Alexey Pajitnov dans son appartement de Moscou, 1993. Photos :Tozai Games

L'histoire du mec qui a inventé Tetris

La vie devient plus cool une fois qu'on a inventé Tetris et échappé au KGB.

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Dec 4 2015, 4:46pm

Alexey Pajitnov dans son appartement de Moscou, 1993. Photos :Tozai Games

Je suis au volant d'une Tesla avec une plaque d'immatriculation sur laquelle on peut lire « TETRIS ». Alexey Pajitnov, le créateur du jeu vidéo le plus célèbre du monde, est sur le siège passager, vêtu d'une veste en jean.

« Accélère ! » m'ordonne Pajitnov. « Plus vite ! »

Plus tôt dans la journée, après avoir déjeuné chez un de nos amis communs, Pajitnov, 58 ans, était très enthousiaste à l'idée de me laisser conduire sa Tesla à travers la banlieue de Bellevue à Washington, où il réside aujourd'hui.

Pendant le déjeuner, nous avons parlé du combat opposant les Russes aux Nazis lors de la Seconde Guerre mondiale, de l'amour de longue date de Pajitnov pour le jeu Lode Runner, du temps qu'il a passé à développer des plateformes d'intelligence artificielle et de reconnaissance vocale pendant la Guerre Froide et des nombreux autres jeux sur lesquels il a travaillé, comme Yoshi's Cookie.

Si vous cherchez « Alexey Pajitnov » sur Google, vous tomberez sur des pages entières d'articles et d'interviews traitant uniquement de son invention de Tetris – lequel reste, de très loin, le jeu plus vendu de tous les temps. Mais j'étais intéressé par tout ce que ces articles n'avaient pas évoqué, à savoir sa vie en dehors de Tetris.

Il conduisait comme un dingue

La vie de Pajitnov semble fondée sur son penchant pour la vitesse. C'est plus ou moins ce que m'a confirmé Sheila Boughten, la présidente de Tozai Games. Boughten est arrivée dans l'industrie du jeu vidéo en travaillant pour la compagnie Bullet-Proof Software, aujourd'hui disparue. Sa toute première tâche était de mettre en relation les immigrations américaine et russe au début des années 1990, afin que Pajitnov puisse rejoindre l'équipe de Bullet-Proof aux États-Unis.

« Les gens conduisaient comme des fous », s'est rappelée Boughten en évoquant son séjour à Moscou et ses péripéties dans la fausse Fiat de Pajitnov. « Et Alexey n'y faisait pas exception. Il conduisait comme un dingue. J'avais vraiment peur. Je lui disais : "Alexey, je ne veux pas mourir en Russie. Fais attention." »

« Sheila, je peux te certifier que tu préférerais mourir plutôt que de te retrouver dans un hôpital russe », lui a-t-il répondu en riant.

À l'époque, la ville de Moscou était particulièrement sinistre, surtout pour les Occidentaux qui s'y rendaient pour la première fois. Quand Boughten et son collègue de Bullet-Proof, Scott Tsumura, avaient besoin de se rendre à la gare de Moscou pour aller à St. Petersbourg, Pajitnov insistait pour les y emmener en dépit de leurs protestations.

Broughten se souvient des gens qui tentaient de leur arracher leurs bagages alors que Tsumura, Pajitnov et elle circulaient dans la gare. « Tout était chaotique là-bas, m'a-t-elle raconté. Quand les Russes voyaient des Américains avec des valises, ils étaient persuadés qu'ils transportaient des objets de valeur. Alexey nous défendait sur le chemin qui nous menait au train en repoussant les groupes de gens qui lorgnaient sur nos affaires. »

Pajitnov avec sa voiture, 1993. Photo: Tozai Games

Plusieurs jours après notre virée en Tesla, j'ai questionné Pajitnov sur sa charge de travail actuelle. « Je ne suis pas débordé », m'a-t-il répondu.

À l'époque de l'Union Soviétique, sa vie professionnelle était bien plus chargée. Quand il travaillait à l'Académie d'État des Sciences de Moscou, Pajitnov se levait entre 7h30 et 8h. « Peut-être plus tard, parce que je travaillais jusqu'à plus de minuit tous les jours », m'a-t-il expliqué.

Pour son petit-déjeuner, il mangeait des saucisses, des œufs et du cottage cheese. Ensuite, il faisait quelques commissions ou des tâches ménagères avant d'arriver au bureau sur les coups de 10h. Son petit espace pour travailler était « extrêmement bondé. » C'était une pièce conçue pour quatre ou cinq personnes – mais la plupart du temps, elle accueillait 15 chercheurs.

