À bord de la « péniche à MDMA » où les soldats venaient oublier leur trauma

Au milieu des années 2000, le bateau de Ben Timberlake est devenu une sorte de centre thérapeutique pour vétérans souffrants de stress post traumatique.

23 juillet 2021, 7:42am

Entre 2003 et 2008, lorsque Ben Timberlake n’était pas au travail ou en zone de guerre, il passait le plus clair de son temps dans sa péniche, garée sur la Tamise. À quelques encablures du River Café, un restaurant emblématique de West London, le bateau de Timberlake est même devenu le centre d’accueil d’une thérapie de groupe non officielle où l’on se soignait en utilisant de la MDMA.

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À leur retour d’Irak ou d’Afghanistan, des dizaines de soldats passaient par la péniche de Timberlake et s’offraient « un petit voyage », en compagnie de chefs cuisiniers, de serveuses, de documentaristes et de toute personne qui, ne sachant pas trop quoi faire, passait par là. 

« À l’époque, on avait cette règle qui disait qu’on devait prendre le truc vers 9 heures du matin, » explique Timberlake. « Enfin, on essayait de le faire avant midi, » ajoute-t-il, assis dans son bureau de Portobello Road, Notting Hill. Tout près de l’endroit où mouillait son bateau. Cet horaire était en partie lié à leur volonté de profiter du soleil, mais aussi parce que, quand le produit faisait effet, les militaires commençaient à raconter des histoires, et certains de leurs récits « étaient empreints d’une telle violence » que les autres personnes en restaient traumatisées.

« Un jour, un ami a raconté une histoire absolument horrible au sujet du véhicule d’un de ses camarades qui avait été touché par un EFP, » explique Timberlake. Ce projectile formé par explosion est un dispositif, aussi appelé ‘super bombe’, qui a beaucoup sévi en Irak et dans d’autres conflits. « Les EFP sont vraiment étranges : elles sont constituées d’une boule de plasma de cuivre qui peut traverser n’importe quoi et qui enflamme tout ce qu’elle touche. »

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Timberlake ne voulait pas que l’on raconte ce genre d’histoire pendant la nuit. « On s’est rendu compte que si on prenait de la MDMA le matin, les gens racontaient beaucoup mieux leurs souvenirs, » explique-t-il. Tout le monde mettait de l’argent dans un pot commun et ils se retrouvaient avec « une bonne quantité de buvards. Les produits étaient mis à disposition dans des bols, et chacun pouvait se servir. On était complètement perchés. »

Une photo prise par Ben à Ramadi, en Irak.

Vétéran des forces spéciales britanniques, Timberlake a servi aux côtés de soldats américains tentant de reprendre la ville de Ramadi aux troupes d’Al-Qaïda en Irak. Aujourd’hui âgé de 47 ans, il se souvient qu’à l’époque, il avait le sentiment que ces terribles histoires de guerre que les soldats racontaient sur son bateau « ruinaient sa défonce », car après tout, il n’était pas là pour revivre les expériences que lui et ses camarades avaient traversées en zone de combat. Mais il a fini par comprendre l’aspect cathartique de ces récits.

« Lorsque tu as pris une bonne dose de MD, plus rien n’est une menace à tes yeux. Tu peux donc revenir sur ces moments difficiles et en parler sans avoir de réactions extrêmes. »

« Le truc avec le trouble de stress post-traumatique (TSPT), c’est que c’est un ensemble de symptômes horribles qui gravitent autour d’un ou plusieurs événements traumatisants. Et le moindre détail qui vient te rappeler cet épisode peut provoquer une réaction de fuite ou de violence des plus extrêmes, » détaille-t-il. « Mais la MDMA modifie tout ça de manière littéralement extraordinaire car, lorsque tu as pris une bonne dose de MD, plus rien n’est une menace à tes yeux. Tu peux donc revenir sur ces moments difficiles et en parler sans avoir de réactions extrêmes. » 

Ainsi, lorsqu’ils rentraient au pays, des soldats traumatisés par ce qu’ils avaient vu à la guerre, et souvent abandonnés par le même gouvernement qui les y avait envoyés, venaient trouver un certain soulagement sur la péniche de Ben Timberlake. Cela fait écho à de récentes études scientifiques puisque les thérapies qui utilisent de la MDMA deviennent de plus en plus courantes dans le traitement de TSPT, et pourraient même recevoir l’approbation de la FDA (l’Agence américaine des aliments et des médicaments) d’ici la fin de l’année 2023.

