahmoud qui a trouvé du boulot et commence à aller mieux. S’il y a une seule leçon positive à retirer de cette horrible histoire, c’est l’amour qu’elle a engendré. »

Anouk, (à la tête d’une asbl), a hébergé plus d’une trentaine de personne et continue encore aujourd’hui

Anouk

« Je me suis rendue dans la jungle de Calais en 2016 pour la première fois. J’y allais pour écrire un article et, en rentrant à Bruxelles, je me suis dit que ce n’était pas suffisant. J’y suis donc retournée une fois par mois pendant un an. On avait créé un groupe Facebook avec Myriam qui nous permettait de rassembler des médicaments, des vêtements et d’autres choses utiles. Il faut imaginer qu’en quelques années, une ville a émergé des dunes de Calais, avec des maisons en bois, une école, des spectacles, un marché, etc. Ensuite la jungle a été démantelée et beaucoup de réfugié·es sont venu·es à Bruxelles. Au même moment, Médecins du monde était à la recherche d’un foyer pour un jeune Syrien mal en point qui avait besoin d’un endroit pour se retaper. Je l’ai accueilli pendant dix mois, le temps qu’il obtienne ses papiers et reçoive l’aide nécessaire. J’ai ensuite hébergé une trentaine de personnes après lui, des femmes, des hommes et des couples avec ou sans enfants d’Érythrée, d'Éthiopie, de Guinée. 

« Le procureur général m’a présenté publiquement ses excuses, mais je ne les accepterai que s’il les présente aux trois autres. »

Aujourd’hui, j’oscille toujours entre sérénité et colère. Sérénité parce que le Parquet a demandé mon acquittement à deux reprises et parce que le procureur général m’a présenté publiquement ses excuses. Colère, parce que j’ai l’impression d’être instrumentalisée, d’être la bonne petite hébergeuse qui n’a jamais dépassé leur fameuse ligne rouge et parce qu’on a tout de même pris trois ans de ma vie. Ça me sidère quand le Parquet de Bruxelles reconnaît le manque probant de preuves dans le dossier de Walid, mais continue à insister sur cette « intime conviction » qu’iels ont de sa culpabilité. Je n’accepterai leurs excuses que s’iels les présentent aux trois autres. Des trafiquant·es d’êtres humains ? Jamais de la vie ! Le racisme dans cette histoire est indéniable.

Je ne m’en sors pas indemne pour autant, certaines conséquences et autres dégâts collatéraux ont été terribles. Ma vie a changé radicalement depuis cette fameuse arrestation d’octobre. J’ai démissionné, créé une asbl pour continuer le combat d’une autre manière et je n’ai surtout pas cessé une seule seconde d’accueillir des personnes migrantes. 

« Je suis passée de Zara aux Petits Riens, de ma BMW à une Citroën, de vacances dans de beaux hôtels à pas de vacances du tout. Mais quelle importance ? »

Et puis il y a aussi les commentaires racistes et les menaces qu’on reçoit. J’ai parfois vacillé, mais je crois en cette solidarité qui existe bel et bien en Belgique, et en tou·tes ces citoyen·nes qui se bougent sans cesse pour faire le travail du gouvernement. Enfin, il y a le coût de ce procès. Entre les arrestations, les frais de prison, de justice, les traducteurs, les perquisitions, le renvoi en appel : on dépasse le million d’euros. De l’argent qui vient des contribuables. Et tout ça pour quoi ? Pour rien. Personnellement, je suis passée de Zara aux Petits Riens, de ma BMW à une Citroën, de vacances dans de beaux hôtels à pas de vacances du tout. Mais quelle importance ? 

Reste que de belles choses ont découlé de ce procès : la solidarité citoyenne, la création de Solidarity is not a crime, la Plateforme d’hébergement qui vient en aide aux réfugié·es, etc. Toutes ces personnes qui, depuis des années, mettent leur vie entre parenthèses pour se dévouer à un accueil digne. Tout ça m’aide à tenir. Une chose est sûre : ces gens n’auront jamais ma peur. »

Vous pouvez soutenir ces onze personnes en faisant un don ici.

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par VICE Staff; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek; propos rapportés par Liza Blackwell

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