« Nous n'avions plus du tout d'espace », m'a-t-il raconté. « Je partageais mon bureau avec trois autres personnes. Je travaillais tard, jusqu'à ce que mon bureau soit libéré. » Il profitait ensuite du calme environnant pour travailler sur un système de reconnaissance vocale automatique. Ses expériences étaient principalement destinées à des fins militaires. Bien que les scientifiques de l'Académie ne savaient pas toujours comment ces trouvailles fondamentales allaient être utilisées plus tard, les rumeurs étaient légion.

La rumeur courait que son système de reconnaissance vocale – que Pajitnov compare à un prototype de Siri – était utilisée par des avions de chasse à réaction pendant les phases de grandes accélérations. À défaut de pouvoir le faire manuellement, les pilotes seraient ainsi capables de diriger leur avion par la voix.

Cependant, il y avait une véritable « triste utilisation » du travail de Pajitnov par le KGB. À plusieurs reprises, le service de renseignement a envoyé des représentants de sa branche Recherche et Développement dans le bureau que Pajitnov partageait avec une douzaine d'autres chercheurs de l'Académie.

Si le KGB adorait espionner les gens pour obtenir des informations, la technologie de l'époque les empêchait de faire des enregistrements en continu. Les Soviétiques étaient très intéressés par le système de reconnaissance vocale de Pajitnov, qu'ils voyaient comme un moyen d'enregistrer des personnes suspectes et de les incriminer par la suite. Pajtinov et ses confrères essayaient continuellement d'éviter que leur travail serve à dénoncer qui que ce soit. En plus de se considérer comme apolitique, Pajitnov était contre toute forme de nationalisme.

Boughten m'a parlé du moment où elle s'est rendue au Kremlin avec Pajitnov pour voir la dépouille de Lénine, qui était alors exposée au public.

« Alexey était particulièrement mal à l'aise », m'a-t-elle raconté. Elle se souvient lui avoir demandé s'il était déjà venu voir le cadavre de Lénine. À l'époque, les enfants russes avaient pour obligation de venir contempler sa tombe, mais Pajitnov avait trouvé un moyen d'y échapper. « J'étais toujours malade ce jour-là », a-t-il expliqué à Boughten.

Photo: Tozai Games

Finalement, à l'Académie des Sciences, Alexey a obtenu un ordinateur qu'il pouvait utiliser « sans que personne ne regarde par dessus [son] épaule. » Comme il devait tester les programmes d'intelligence artificielle et le logiciel de reconnaissance vocale sur lesquels il travaillait, Pajitnov a décidé de réaliser ces tests en jouant aux jeux vidéo. Il a expérimenté et testé son nouvel ordinateur en développant des jeux à l'aide du langage Pascal.

Certains de ses premiers essais de jeux vidéos sur son ordinateur ont plus tard été sortis sous le nomMicrosoft Entertainment Pack : The Puzzle Collection. À l'époque, il n'a pas été mentionné que ces jeux avaient été crées en secret, durant de longues heures passées au cœur du système nerveux soviétique. Mais c'est dans ces mêmes circonstances que Pajitnov a fini par inventer le jeu vidéo le plus vendu de l'histoire, à l'aide de Vladimir Pokhilko – un psychologue clinicien intéressé par les interactions entre humain et ordinateur.

Tetris a été officiellement sorti en juin 1984 par l'Académie des sciences. Le jeu a ensuite été découvert en 1988, au Consumer Electronics Show à Las Vegas par le fondateur de Bullet-Proof Software Henk Rogers qui, pour faire court, a prêché la bonne parole des tétrominos au reste du monde. Bullet-Proof a sorti le jeu en Amérique en 1989. On estime à plus de 70 millions le nombre de copies physiques vendues par la franchise, auxquelles il faut ajouter 100 millions de téléchargements sur mobile à travers le monde.

Comme ce jeu avait été créé pendant des heures de travail sur un ordinateur gouvernemental, le gouvernement soviétique a réclamé tous les droits sur Tetris, ainsi que les millions de royalties qui allaient finir par arriver. Malgré sa soudaine reconnaissance au niveau international en tant que développeur, Pajitnov était principalement un petit travailleur quand il a rejoint Rogers et Bullet-Proof, en immigrant en Amérique en 1990 grâce au visa de travail qu'ils avaient soutenu. Six mois plus tard, Pajitnov faisait venir sa femme Nina et ses fils, Peter et Dmitri, dans leur nouveau domicile.

