Crackhead Valley

Le photographe Thomas Davtin a passé plusieurs mois avec la communauté des crackheads de San Francisco. Il en a tiré une série de portraits et de témoignages : « Jesus was homeless ».

20 avril 2020, 7:22am

Quand Thomas Davtin débarque à San Francisco pour la première fois, il pense découvrir une ville futuriste où la technologie règle les problèmes du quotidien et permet de réduire les inégalités – et non de créer des dizaines de sociétés de trottinettes électriques. « Je me suis senti très naïf », me raconte-t-il. Jeune photographe originaire de Bordeaux habitué aux shootings modes, il se lance en 2019 dans un voyage au cœur de la baie, juste avant l'épidémie de Covid-19, pour explorer de nouveaux sujets. « En atterrissant, je n’avais aucune idée d'où aller. Au hasard, j'ai choisi de descendre à l'arrêt Civic Center. Il était cinq heures du matin et le jour se levait tout juste. Je suis sorti du métro, j'ai vu des camions et des gens virer des sans-abris des rues. Ils étaient une cinquantaine de tentes à devoir déménager. Je n'imaginais pas du tout une telle misère en plein cœur de cette ville. »

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Pourtant, San Francisco est toujours citée en exemple à suivre en matière sociale, surtout depuis le début de l'épidémie. Avec moins de 15 décès liés au coronavirus depuis le début de sa propagation aux Etats-Unis, les épidémiologistes se veulent rassurants. Ils affirment dans The Atlantic que « la stabilité du système de santé publique et le faible nombre de décès à San Francisco confirment le succès des mesures prises par London Breed », le maire de la ville. En effet, ce dernier a imposé le confinement dès début février, à l'inverse de beaucoup d'autres villes comme New York, aujourd'hui en proie au désastre. Mais si les millionnaires de la Silicon Valley risquent de survivre à ce fléau et d'en profiter pour créer de nouvelles applications aussi débiles qu'intrusives, la ville ne sais toujours pas quoi faire de ses sans-abris et ses toxicomanes. Ils seraient près de 8000 à arpenter les rues de l'une des villes les plus chères du monde, dont les habitants se refusent toujours à accepter des centres d’hébergement dans leurs quartiers. Le maire regrette même que les toxicomanes « ne coopèrent pas aux pratiques de distanciation sociale ».

« À ce moment précis, j'ai ressenti quelque chose qui m'a poussé à réaliser ce reportage. J'ai su qu'il fallait que je donne la parole à ces gens dont la société ne voulait pas. » Thomas décide donc de passer les prochains mois avec les toxicomanes d'une ville sous stéroïdes afin de mieux connaître cette communauté que tout le monde préfère cacher. « Photographier la misère humaine est un exercice que beaucoup réalisent sans aucune compassion, je devais les sortir de ce stéréotype, leur rendre ce qu'ils ont perdu aux yeux de la société, leur humanité », dit-il. Il en tiré un projet, « Jesus was Homeless ».

Victor

Victor.

« Je m'appelle Victor. J'ai commencé le crack à 16 ans. Au départ, je voulais voler, m'amuser. Je voulais me sentir léger dans ce monde oppressant. Un jour, j'ai rencontré un Irlandais. Il avait 18 ans, il avait deux ans de plus que moi. Il était à SF pour les vacances, et il voulait voler lui aussi… Je lui ai appris à fumer du crack, c'était sa première fois. Je lui ai montré comment faire, et on a passé une superbe soirée. Il était censé rentré chez lui en Irlande quelques jours après. Un an plus tard, il fallait que j'achète une dose, donc j'ai appelé mon dealer et j'ai organisé une rencontre. Quand je suis arrivé sur les lieux du rendez-vous, j'ai reconnu l'Irlandais. Il était complètement défoncé. J'ai alors compris qu'il n'était jamais rentré, et qu'il était, lui aussi, devenu un crackhead comme moi. Cette merde quand tu commences, tu ne peux plus t'arrêter. J'ai essayé de l'aider, sans pouvoir moi même m'en sortir. Je me sentais coupable parce que c'est moi qui lui ai fait essayer. Cet homme est mort d'une overdose, deux ans après. Depuis ce jour, je fume tous les jours. Aujourd'hui, j'ai 41 ans, je perds mes dents, et je fume tous les jours pour oublier qu'à cause de moi un homme est mort. »

Regina

Regina

« R-e-g-i-n-a, je m'appelle Regina. Je suis née à Civic Center, à San Francisco. Je ne quitte jamais cette zone. Je fais la manche. Je refuse les pièces de monnaie je prends que les billets. Tous les gens sont riches ici ! Les pièces c'est la honte. J'ai perdu mes dents à cause du crack, comme les autres. Pour moi faire la manche c'est mon métier. Tout le monde a un job, c'est le mien ! Tous les jours je gagne ce que j'ai besoin pour acheter ma dose, des bières et des cigarettes. Pourquoi je changerais ma façon de vivre ? Gagner ce que t'as besoin c'est pas le cœur d'un travail ? Regarde-moi, j'ai 42 ans, et ici c'est tout ce que j'ai. J'habite juste devant le Liquor Store et je suis heureuse comme ça. Et tous mes amis vivent autour de moi. »

Murray

Murray.

« Moi, c'est Murray, je viens du Texas. J'habite à SF depuis 20 ans. J'ai perdu mon œil il y a longtemps maintenant… En me battant. Les drogues ça rend les gens complètement fous. T'as intérêt de savoir te défendre quand tu vis dans la rue. Surtout ici ! Ma famille ? Mes amis sont ma famille. J'ai arrêté le crack il y a 5 ans, mais je me dois de rester ici pour aider les gens qui n'ont pas encore réussit à décrocher. »

Freedome

Freedome.

« Qui on est ? On est la liberté nous ! On est ce que les gens cherchent ici. On vit dans la rue, mais au moins on est libre. Chez nous, c'est partout. On gagne de l'argent en vendant de la drogue. On est des "helpers", on aide les gens à voler. C'est simple, il y a de la demande, on est l'offre. Dans la vie, quand tu veux tu peux. Si tu veux être heureux, tu peux. Il faut juste le vouloir. Le vouloir plus que tout. Les choses arrivent si tu les crées. La rue c'est ma maison, et la Terre mon pays. »

Guillaume

Guillaume.

« Je m'appelle Guillaume, et j'ai pas envie de parler avec vous de mes expèriences avec le crack ou encore ma vie de "Clochard". Tout simplement parce que je suis plus que ça. Vous êtes français ? J'ai un ami en France ! Je n'arrive plus à me rappeler son nom… Mais je me rappelle de cette chanson… "Aux armes citoyens, formez vos bataillons, marchons…. marchons !". Le rêve américain, c'est juste un rêve les gars. Et j'me défonce pour oublier tout ce que j'ai laissé derrière moi pour réaliser un rêve qui ne se réalisera jamais. C'est tout ce que j'peux vous dire. »

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Tagged:

addiction, CRACK, San Fransciso, drogue, Etats-Unis

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