Faut-il être narcissique pour réussir dans la vie ?

Un trait de caractère qui peut sembler très utile dans cette société du « fake-it-till-you-make-it ». Mais le succès d’un narcissique est souvent de courte durée.

L’époque actuelle place le narcissisme non plus comme un défaut, mais plutôt comme un trait social souhaitable. Dès notre plus jeune âge, la société nous fait comprendre que l’autopromo est le moyen le plus sûr de réussir dans la vie. Elle nous incite à profiter de la moindre opportunité et à devenir des entrepreneurs néolibéraux aux dents longues. Nos idoles ? Des escrocs influents qui vendent du vide joliment emballé. Les politiques que la majorité a choisi d’élire aux plus hautes fonctions ? Des imposteurs sans vergogne comme Boris Johnson ou Donald Trump. Et pendant ce temps, nous sommes trop occupés à admirer nos selfies filtrés sur Instagram pour remarquer que tout autour de nous, le monde entier s’effondre.

Publicité

Si tout ça ne donne pas une image très encourageante de la société, elle est pourtant assez juste. Ceux à qui tout semble réussir se comportent comme des narcissiques. D’ailleurs, vous pensez peut-être que pour arriver à quelque chose dans la vie, il vous faut adopter cette attitude.

Eddie Brummelman, chercheur et professeur associé de psychologie du développement à l’université d’Amsterdam, a récemment écrit un livre sur le sujet, « Admire Me ! How to Survive a Narcissistic World », disponible uniquement en néerlandais pour le moment. Selon lui, l’individualisme n’a cessé de croître dans de nombreux endroits du monde. « Cela signifie que nous avons commencé à accorder plus de valeur à notre moi [individuel] qu’aux groupes dont nous faisons partie, qu’il s’agisse de nos amis, de notre famille ou de nos collègues », a-t-il déclaré. « Le travail sur soi-même et la connaissance de soi sont devenus très importants ».  

Des recherches ont révélé qu’entre les années 1970 et la crise financière de 2008, les traits de personnalité narcissiques ont augmenté parmi la population américaine, pour atteindre un pic en 2009 et ensuite décliner. Une étude de 2016 a déterminé que les niveaux de narcissisme après la crise étaient comparables à ceux de l’échantillon des années 1980 et 1990, concluant que l’individualisme avait tendance à augmenter parallèlement à la croissance économique.

Publicité

« Nous grandissons dans un certain contexte. Le narcissisme n’est pas une caractéristique avec laquelle on naît, il s’agit d’une certaine croyance que vous développez envers vous-même, qui dépend de vos expériences avec vos parents, vos amis et la société en général », a déclaré Brummelman. « Votre éducation familiale et ce que l’on vous enseigne à l’école, par exemple, sont des paramètres très largement façonnés par les croyances culturelles qui dominent à ce moment-là. »

Une grande partie de notre culture populaire dépeint les narcissiques comme des individus uniques qui réfléchissent et fonctionnent différemment des gens ordinaires. Pensez à Patrick Bateman dans American Psycho, à Miranda Priestly dans Le Diable s’habille en Prada, ou même à Dr House.

Mais « le narcissisme est un trait de personnalité », explique Brummelman, « ce qui signifie que tout le monde le possède à un degré plus ou moins élevé ». En gros, vous, moi, Brummelman et toutes les autres personnes de ce monde avons des tendances narcissiques, mais il y a de grandes différences entre la façon dont chaque individu va les exprimer. À l’extrémité du spectre, il y a ceux qui souffrent d’un trouble de la personnalité narcissique (TNP), un état mental où l’estime de soi est si haute qu’elle finit par nuire aux relations.

« Le narcissique a l’impression d’être meilleur que les autres, de se trouver au-dessus d’eux. Il ne s’en soucie pas, ce sont des êtres qui lui sont inférieurs. Ils ne sont utiles que lorsqu’ils peuvent faire quelque chose pour lui, comme élever son statut ou enjoliver son image », explique Brummelman. « Et même s’il méprise ces personnes [ordinaires], il est probable qu’il ait fortement besoin de leur approbation. »

Publicité

En fait, les narcissiques se créent souvent une version alternative de la réalité. Celle-ci leur est favorable et ils y croient, en général, dur comme fer. En ce qui concerne les relations interpersonnelles, « les narcissiques utilisent certaines stratégies afin de se placer sur un piédestal et de susciter l’admiration », déclare Brummelman. « Et si ça ne marche pas, ils inversent l’approche et essaient de rabaisser les autres. C’est à ce moment-là que surgissent les comportements dénigrants, hostiles et agressifs qui accompagnent le narcissisme. »

Généralement, composer avec le narcissisme peut être incroyablement stressant, tant pour l’entourage du narcissique que pour la personne elle-même. « Les personnes ayant de fortes tendances narcissiques, celles qui présentent un trouble de la personnalité narcissique, souffrent fréquemment de troubles anxieux, d’épisodes dépressifs ou de problèmes de toxicomanie », poursuit Brummelman. Un article publié en 2008 a ainsi révélé que 40 % des personnes diagnostiquées comme ayant un trouble de la personnalité narcissique souffrent de problèmes de toxicomanie, 28,6 % de troubles de l’humeur comme la dépression et 40 % d’anxiété. Soit des pourcentages beaucoup plus élevés que dans la population générale.

