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« Finstas » : peut-on enfin être soi-même sur Instagram ?

Des ados expliquent comment la mode des faux comptes Instagram - les « finstas » - alimente ou soigne l'anxiété due au réseaux sociaux de notre génération.

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juin 15 2018, 12:22pm

via Instagram

La nuit dernière, un ami m’a envoyé un message : « Comment tu vas ? J’ai vu ton finsta… »

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Si mon vrai compte Instagram affiche une esthétique sans faille, des photos lechées illustrant ma vie, mon « fake instagram », ou « finsta » est au contraire un vortex de selfies moroses, de mèmes et de tranches de vie, visibles uniquement par mes amis les plus proches. Ce compte-là est en constante évolution, il suit les hauts, les bas de ma vraie vie, comme une sorte de journal intime numérique régulièrement mis à jour – contrairement à mon Instagram officiel, à la curation méthodique, qui présente une version de moi minutieusement pensée.

Sur mon vrai compte, je publie quelques fois par mois, et sur mon finsta, je publie quelques fois par jour (parfois par heure). Quasiment tous mes amis ont des finstas, avec les mêmes habitudes et rythmes de publication. Sur le fil de nos comptes officiels sont affichées des vies parfaites, alors que nos finstas nous servent d’exutoire, d’espace d’archivage de nos peines de coeur et de nos tourments.

En discutant avec des professionnels des réseaux sociaux et des jeunes de la Génération Z de quatre continents et douze villes différentes, j’ai essayé de comprendre cette dichotomie numérique entre la « fausse » et la « vraie » identité en ligne.

L’été dernier, une étude affirmait qu’Instagram était le réseau social le plus dangereux pour la santé mental. L’application centrée sur l’image y était rattachée à des hauts niveaux d’anxiété et de dépression – et cette étude n’est une surprise pour personne.

Adam Alter, Professeur à NYU et auteur d’ Irreversible : The Rise of Addictive Technology and the Business of Keeping Us Hooked explique : « Les gens gèrent leur flux pour montrer le meilleur et 1% de leurs vies aux autres, pour donner l’impression que leurs vies sont mieux et plus excitantes que la réalité. Ce n’est pas aussi vrai pour Facebook, Snapchat et Twitter, qui offrent des utilisations différentes et présentent une gamme de contenu plus variée. »

Klyn, une étudiante en psycho de Chicago, est du même avis : « Les gens ne pourront jamais déceler si je suis déprimée ou non en regardant mon insta officiel. » Son compte alterne entre clichés baignés de soleil, photoshoots professionnels et images de fêtes – aucun signe de mal-être. Elle espère cependant que l’on se dirige « vers une société où les gens sont à l’aise avec leur vulnérabilité » – mais pour l’instant, Klyn, comme beaucoup d’autres, n’ont qu’un finsta comme espace où se lâcher.

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En plus d’être une plateforme où embrasser sa vulnérabilité, finsta est aussi un moyen d’atteindre tous ses amis proches, d’un seul coup. « J’ai des amis de ma prépa, des amis de mon Ghana natal, des amis de mon temps passé à Paris, » explique Nhyira, étudiante à Georgetown. Avec tous ces amis à l’international, Nhyira a pu observer les différences culturelles qui influent sur la manière d’utiliser finsta. « En Amérique, les jeunes utilisent finsta pour évacuer, poster des photos un peu bêtes. Chez moi, c’est une plateforme qui permet aux gens de poster leurs photos… inappropriées. » À Accra, endroit très conservateur, finsta devient un moyen d’expression, de la même manière que peut l’être un « vrai » compte ailleurs dans le monde. Sophia, du Vietnam, développe. Pour elle, « les finstas américains sont plus directs, plus personnels et empreint de plus d’émotions, en comparaison avec mes amis à l’international, qui sont moins sérieux, et publient probablement plus de photos d’eux bourrés. »

Sur finsta, tu peux indéniablement être qui tu veux. John, un photographe basé à New York a fait son coming-out sur son finsta. « Je voulais que seuls mes amis proches le sachent, » explique-t-il.

Dans le même temps, au sein du monde parfois flippant des sororités américaines, les finstas peuvent être un bol d’air frais bienvenu, un répit de la manière dont les filles peuvent se juger entre-elles et juger leurs vrais comptes. « Instagram joue un rôle énorme, affirme Sarah, de l’University of Arizona. Tu regardes le nombre de followers de chaque personne et tu en tires tout un tas de jugements hâtifs. Instagram, c’est tout. » Sarah n’a pas honte de jouer le jeu – parfois elle se met sur son 31 pour prendre des photos et se recoucher dans la seconde. « Les réseaux sociaux sont une expression artistique. Tu peux duper tout le monde. »

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Une autre des mes amis, Vienna, est ce que l’on peut appeler une « influenceuse », avec un compte Instagram officiel qui compte 70 fois plus de followers que son finsta. En plus d’utiliser son finsta comme un « journal intime visuel », elle s’en sert pour séparer son soi « physique et émotionnel. » Viona, étudiante au Beaux-Arts de Paris, est dans la même logique, et explique comment les messages privés et les romances numériques entrent en jeu dans tout ça : « Sur Instagram, on cache des aspects physiques et certaines dimensions de nous-mêmes – c’est impossible de ne pas le faire. Rencontrer les gens en vrai est devenu l’utopie de notre génération. »

Après avoir entendu tous ces points de vue, je me suis sérieusement demandé s’il serait plus sain pour tout le monde de combiner nos expressions physiques et émotionnelles et de nous débarrasser des finstas pour de bon. Et si nous commencions à être nous-mêmes sur Instagram ?

Je me suis tourné vers mon ami Lili, de Toronto, pour lui demander pourquoi elle utilise son vrai compte de la même façon qu’on utiliserait un finsta – soit en publiant régulièrement ce qui lui passe par la tête, en racontant ses prises de drogues, ces moments de dépression ou d’insomnie. « Je ne veux pas que mon compte principal soit un finsta, » assure-t-elle. En faisant le choix à la fois simple et complexe de ne pas se filtrer en ligne, elle allège son anxiété relative aux réseaux sociaux. « La plupart de mes followers se retrouvent dans mes publications, y répondent positivement – parce qu’on traverse tous la même chose. Les finstas sont clairement un moyen de gérer nos anxiétés, mais je ne suis pas sûr que ce soit très sain. »

Alors, devrions-nous tous faire le même usage d’Instagram que Lili ? En modelant si intensément nos identités en ligne, n’y perd-on pas le contrôle de nos vraies identités ? Est-ce qu’on ne se transforme pas en marques digitales plutôt qu’en personnes, multidimensionnelles ?

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Peut-être que le meilleur moyen de résoudre ce dilemme est de supprimer nos finstas. Si on le faisait, peut-être que nous mettrions collectivement en lumière les problématiques de santé mentale exacerbées par la plateforme (et qu’Instagram a reconnu et contre lesquelles il s’est engagé d’agir). Cela dit, il est aussi peut-être temps de comprendre qu’il est impossible d’être totalement « vrai » sur internet. Il est impossible de totalement représenter notre peine de cœur, notre douleur et notre amour avec une poignée de pixels sur un écran. Il est impossible de savoir combien de temps quelqu’un a mis à rédiger une légende sur Instagram, combien de temps une autre a mis à retoucher son selfie. Impossible de savoir si quelqu’un manipule son image, ou si cette personne est même consciente qu’elle le fait. On ne pourra jamais savoir, sans douter, qu’une personne ment en ligne. La vérité est ailleurs.

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