À peu près au même moment, Vladimir Pokhilko – avec qui Pajitnov avait crée, l'année précédente, une start-up de développement de logiciels basé à Moscou appelée AnimaTek – a aussi immigré aux États-Unis pour s'installer dans la Bay Area. Pokhilko est parfois crédité comme étant le co-créateur de Tetris – il aura au moins encouragé Pajitnov à mieux développer Tetris pour en faire un produit commercialisable.

Les deux hommes se sont rencontrés au Consumer Electronics Show de 1990 à Chicago, où Boughten exposait avec Pajitnov. Elle se souvient que Alexey et Vlad buvaient et dansaient ensemble tous les soirs après avoir passé la journée au salon.

Il a fallu beaucoup de temps à Pajitnov pour apprendre à vivre en Occident. Boughten se souvient de son émerveillement quand elle l'a emmené dans une épicerie américaine pour la première fois. « Il était tellement étonné, s'est-elle souvenue. Il était pris au dépourvu quand il a vu tout ce qu'on pouvait acheter. »

C'est Boughten qui, par ailleurs, a aidé Patjitnov à s'acclimater à sa nouvelle vie. Elle prenait ses rendez-vous chez le dentiste. Elle l'a aidé à comprendre pourquoi il avait reçu une grosse amende sur son essuie-glace après avoir laissé une Cadillac de location garée sur une bouche d'incendie pendant trois jours. Elle l'a également aidé à refouler de nombreux hommes d'affaire attirés par sa célébrité soudaine.

Un jour, alors que Pajitnov travaillait dans les bureaux de Bullet-Proof Software, un agent du FBI est arrivé pour parler avec lui « d'une quelconque activité liée au KGB. »

Mais les agents fédéraux ont rapidement réalisé qu'ils gâchaient leur argent en enquêtant sur un développeur insouciant qui passait le plus clair son temps à penser à des jeux de puzzles et qui ne possédait aucune information confidentielle sur le KGB.

"J'arrête de bosser et je joue à un jeu. Ensuite, je réalise que je dois finir mon boulot."

En 1996, la même année où les droits de Tetris, grâce à une procédure judiciaire complexe à la suite de la chute de l'Union Soviétique, furent finalement rendus à Pajitnov, il avait commencé à concevoir des jeux pour une sorte de pré-Xbox.

Sa routine chez Microsoft restait « essentiellement la même » qu'à l'époque de l'Union soviétique. Il arrivait au bureau chaque matin entre 9h et 10h, et travaillait jusqu'à 13h30 avant d'aller déjeuner. Il finissait sa journée de travail entre 22h et 23h.

« J'avais l'habitude de travailler comme ça, m'a-t-il expliqué. Et j'ai travaillé ainsi pendant toute ma carrière. C'est un mode de vie, si on veut. »

J'ai été étonné d'apprendre qu'il travaillait entre 12h et 14h chaque jour, même en Amérique. Mais Pajitnov m'a expliqué qu'il faisait fréquemment des pauses pendant la journée, souvent pour jouer aux jeux vidéo.

« Parfois, je suis fatigué, a-t-il admis. J'arrête de bosser et je joue à un jeu. Ensuite, je réalise que je dois finir mon boulot. Je retourne au bureau et j'avance. »

Pajitnov devait concevoir ses propres projets chez Microsoft. « En gros, je n'avais plus besoin de coder », m'a-t-il expliqué.

Ensuite, Microsoft a commencé à développer la Xbox. « Cela a été très regrettable pour moi. Je suis intéressé par les jeux de puzzles. Et la Xbox n'était pas faite pour les puzzles », se souvient-il. « J'ai essayé de travailler sur le jeu le plus tranquille possible. Je n'aime pas les jeux violents. »

Mais selon Alexey, Microsoft était alors loin d'être l'habile fabricant de consoles que l'on connaît aujourd'hui.