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Les produits comme la MD et autres substances médicamenteuses utilisées au combat ou en dehors constituent l’un des principaux sujets de l’autobiographie récemment publiée par Timberlake sous le titre High Risk, dans laquelle il raconte l’histoire d’une vie passée en quête d’extrêmes.

Par exemple, une nuit, à Ramadi, le 24 décembre 2006, Timberlake a offert des ecstasy qu’il avait apportées avec lui à des soldats américains. Les gars étaient dans un sale état, en pleurs, déprimés ou complètement abattus devant la situation absolument infernale dans laquelle ils se trouvaient. Et le produit a fait le boulot. Très vite, tout le monde était à fond, ça mastiquait et ça bougeait dans tous les sens, puis les gars se sont mis à vider leurs chargeurs sur les bâtiments abandonnés qui les entouraient. Ils ont fini la nuit en se serrant dans les bras et en se souhaitant un joyeux Noël pendant qu’un soldat américain qui s’appelait Bear chantait « Silent Night ». 

Alors que tous les éditeurs lui demandaient d’écrire un truc à la Andy McNab, avec des soldats à balle de testostérone, des durs à cuire sur le champ de bataille, Timberlake a préféré suivre sa propre voie. Et il a écrit un livre aussi profond qu’époustouflant. Aujourd’hui, il travaille toujours dans les zones de guerre en tant que consultant en sécurité et médecin, et Timberlake peut également se targuer d’avoir un point de vue concret sur l’intervention militaire occidentale au Moyen-Orient au XXIe siècle, qu’il qualifie d’ailleurs de « putain de catastrophe du début à la fin. » Il est aussi très calé sur le rôle diffus des drogues et autres produits médicamenteux dans la guerre moderne.

« Les soldats américains mangeaient du Provigil, de l’Adderall et tous ces stimulants de luxe que les médecins de l’Armée américaine distribuaient comme des bonbons. »

Fils d’un journaliste américain, Timberlake a grandi à Londres. À l’âge de 18 ans, il met le cap à l’Est, direction la guerre en Yougoslavie. Sur place, il manque de se faire exécuter dans un bar par un leader du Conseil de défense croate, le HVO, une organisation paramilitaire croate qui était aussi un repaire de Nazis. Après avoir tué par balle le type qui se trouvait juste à côté de Timberlake, le Croate change d’avis et décide d’inviter le jeune britannique à picoler, et ils passent toute la nuit à chanter « Don’t worry, be happy. » 

La montée d’adrénaline absolument folle que lui provoque ce rendez-vous manqué avec la mort laisse chez Timberlake une marque indélébile. Le jeune homme poursuit son chemin, obtient un diplôme universitaire, exerce tout un tas de boulots et, au début de la guerre d’Irak, il se rend sur place, attiré par l’histoire d’un réserviste de l’Armée britannique qui aurait tué un grand nombre de civiles irakiens. Inspiré par les compétences des combattants des forces spéciales, il passe le concours de l’unité d’intervention britannique du Special Air Service (SAS) à presque 30 ans et, contre toute attente, il est reçu. 

Ben à Ramadi.

De retour à Ramadi, Ben est témoin de l’utilisation des drogues et autres médicaments pendant les combats, comme un moyen de garder le personnel militaire opérationnel. « Les soldats américains mangeaient du Provigil, de l’Adderall et tous ces stimulants de luxe que les médecins de l’Armée américaine distribuaient comme des bonbons. Quant aux Britanniques, ils devaient se contenter de Pro Plus, » ajoute-t-il.

