Le tourisme, le vrai : parcourir l'Europe caché dans des trains de fret

On a capté GifGas à Bruxelles. Le boss du trainhopping nous a montré les photos de ses derniers voyages aussi gratuits qu'illégaux.

29 November 2021, 8:57am

C’est grâce à l’algorithme Youtube que j’ai découvert le trainhopping. Quelques jours après m’être gavé de vidéos de mecs qui voyagent illégalement à bord de trains de marchandises pour combler leur besoin de sensations fortes, j’ai contacté GifGas (« gaz toxique » en Néerlandais). GifGas, c’est un photographe belge qui est selon moi l’un des précurseurs européens de cette discipline.

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On s’est retrouvés dans un bar à Bruxelles pour qu’il me raconte ses péripéties, sa vision du voyage et son besoin de bouffer de l’adrénaline. 

VICE : Yo GifGas ! La forme ? 
GifGas :
Je vais super bien ! Je viens de rentrer de mon trip au Monténégro, c’était génial. 

Toujours en mode trainhopping  ? Tu peux expliquer en deux mots d’ailleurs ? 
Ouais. Je pratique deux disciplines en fait. Je fais du train surfing, ça consiste à sauter derrière les trains normaux, civils, pour « surfer » d’une gare à une autre. C’est une histoire de quelques minutes, alors que le trainhopping se fait sur des trains de marchandises et ça dure plusieurs heures voire plusieurs jours. C’est un voyage qui est planifié et qui demande beaucoup de préparation.

Pour moi, le trainhopping c’est vraiment une façon d’échapper à la réalité, à toutes les choses « normales » de notre société. C’est le sentiment de faire quelque chose d’unique que quasiment personne ne connaît. C’est des routes que les gens ne connaîtront jamais. Ça t’offre vraiment une autre perspective. Et tu te retrouves dans des conditions tellement extrêmes que quand t’es face à des situations compliquées dans la vie, tu te remémores ces moments et ça te donne de la force. 

Photo : Rico (@lounger03)

Comment t’en es arrivé à sauter dans ton premier train de marchandise ? 
J’ai fait du graffiti et j’ai rencontré pas mal de gens du  milieu. J’ai fait des vidéos pour certains crews en Belgique et j’ai même été peindre à Berlin il y a deux semaines avec des membres du 1UP Crew, un souvenir incroyable. Il y a un sacré lien qui existe entre le graffiti et le trainhopping. J’ai toujours adoré le train depuis que je suis tout petit. J’ai découvert ça à 16 ans avec une vidéo Youtube de Stobe The Hobo, un américain qui voyage un peu partout. J’ai tout de suite adoré le délire.

J’habite pas très loin de dépôts de trains et j’ai petit à petit commencé à regarder des spots pour se cacher, la fréquence des arrivées et des départs de trains de marchandises… Puis j’ai approfondi la chose. J’ai trouvé des infos sur les destinations, les arrêts… Et un jour j’ai trouvé un train qui faisait Zeebruges-Milan. J’ai appelé mon pote avec qui je graffe et je lui ai dit « Yo, ça te dit de voyager gratos en train jusqu’à Milan ? ». Le train passait par la Suisse, l’Allemagne, et puis l'Italie évidemment. En 13 heures de voyage, on était là. Depuis ce premier trip, je peux plus m'arrêter, c’est comme une drogue. Pour te donner une idée, j’ai déjà voyagé dans environ 40-45 trains de marchandises différents. 

