Culture

Deux ans aux côtés des Travellers Irlandais

« Le lendemain matin, je me suis réveillé dans la mauvaise caravane avec la pire gueule de bois au monde. Et tout à coup, j’étais l’un des leurs. »

par Anella Sepp; photos Sebastiaan Franco
13 Février 2020, 8:30am

Les Travellers, « le peuple marchant », désigne une communauté nomade irlandaise qui s’étend à travers l’Angleterre et les Etats-Unis. Des gens du voyage en somme, qui depuis la moitié du XXe siècle traînent dans de camps en camps, relégués en marge des villes et de la société. Pendant deux ans, le photographe Sebastiaan Franco a vécu avec les ces Travellers irlandais, et plus particulièrement au sein des familles Keenan et Collins. Dans son livre « Anásha », il nous offre son regard sur la vie quotidienne de ces Travellers et de leur culture. Cette communauté, qui fait souvent l’objet de stigmatisation et de discrimination, ne les a pas empêché d'accueillir Sebastiaan : « Donnez simplement une chance à ces gens, car eux m’en ont donné une comme étranger. »

VICE : Salut Sebastiaan, comment t’es entré en contact avec la communauté des Travellers ?
Sebastiaan Franco : Je ne connaissais personne de la communauté et, évidemment, on ne s’y incruste pas comme ça. J’ai envoyé quelques mails à des assistantes sociales et d’autres organisations, mais personne ne voulait vraiment m’aider. Ils se disaient sûrement que j’étais juste un énième type avec un appareil photo. Heureusement, j’ai rencontré Angela, une assistante sociale qui a accepté de me venir en aide. On a bu un café ensemble et on a beaucoup parlé. Puis, un moment donné, elle m’a dit : « La semaine prochaine, on va à Finglas.

« Le lendemain matin, je me suis réveillé dans la mauvaise caravane avec la pire gueule de bois au monde. Et tout à coup, j’étais l’un des leurs. »

Et puis ?
Angela m’a emmené au Avila Park. Les gens du quartier étaient polis mais n’étaient pas très ravis de ma présence ; jusqu’à ce que j’allume un joint avec un des mecs, Martyboy. Je pense qu’ils se sont dit : « Ah OK, peut-être bien qu’il est posé en fait. » Martyboy et moi sommes devenus de très bon amis d'ailleurs.

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Martyboy.

Comment t’as finalement gagné leur confiance ?
C’est une drôle d’histoire. J’étais dans le St. Joseph’s Park où vivait la famille Keenan. J’étais invité dans la caravane d’un des Travellers. Tout a commencé avec un verre de cidre ; puis deux, trois, quatre… J’étais mort pété. On a bu toute la nuit sur du Elvis et Luke Kelly. Le lendemain matin, je me suis réveillé dans la mauvaise caravane avec la pire gueule de bois au monde. Et tout à coup, j’étais l’un des leurs. Finalement, je me suis lié d’amitié avec les gens que j’ai rencontré là-bas. Il y a beaucoup de photos que je n’aurais pas pu faire sans eux. La gueule de bois en valait la peine.

Il y avait des grandes différences culturelles entre toi et les Travellers ?
Ce qui m’a le plus frappé, c’est à quel point tout roule à l’extrême. Tu vois l'émission « My Big Fat Gipsy Wedding » ? Quand ils ont un mariage, ils se déchainent. Sinon ils font rien du tout. C’est tout ou rien. Ils vivent dans un microcosme où les lois sociales qui vont de soi pour nous n’existent pas. En gros, je devais sortir de ma zone de confort et me rendre vulnérable, mais c’est ça qui m’a permis de gagner la confiance de la communauté.

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Un mariage comme un autre.


Tu dis qu’ils vivent dans un autre monde. Tu te sentais isolé du monde extérieur ?
Pas du tout. Je n’ai jamais eu le sentiment de rater quelque chose en ne participant pas à la vie sociale en Belgique. Ça ne m’intéressait même pas. Ce monde là-bas était le seul qui comptait pour moi à ce moment là. Le retour en Belgique par contre, c’était vraiment bizarre. Je me suis tellement rapproché de ces familles que j’étais devenu l’un des leurs. J'étais « Sabastiaan Collins », mais je devais rentrer en Belgique sous le nom de Sebastiaan Franco. La transition entre les deux mondes était difficile.

« Anásha » vient du Gammon, la langue de Travellers Irlandais, et a plusieurs significations. Pourquoi t’as choisi d’appeler ton livre comme ça ?
C’est un des Travellers qui a pensé au nom « Anásha ». Et tout le monde a été immédiatement convaincu par ça. Ça veut dire « Regarde et fais attention ». C’est important pour moi que les Travellers comprennent le nom du livre.

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Tonton Paddy.


Paddy Keenan, un homme de la communauté, est un personnage important de ta série photos. Comment t’as fait sa connaissance?
Paddy, c’est le mec avec qui j’ai passé la première soirée à picoler à fond. Je n’ai encore jamais vu un regard aussi amical dans les yeux d’une personne. Il m’a demandé : « You don’t mind if I call you buddy. Do you, buddy? » C'était le début de notre amitié.

