Hiver Groenland
L'église orthodoxe d’Akunnaaq. Malgré des traditions animistes, la majorité des Inuits se rendent régulièrement à la messe, menée par l’instituteur du village. Toutes les photos sont de l'auteur.
Environnement

Pêche, foot et glace : un hiver polaire au fin fond du Groenland

Hiver après hiver, posée dans l'étendue nacrée de la banquise, la petite île d'Akunnaaq résiste tant bien que mal au changement climatique et aux envies d'ailleurs de ses jeunes habitants.
1.2.21

Nous sommes début janvier 2018 partout sur la planète et l’hiver est déjà bien installé dans l’hémisphère nord. Le monde grouille et s’agite, vend, achète et transporte, à toute vitesse. Mais ici, au Groenland, l’agitation semble lointaine. Sur ce territoire glacé, plus grande île du monde, l’hiver protège les hommes des assauts violents du libéralisme. 56 000 habitants, soit à peine plus qu'une commune comme Montauban pour un territoire grand comme quatre fois la France.

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Le port d’Akunnaq commence à geler en janvier. Les hommes essaient de briser la glace qui se forme sur leurs bateaux.

Au nord-ouest du pays, de l’autre côté de la mer de Baffin qui sépare le Canada du Groenland, est plantée une île minuscule : Akunnaaq. Soixante-dix habitants, Inuits, dont la plupart sont chasseurs. Une cinquantaine de petites maisons sur une pointe de rochers face à la mer et dont moins d’une dizaine sont équipées en eau courante.

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C’est la nuit polaire ici. En janvier, le soleil se lève vers 10h30 environ, et se recouche vers 15h.

Dehors, des températures plus froides qu’un congélateur, ni route ni arbre à des centaines de kilomètres à la ronde, une école avec moins de dix enfants. Ni hôtel, ni restaurant, ni médecin. Un petit port pris dans les glaces, une conserverie de poissons et une petite épicerie où se côtoient gaiement munitions, sodas et sucreries. Autour, de la neige, de la glace, et la mer encore qui résiste à l’Ouest.

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Pour permettre aux pêcheurs d’aller en mer, certains essaient de briser la glace qui se forme à l’entrée de la baie. Il y a une dizaine d’années, les hommes n’allaient plus en mer à partir de décembre, la banquise était bien trop épaisse. Maintenant ils peuvent y aller presque toute l’année.

Conséquences concrètes et locales du réchauffement climatique, pratiques traditionnelles de la pêche et de la chasse, revendications nationalistes, désertification des villages et quotidien de l'hiver arctique : la survie de leur village est un enjeu majeur pour la population. 115 habitants en 2013, 70 en 2018, difficile de résister à l'appel des villes pour les jeunes à la recherche d'avenir. Ce village pourra-t-il survivre et défendre sa culture et ses traditions ? 

« Immaqa, » me répond-on. Peut-être.

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À Akunnaaq.

Ici, vivent en communauté des pêcheurs de phoques, des adolescents accrochés à leur smartphone, une jeune championne régionale de football, un instituteur-écrivain, prêtre luthérien et supporter de l’OM et quelques autres personnages hauts en couleurs. 

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Lars Nielsen, un Inuit du village vient de chasser un phoque du Groenland. Il espérait chasser des narvals mais les pêcheurs n'ont pas réussi à en attraper cet hiver. Au large, le vent est plus puissant et les températures peuvent atteindre -35°C durant toute la journée.

Manger du phoque ou de la baleine, aller à pied chercher l’eau dans un lac gelé, surveiller chaque jour la banquise prendre dans le petit port de pêche et attendre patiemment l’arrivée de l’hélicoptère de ravitaillement, voilà le quotidien de cette petite communauté coupée du monde plusieurs mois par an. « La différence entre les gens du Sud et les Inuits, » m’a-t-on raconté, « c’est que les gens du Sud pensent que la glace n’est que de l’eau gelée. Alors que les Inuits savent très bien que l’eau n’est que de la glace fondue. » 

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À Aasiaat, l’une des ville de la région, les enfants jouent au foot sur la neige. Il n'y a pas de pelouse ici.

En cette année 2018, la banquise a eu du mal à prendre. À la fin janvier les températures sont même montées jusqu’à -5 degrés soit quelques degrés de plus qu’à Paris le même jour. La glace n’aura pris par endroits que durant quelques courtes semaines. 

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Un iceberg dans la baie d’Akunnaaq. C’est l’un des plus grands dangers en mer. Autour se forment des nénuphars de glace.

Et pourtant chaque jour qui passe, Jacob enfourche son ski-doo, franchit le col et se dirige plein sud sur la banquise. Chaque jour, une seule question : la banquise est-elle assez solide ? Pourrons-nous bientôt traverser jusqu'à l'île voisine et rejoindre le « continent » ? Pourrons-nous aller chasser sur des terres plus riches ? 

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Rika Olsen, un jeune Inuit de 14 ans, avec son « tuk ». C’est un grand bâton armé d’une lame pour faire des trous dans la banquise.

Et chaque jour la glace est encore trop fine et doucement il la tape du bout de son « tuk » pour en mesurer l'épaisseur. « Trop fin. Demain peut-être, s'il fait plus froid. »

Alors que les territoires arctiques se retrouvent rapidement au centre de nouvelles guerres commerciales et industrielles, notamment avec l’ouverture du passage du Nord-Ouest, l’arrivée des croisières touristiques et les nouvelles autorisations de recherche de ressources pétrolières en mer de Baffin et en mer de Barents, les peuples Inuits peinent à défendre leur culture et leur mode de vie.

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Pendant la récréation, les enfants du village jouent dans les rues.

Une part de plus en plus grande des ressources, en poisson notamment, sont exportées vers l’Europe et les USA via de grandes entreprises danoises. Avec la baisse dramatique de la biomasse, il est de plus en plus difficile pour les habitants du Groenland de maintenir leur régime alimentaire traditionnel. Ils sont donc forcés d’acheter des biens industriels transformés, très coûteux. Et donc d’acquérir de la monnaie, en vendant le peu de poisson qu’il reste. Un cercle infernal pour ces peuples trop souvent oubliés dans les accords internationaux car « exclus » du système économique mondial. 

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Si certains habitants se déplacent uniquement en moto-neige, de nombreux Inuits préfèrent se déplacer en chiens de traineaux, notamment pour le silence qu'offre ce moyen de transport.

Combien de temps les Inuits pourront-ils tenir face à cette situation infernale ? Après que les colons danois les ai forcés à se convertir à la chrétienté, puis à s’établir en villages sédentaires, dans des maisons occidentales, voilà qu’aujourd’hui le monde moderne écrase le peu qu’il reste de leur culture et de leur mode de vie. « Participe au grand tout mondialisé, capitalise, achète et revend ou disparait, toi, tes eaux froides et tes phoques, » semble-t-on leur crier.

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Le Manguier est un remorqueur français, transformé en une résidence d'« artistes en Arctique ».

Retrouvez le travail de Théo Giacometti sur son site et son compte Instagram.

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