Photo : GifGas

Tu démarres toujours tes voyages de Belgique ?
Non, pas toujours. Parfois je prends l’avion, par exemple jusqu’en Bosnie ou en Croatie, et je démarre de là. Je vais d’un côté du pays et puis je chope un train jusque l’autre côté. Si tu veux aller en train de marchandises de la Belgique jusqu’au Monténégro, c’est quasiment impossible. En Belgique, c’est pas plus facile qu’ailleurs, mais par contre si tu te fais prendre tu risques gros. La première fois que j’ai fait du train surfing en Belgique, j’ai posté une vidéo, et ça a directement fait le tour des gros médias comme la VRT, la RTBF et VTM. C’est en passant à la télé que j’ai appris que je risquais jusqu'à deux ans de prison, c'est pour ça que je tiens vraiment à mon anonymat. Mais sinon dans le reste de l’Europe c’est assez tranquille, sauf peut-être en Italie.

« Quelques minutes après, on a vu qu’un hélicoptère nous cherchait. C’était comme avoir 3 étoiles sur GTA. »

Il s’est passé un truc en Italie ? 
J’avais vraiment sous-estimé ce pays. C’est une route pour les migrant·es, donc la sécurité aux frontières est renforcée. Des gardes nous ont vus quand on s’est  rapprochés de la frontière Italie-Autriche et on a été accueillis par une dizaine d’entre eux à l’arrivée dans le dépôt. Ils ont arrêté le train pour nous choper mais on s’est enfuis jusque dans la montagne. Quelques minutes après, on a vu qu’un hélicoptère nous cherchait. C’était comme avoir 3 étoiles sur GTA. C’était une dinguerie, ils pensaient qu’on était des migrants et du coup ils ont mis le paquet. On a traversé la montagne pour se retrouver en Autriche et là, ils pouvaient plus rien faire. On n'avait rien mangé, on était morts crevés et on avait traversé cette montagne. Je peux même dire que c’était l’un des meilleurs moments de ma vie. C’était fou.

Photo : Rico (@lounger03)

Le plus gros risque quand tu fais du trainhopping c’est la police ?
C’est de se faire choper, ouais. Les trains de marchandises s'arrêtent souvent parce que les trains de passagers ont toujours la priorité. Et à chaque fois que le train s'arrête, c’est là qu'est le danger. Les gens peuvent te voir et appeler les flics. J’ai jamais été attrapé mais une fois, entre les Pays-Bas et Anvers, le conducteur nous a vu, et il est venu nous engueuler. Finalement, il s’est chillé et c'était cool. Il nous a dit que c’était assez malin comme stratégie de voyager avec des frets. Il faut savoir que beaucoup de chauffeurs de train regardent mes vidéos, c'est assez marrant.

T’as déjà eu d’autres galères ? 
En Bosnie c’était chaud aussi, mais c’était lié à l’histoire du pays. Il y avait des camps de concentration pendant la guerre. Dès que j’ai sorti la caméra là-bas, tous les locaux nous demandaient ce qu’on foutait là et disaient qu’on pouvait pas filmer. Après la guerre de Bosnie, certaines personnes ont été arrêtées mais les autres, qui ont tué et violé, vivent toujours là. C’était il y a seulement 25 ans. Ceux qui sont venus nous aborder étaient probablement ceux qui faisaient tourner les camps. Ils avaient vraiment peur qu’on les filme. On devait même éviter les routes et les endroits fréquentés, sinon on se faisait d’office interpeller. Et pour sauter sur un train incognito, ça devenait compliqué.  

Dans un autre registre, mon voyage d’Anvers jusqu'à Francfort est un  mauvais souvenir. Il faisait super froid et il a plu pendant toute la durée du trip. On était dans des wagons « tanker », ce qui signifie que toute l’eau tombait à un endroit précis, et cet endroit, c’était évidemment là où j'étais. J’étais littéralement mouillé de la tête aux pieds pendant tout le trajet. Mes muscles étaient épuisés à force de trembler en permanence. 