« Le narcissisme peut aider à atteindre certaines positions, mais une fois là-haut, il ne garantit en aucun cas un succès sur le long terme »

D’un autre côté, les narcissiques « font toujours bonne figure lors des entretiens d’embauche. Ils sont plus rapidement promus à un poste de direction, même s’ils n’ont pas l’expérience professionnelle requise », ajoute Brummelman. Dans le cadre de ses recherches, il a constaté que déjà très jeunes, les enfants ayant des tendances narcissiques étaient souvent élus chef de leur classe, sans forcément disposer de compétences particulières en la matière.

Un trait de caractère qui peut sembler à première vue très utile dans notre société basée sur le principe du « fake-it-till-you-make-it ». Mais le succès d’un narcissique est généralement de courte durée. Selon Brummelman, « le narcissisme peut aider à atteindre certaines positions, mais une fois là-haut, il ne garantit en aucun cas un succès sur le long terme ».

Publicité

Les narcissiques ne sont d’ailleurs pas des personnes amusantes à côtoyer sur la durée. « Il est fréquent de voir des narcissiques se transformer en parias », dit Brummelman. « Ils n’opèrent pas toujours avec intégrité, encouragent les comportements malhonnêtes de leurs employés, s’octroient les plus grosses primes, agissent souvent de manière impulsive et s’entourent de béni-oui-oui. Ils provoquent des disputes et ne s’excusent jamais, puisque cela implique d’admettre qu’ils ont eu tort. » Tous ces comportements destructeurs finissent souvent par les rattraper et impacter leur bien-être et leur réussite à long terme.

« Les personnes ayant des traits narcissiques sont très douées pour paraître intelligentes, malignes et compétentes, tout comme les vrais leaders. Sexuellement, ça peut être très attirant pour certaines personnes », poursuit Brummelman. « Mais lorsque vous les observez de manière objective, ils s’avèrent tout aussi compétents que n’importe qui d’autre, voire moins. »

« Si je me vois comme un vrai leader et que je n’ai aucun doute à ce sujet, il me sera beaucoup plus facile de convaincre les autres que je le suis, sans même imaginer que je puisse mentir »

Nous sommes particulièrement sensibles aux charmes narcissiques lorsque nous pensons traverser une crise. Les individus peu sûrs d’eux ont besoin d’un leader, d’une personne qui leur donne l’impression de se battre pour elles, même si cette dernière fait semblant. Selon Brummelman, nous serions finalement assez mauvais lorsqu’il s’agit de reconnaître et de démanteler les illusions narcissiques.

« Je pense que ça a un rapport avec la biologie », explique-t-il. « Il y a une théorie sur l’auto-aveuglement qu’utilisent les narcissiques, à savoir la capacité à penser qu’ils sont réellement fantastiques, même si en réalité ils ne le sont pas. D’un point de vue évolutif, cela peut ne pas sembler très utile, mais l’auto-aveuglement permet de tromper les autres. Si je me vois comme un vrai leader et que je n’ai aucun doute à ce sujet, il me sera beaucoup plus facile de convaincre les autres que je le suis, sans même imaginer que je puisse mentir. »

Ainsi, plutôt que d’envier les narcissiques et de vouloir apprendre d’eux pour réussir, il serait peut-être plus utile de parvenir à nous assurer de ne pas tomber dans le piège tendu par leur excès de confiance. Accordons plutôt notre attention à des personnes a priori moins charismatiques, mais plus ancrées dans la réalité.

VICE France est aussi sur Twitter, Instagram, Facebook et sur Flipboard.
VICE Belgique est sur Instagram et Facebook.

Tagged:

carrière, individualisme

Dans
le même genre
Grandir en France sur une île coupée du monde
La génération de nos parents nous raconte ses expériences avec la drogue
En filature à l'école des détectives privés français
Mon parcours, de provinciale à star indienne de l’érotisme

par Anveshi Jain; propos rapportés par Dipti Nagpaul

Quelque part entre l’Ouest et l’Est, les photos de Gülşah Bayrak
J'ai suivi à la lettre les conseils d’une app d’astrologie pendant 7 jours
Des cicatrices profondes et des souvenirs douloureux
Des photos fantasmagoriques d'une légendaire île gay