« Microsoft n'était pas très doué avec les jeux en général. Ils ne comprenaient pas l'essence-même des jeux. Ils n'avaient pas assez de spécialistes. D'une certaine manière, ils n'ont pas embauché les bonnes personnes. Je me sentais un peu comme un extraterrestre. Quand ils ont commencé à développer la Xbox, c'était un désastre complet. »

Il a fini par avoir des difficultés avec les groupes avec lesquels il travaillait : « Personne ne me voulait sur son projet, et je ne voulais personne sur les miens. »

Les jeux de puzzle pour PC ont été supprimés quand Microsoft a commencé à s'armer pour la guerre des consoles. « Désormais, aucun de mes projets n'était une priorité. 'Nous devons travailler sur la Xbox ! Xbox!' » explique-t-il en imitant le cri de guerre qu'il entendait fréquemment sur le campus de Microsoft. Au moment où Halo a vu le jour, Patjitnov m'a expliqué que selon lui, Microsoft « avait enfin compris ce qu'il fallait faire. »

Alors que Pajitnov commençait à se sentir à l'aise chez Microsoft, la vie de son vieil ami et associé, Vladimir Pokhilko a viré au drame. En 1998, Pokhilko a tué sa femme et son fils avant de se suicider pour des raisons toujours obscures. Ce qui s'est passé cette nuit-là dans le sud de Palo Alto, à la résidence des Pokhilko, a choqué les proches de la famille. La cruauté de ces meurtres les rendaient d'autant plus impensables.

Comme le San Francisco Chronicle l'a relaté à l'époque, « Pokhilko a frappé Fedotova, professeur de yoga, et Peter, un élève de cinquième, avec un marteau avant de les poignarder à plusieurs reprises avec un couteau de chasse [...] Il s'est ensuite égorgé avec ce même couteau. »

« J'ai toujours eu d'excellentes relations avec Vladimir », m'a plus tard révélé Pajitnov par email.

Pajitnov aujourd'hui. Photo: Tozai Games

Lorsque la bulle internet a éclaté juste après le passage à l'an 2000, Pajitnov avait touché assez de royalties grâce à Tetris pour ne plus avoir besoin de vendre ses stock options. « J'étais devenu assez riche rien qu'en vendant uniquement mes actions Microsoft, sans compter mes royalties. D'une certaine manière, j'ai senti que j'en avais fini avec Microsoft. » Il a donc démissionné.

Mais en 2005, Pajitnov est revenu, bien que brièvement, en tant que contractuel pour s'occuper du portage d' Hexic, un jeu d'assemblage de carreaux, pour la Xbox 360. « Hexic était plutôt pas mal », m'a-t-il confié. « C'était un jeu intéressant. Mais Microsoft n'exploite pas tout un tas de propriétés intellectuelles. Ils n'ont pas de cerveaux ou de mains pour véritablement en tirer profit, pour leur donner une seconde ou troisième vie, ce qui pourrait facilement être fait. C'est malheureux, parce qu'il y a quelques-uns de mes jeux là-bas, chez Microsoft. Et beaucoup de mes collègues qui travaillent là voient leur travail gâché. C'est vraiment dommage. »

Alors que nous étions sur le point de conclure notre discussion, je n'ai pas pu m'empêcher de lui parler de l'adaptation de son jeu sur grand écran. Je lui ai demandé s'il avait lui-même envisagé une histoire pour Tetris.

« Non, m'a-t-il répondu. Et pour être franc, je ne pense pas qu'ils y aient déjà pensé non plus. Ils font juste du brainstorming. Ils ont quelques bonnes idées, mais ils voulaient surtout voir si les médias seraient réceptifs à ce projet. »

Aujourd'hui, quand il ne conduit pas sa Tesla immatriculée TETRIS, Pajitnov se contente de travailler sur ses propres projets. Il fait quelques pompes et des abdominaux le matin, avant de manger un bol de céréales. Ensuite, il joue à quelques jeux vidéo, comme Gems With Friends et Arcane Battles.

Ensuite, Pajitnov passe quelques appels sur Skype pour le travail ou pour prendre des nouvelles de ses amis. Il vérifie ses mails, puis il lit des livres de fantasy et quelques œuvres biographiques rédigées par des Russes.

« Après le déjeuner, je travaille à nouveau sur un de mes projets », a-t-il poursuivi. Mais pour le moment il ne travaille pas activement sur un projet de jeu à proprement parler. « J'ai un projet enfoui au fond de mon esprit auquel je pense, mais je ne travaille pas dessus actuellement. »

Quand il se pose pour travailler, Pajitnov n'a pas toujours besoin d'un ordinateur. « J'utilise généralement un bloc-notes et un crayon à papier pour concevoir quelque chose. Ensuite, la fin de la journée arrive. Je vais jouer au tennis ou faire de la musculation à ma salle de sport, quand je ne préfère pas regarder la télé. Rien de très exceptionnel. »

Brian Anderson a participé à cet article.