Photo : Rico (@lounger03)

Comment tu prépares tes voyages ? 
Au début, je commence par regarder les itinéraires, et ça dépend des pays. Dans certains endroits, les plans sont facilement trouvables et dans d’autres comme l’ex-Yougoslavie, tu dois t’amuser à chipoter avec Google Maps pour essayer de retracer les routes toi-même. Avec l’expérience, tu commences à analyser les trains et tu peux savoir le type de wagon et de locomotive, et grâce aux conteneurs embarqués tu peux savoir où ils vont. Par exemple à Liège, tu peux voir les compagnies italiennes. Tu peux pas être sûr à 100% que les conteneurs Trenitalia iront d’office en Italie, mais généralement c’est le cas. Au début, on choisissait à l’arrache dans quel train il fallait sauter et c’était au petit bonheur la chance. Parfois, on fait appel à des spotters de trains locaux qui peuvent nous filer des informations. Une fois les itinéraires validés, je dois juste trouver un moment pour y aller. Et puis je me fais un petit sac et c’est parti. 

« C’est des aventures planifiées mais avec énormément d’improvisation et de freestyle. »

Ça te prend combien de temps pour préparer tout ça ? 
Ça peut durer une semaine entre la préparation et le départ, comme ça peut durer 4 mois. Je dois juste être sûr que les bases du voyage seront safes. Dans certains pays, il n’y a qu’un seul train par jour. Si tu le rates, t’es dans la merde. Ce qui est vraiment fatiguant avec cette discipline c’est l’attente. Ça m’est déjà arrivé, quand j’étais à Liège, de devoir attendre 4 jours le long d’un dépôt pour pouvoir prendre le bon train. C’était vraiment pas cool. 

Photo : Rico (@lounger03)

C’est quoi ton état d’esprit quand tu fais tes voyages ? 
Quand je voyage, je veux voir un maximum du pays dans lequel je suis. Ça m'intéresse vraiment pas d’aller dans les endroits touristiques. J’aime les petits villages, des endroits ou tu peux vraiment rencontrer une culture différente de la tienne. Grâce au trainhopping, tu te retrouves dans des trucs où t’irais jamais en tant que touriste. C’est dans ces endroits là que j'ai les meilleurs souvenirs. Une fois, on a dormi dans le jardin de quelqu'un au milieu de nulle part en Roumanie et le propriétaire est venu chiller avec nous avec du café. Après ça, il nous a emmené dans un bar où ses amis traînaient et ils nous ont offert à manger et à boire. Ils débordaient d’hospitalité, c’était ouf. On leur a expliqué qu’on allait dormir dans la forêt et l’un d’entre eux à dit « Mais non, venez chez moi ! ». Rebelote le lendemain matin avec un petit dej’ d’enfer.

Ce que j’adore aussi avec cette discipline, c’est que tu sais pas où tu vas te retrouver. C’est des aventures planifiées mais avec énormément d’improvisation et de freestyle. Mais après, faut pas croire que c’est tout rose. Il y a des moments ou t’en peux plus. Tu dois dormir dans les bois et tu sais pas si c’est une bête qui va t'attaquer ou le fermier du coin avec son fusil. Mais quand tu passes par ce genre d’épreuves, tu savoures encore plus ton arrivée. Il y a vraiment des contrastes entre les différentes étapes du voyage.

Tu fais quoi une fois que t’es sur un train, pendant le trajet ?
On se fume un petit bédo et puis on se relaxe. Je reste assis et j’observe la vue au moins 30 minutes et bien sûr, je commence à filmer. Un réflexe aussi c’est de checker Maps. Il faut toujours savoir quand on approche d’un dépôt pour se cacher à l’avance. C’est principalement de l'observation et du kif, mais il faut être vif. On écoute un peu de musique aussi parce que t’imagines bien, c’est ultra intense le son de ces trains. C’est le moment où les good vibes t’envahissent.

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GifGas tient une chaîne Youtube sur laquelle il partage ses aventures. Bien sûr, comme tout aventurier  moderne qui se respecte, il a aussi un compte Instagram.

Photo : Rico (@lounger03)

Photo : Rico (@lounger03)

Photo : Rico (@lounger03)

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Photo : GifGas

Photo : GifGas

Photo : GifGas

Photo : GifGas

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