« Il y avait toujours du Jolt Cola à disposition, et d’autres trucs qui vous tiennent éveillé. Les Américains bossaient un nombre incalculable d’heures. Toutes les salles d’opérations avaient la même odeur, celle du café distribué en masse pour faire tenir tout le monde. Je me demande si on va commencer à voir des plaintes de la part d’anciens soldats, parce que j’imagine que si tu as été témoin d’incidents traumatisants et que tu étais à balle de stimulants, la probabilité que tu sois victime d’un TSPT est bien plus élevée. » 

« Souvent, quand un soldat criblait de balles la voiture d’une famille de civils irakiens, il y avait des stéroïdes dans l’histoire. »

Timberlake raconte également que les forces britanniques, moins richement dotées, ne bénéficiaient pas de speed à volonté. « Après tout, les gars échangeaient des magazines porno contre des munitions aux Américains. »

En revanche, les Britanniques avaient une chose bien à eux, surtout les officiers supérieurs, et cette chose c’était une forme d’arrogance tout à fait délirante. Au début, les soldats américains avaient les yeux écarquillés car ils n’avaient jamais rien vu de semblable à l’Irak. Mais d’après Timberlake, ils sont très vite devenus une force de contre-insurrection des plus efficaces. En revanche, côté britannique, les soldats étaient « incroyablement calmes et réservés dans la rue » dès le début. Mais plus vous montiez dans la hiérarchie, et plus les mecs pensaient qu’ils étaient là pour jouer le rôle du colon bienfaiteur.

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« On sentait cette arrogance absolument puante genre ‘Putain, ils nous aiment. On était là avant.’ Et on entendait ce truc dans toutes les bouches. Mais bande de trous du cul, c’est qui ce ‘on’ ? »

Les stéroïdes étaient également très présents en Irak. « Surtout dans les grandes bases et parmi les corps militaires privés qui voulaient juste soulever de la fonte et avoir l’air de faire la guerre. » Les stéroïdes ne sont d’aucune aide en combat. Mais « ça fait de toi une brute hyper agressive même lorsque cela n’est pas adapté à la situation, » explique Timberlake. « Souvent, quand un soldat criblait de balles la voiture d’une famille de civils irakiens, il y avait des stéroïdes dans l’histoire. »

Des terribles guerriers vikings perchés aux champignons à la Wehrmacht blindée de speed jusqu’aux yeux, les drogues ont toujours fait partie de la guerre. Dans son livre, Timberlake pose l’idée de développement ou d’épanouissement post-traumatique. Concrètement, c’est le fait qu’après avoir vécu des expériences extrêmes, les gens peuvent s’en remettre et grandir, trouver en eux de nouvelles forces et une certaine stabilité, même après un immense traumatisme.

On dirait que cela l’a conduit à se plonger volontairement dans des situations que la plupart des gens préféreraient éviter ; dans l’ouvrage High Risk, on trouve bien plus que des chroniques de la guerre. Timberlake s’est inspiré d’un camarade soldat des SAS dont le père était « un véritable junkie, totalement accro depuis plus de 30 ans », et il a décidé de devenir lui-même volontairement accro à l’héroïne, « pour toucher les tréfonds des abysses. » Même si, comme il me l’avouera, l’expérience de l’héroïne lui a semblé « un peu ennuyeuse », Timberlake s’est rendu dans un pays du Moyen-Orient (dont il a préféré taire le nom) afin de se défaire de cette addiction. Une fois sur place, il s’est retrouvé à fumer pas mal de crystal meth, et il a failli se faire tuer par la police religieuse pour avoir vendu du porno.

Aujourd’hui, Timberlake divise son temps entre les Cornouailles et la ville de Londres, et il continue de se rendre régulièrement au Moyen-Orient pour de longues périodes de travail. Timberlake et les soldats qui passaient par sa péniche ont eu la possibilité de se sauver grâce à la drogue, en plongeant au plus profond de l’horreur de la guerre pour en ressortir rassérénés.

Le livre ‘High Risk : Une véritable histoire de SAS, de drogues et d’autres comportements dangereux’ de Ben Timberlake, est disponible (Hurst, 16,99£)

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MDMA, soldat, drogue, guerre, stress post-traumatique

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