Y a-t-il des aliens en Antarctique ?

Les ovnis pullulent et la planète se réchauffe. Une artiste tente de comprendre le tropisme polaire des aliens.

01 August 2018, 8:52am

Cet article a été initialement publié sur VICE Inde.

Depuis mon hublot, les glaciers ont déjà cette allure de peau ridée, presque morte. Les artères bouillonnantes d’un monstre des glaces géant : cette image, elle m’accompagnera tout au long de ma résidence d’écrivaine de quinze jours dans la péninsule antarctique, avant de réapparaître lors de ma croisière de trois semaines en Arctique entre les fjords de Svalbard.

Je prends mes quartiers dans un grand trois-mâts d’où je pourrai observer ces terres et m’interroger sur les liens mystérieux entre chez moi, cet endroit aussi peuplé que pollué, et ces pôles déserts. J’aperçois au sommet de plateaux ou à flanc de montagnes des satellites géodésiques, ces stations à l’origine des signaux GPS du monde entier. La nuit, je regarde les satellites dans le ciel : c’est depuis les pôles qu’on perçoit le mieux leur trajectoire. Difficile de distinguer les étoiles de ces tas de ferrailles en apesanteur…

Une certaine idée du sublime sous le 60e parallèle sud. Image : Himali Singh Soin

Les cercles polaires. On signale chaque année plusieurs dizaines d'ovnis : un appareil louche en vol stationnaire, un ciel vert fluo, des perturbations géomagnétiques assourdissantes, et puis plus rien. Chez Google Earth, on reçoit des clichés d’objets étrangers et incongrus, rien qu’on ne penserait trouver sur une banquise. Les chasseurs d'ovni comme les enquêteurs ès extraterrestres sont aux aguets. Qu’il s’agisse des lieux des crashs, des bases alien sous-marines les plus biscornues ou de ces jolis dessins nuageux dans le ciel, rien ne doit leur échapper.

Les vidéos de Secureteam, par exemple, alimentent les théories les plus folles sur la base de photos truquées.

Cette imagination débordante n’a rien de nouveau : il n’y a pas si longtemps, elle prenait sa source dans des journaux de bord d’explorateurs très sérieux, et non dans nos théories complotistes actuelles. Le brouillard, le grand froid et l’éloignement géographique se chargeaient du reste.

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Pour nos mathématiciens et philosophes de l’Antiquité, le monde est longtemps resté un mystère. Au VIe siècle avant J-C, Pythagore établit que la Terre est ronde. Cent ans plus tard, au tour des Parménides de lister les cinq zones climatiques, ou continents. Il faut attendre le IIIe siècle avant notre ère pour qu’Aristote émette l’hypothèse ultime : ce continent mythique au pôle Sud de la planète serait en fait une réalité… Le philosophe le baptise Antarctique, du grec anti, « à l’opposé », et arktos, « l’ours » : l’Arctique se trouvait en effet sous la Grande Ourse.

Carte Mercator/Hondius de l’Arctique, 1606 ; on peut voir apparaître la « Pygmie ». Image : Wikimedia Commons

Quelques siècles plus tard, Samuel T. Coleridge écrit La Complainte du Vieux Marin (1834) où il dépeint le vol d’un albatros géant au-dessus de mers de glaces. Au même siècle, c’est Jules Verne qui imagine un océan Antarctique sans aucune glace dans Le Sphynx des Glaces (1897). Mais tous ces écrits ne seraient rien sans l’œuvre séminale de Mary Shelley qui, en 1818, emmurait Victor Frankenstein dans les glaces de l’Arctique. Voici ce qu’écrit Kathryn Schulz dans son essai Literature’s Arctic Obsession : « Depuis l’Antiquité, on passe notre temps à inventer autour des pôles des fictions polarisées : ces confins sont soit des terres bénies, profuses et accueillantes, soit des lieux de désolation, indignes du mal qu’on se donne pour y parvenir. »

Première aurore boréale à Ny Ålesund : je crie, bien sûr. Le ciel, hurlement verdâtre aussi vibrant que les grandes orgues d’un beffroi, semble invoquer Dieu ou une puissance égale. Même le vent est intimidé. Béate, je sens à peine le sol glacé. Ça ne peut être qu’une arrivée d’aliens ; rien ne saurait me prouver le contraire. Au cas où vous n’auriez pas compris : le ciel est en vie.

L’aurore australe, vue de l’ISS. Image : NASA

Aussi paranormal soit-il, c’est aussi un phénomène naturel. Il y a bien une espèce d’alien parmi nous, elle s’appelle Homo Hubris et nous en faisons tous partie.

La raison de cette recrudescence d’ovnis, c’est nous. Les nouvelles caméras enregistrent des images de parties du monde jusqu’ici cachées, qui les médias diffusent ensuite. Si les pôles sont les lieux les moins explorés de la planète, la technologie nous offre une sensation artificielle de proximité. Les images satellites de Google Earth, couplées aux données de la NASA et de l’ASE et aux approximations des réseaux sociaux, aboutissent à des théories fumeuses et à des photos truquées.

Un bec de skua conservé dans la glace sur l'île de Martøya dans l'archipel du Svalbard. Image : Himali Singh Soin

La glace des mers polaires fond, et avec le courant, cet écosystème fragile reçoit des microbes infectieux à chaque instant. S’il y a tant de trous sur la banquise, c’est à cause de l’alternance permanente de la fonte et du regel. La masse informe qu’on aperçoit parfois, c’est une algue toxique qui n’en finit pas de fleurir. Avec le flou inhérent à la glace, la science a plus de mal ici que partout ailleurs à aboutir à des données précises. C’est aussi pour cette raison que les pôles sont si difficiles à garder propres. Pour Pythagore, l’Arctique était un ensemble de polygone en flottaison dans l’espace ; pour être plus précis, c’est l’alternance fonte/gel qui donne cette forme aux blocs de glace. Quant à ces fissures géantes, inutile d’aller inventer des aliens à la force surnaturelle : nous ne pouvons nous à prendre qu’à nous-mêmes.

Fictives ou pas, toutes ces histoires débouchent sur une vérité incontestable : le réchauffement climatique. Si nous vivons dans un monde fasciné par la découverte et la lumière, les théories du complot symbolisent une ignorance volontariste, un refus de la coopération. C’est bien connu, une forte lumière peut aussi aveugler ; ainsi, notre quête de l’Autre n’est qu’un cache-misère pour notre propension à nous aliéner nous-mêmes. La catastrophe climatique est en marche, et elle avance bien plus vite que la technologie à son origine. Nous serons donc bientôt des extraterrestres en quête d’un nouveau foyer.

Himali Singh Soin est sur Instagram.

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