« Les Travellers se font enfermer pour des conneries. Pour le même fait, eux se tapent la prison mais moi ce ne sera que travaux d’intérêt général. »

Qu’est ce qui le rend si spécial ?
Paddy… j’aime tellement cet homme. C’est un être tellement bon et sincère. Vraiment. Il souffre d’alcoolisme, donc que ce n’était pas toujours facile pour lui. Et pourtant je pouvais frapper à la porte de sa caravane au beau milieu de la nuit. Je ne devais même rien lui dire. On pouvait passer des heures à regarder la télé ensemble. Ou on passait la nuit à jouer aux cartes, à fumer ou boire une bière. Cet homme a conquis une place spéciale dans mon coeur. S’il devait lui arriver quelque chose, j’ignore ce que je ferais.

T’as été témoin de discrimination envers les Travellers?
Quand je sortais avec ces mecs, on se voyait souvent refuser l’entrée des pubs. Il arrive qu’il y ait de la bagarre dans les pubs et en général, la personne qui a commencé se fait mettre dehors. Mais avec les Travellers, c’était tout le groupe qui se faisait virer. Il y a aussi beaucoup de ces mecs en prison. On s’en sert souvent contre eux et les gens ont le jugement facile : « Ils sont tous en prison, c'est des vauriens. » Mais il faut regarder plus loin que ça. Les Travellers se font enfermer pour des conneries. Pour le même fait, eux se tapent la prison alors que pour moi, ça n'aurait été que des travaux d’intérêt général.

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Bagarre en règle.


T’as photographié une bagarre dans la rue. Les choses étaient rudes parfois ?

Oui, bien sûr. C’est ce que je voulais dire en parlant des extrêmes. Les bagarres que j’ai prises en photo étaient entre les familles Collins et Quinn-McDonagh par rapport à des incidents qui ont eu lieu à l’époque où celles-ci vivaient encore dans le même quartier. Ce ne sont pas des bêtes bastons de rue. Ces combats sont très réfléchis et apportent une solution à d’autres formes de violence. Les deux antagonistes ont le temps de se préparer, parfois même jusqu’à six mois. Ils choisissent chacun un arbitre. Les deux arbitres vont alors ensemble chercher un troisième et choisissent ensuite un lieu pour la confrontation. Ils surveillent tout pendant le combat, et tout se fait suivant les règles de la boxe : ne pas mordre, pas en dessous de la ceinture, ne pas agripper, etc. Les familles n’ont pas le droit d’être là car ça peut mal se terminer. Il y a quelqu’un qui filme tout pour éviter toute discussion quant au déroulement ou l’issue.

Mais d’un autre côté, ils font beaucoup la fête.
Ils vivent à trois cent sur le même site et ils ont tous de pleins d’enfants. Il y a toujours un anniversaire ou une communion ; donc toujours une raison de faire la fête. Pour mon anniversaire aussi, il y avait une fête. Bon, la fête n’était pas spécifiquement pour moi ; ça tombait le même jour que celui d’un autre. Le monsieur fêtait ses 50 ans et ils lui avaient réservé une stripteaseuse. Quand le lapdance était terminé, quelqu’un m’a traîné sur la chaise : « À ton tour ! Joyeux Anniversaire ! » et je me suis pris la stripteaseuse en pleine face. Ils avaient discrètement fait le tour avec un verre à bière pour rassembler de l’argent et me payer une lapdance. J’aurais été tout aussi content avec une pinte. C’était vraiment pas nécessaire mais j’ai apprécié le geste.

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Au Cabra House Pub.

Comment tu décrirais la relation hommes-femmes au sein de la communauté ? Pour faire court, ils se tiennent aux normes et valeurs traditionnelles du catholicisme. La plupart des mères sont femmes au foyer pendant que les hommes vont faire « des trucs d’hommes.»

« Je n’ai pas besoin de raconter mon histoire à tout le monde, mais j’espère que les personnes intéressées vont en apprendre quelque chose. »

Que se passait-il sur les photos d’Halloween ?
Chaque année à Halloween, tout le monde en Irlande participe à un Bonfire Night. Ils construisent une énorme pile de bois et y mettent le feu. C’est comme si toute la rue était en feu. Tout le monde est là et regarde.

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La fameuse Bonfire Night.


Qu’est ce que tu retiens de l’Irlande ?
La manière dont les Travellers m’ont accueilli. C’est surtout des petites choses. La possibilité d’aller chez les gens comme si j’y avais toujours vécu par exemple. On était en plein hiver et les canalisations étaient gelées. Je n’avais pas d’eau dans ma caravane pour me laver. Déjà que je n’avais jamais d’eau chaude... Et je me voyais pas aller dans le jardin pour me laver à l’eau glacée donc j’allais simplement dans la maison de quelqu’un pour y prendre une douche. Tout ça ne posait aucun problème.

Qu’est-ce que tu veux raconter au monde à propos d’Anásha?
C’est surtout quelque chose que je veux faire pour la communauté. Je veux humaniser les Travellers. Ils sont très souvent diabolisés. On doit continuer à se voir comme des êtres humains, sinon ça devient dangereux. Donnez une chance à ces gens, car eux m’en ont donné une en tant qu’étranger. Je n’ai pas besoin de raconter mon histoire à tout le monde, mais j’espère que les personnes intéressées vont en apprendre quelque chose.

Plus de photos ci-dessous :

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Avila Park.
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Les funérailles de Bimby.
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La roulotte de Davy.
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Johnny Keenan.
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Gros Hummer pour grosse communion.
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Paddy, son flingue et des potes.
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St. Joseph’s Park, là où vit la famille Keenan.

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